Bella Hadid dans la série "The Beauty" de Ryan Murphy.© Philippe Antonello / FX / Disney+

The Beauty, l’épidémie du miroir

Lise-Marie Ranner-Luxin
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Lise-Marie Ranner-Luxin
Directrice de la rédaction
Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui...
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Si vous êtes parisien comme moi et que vous prenez le métro, vous n’avez pas pu échapper aux affiches léchées de The Beauty, nouvelle série FX produite par Ryan Murphy, débarquée sur Disney+ le 22 janvier avec ses trois premiers épisodes. Corps parfaits, mannequins déchiquetés, FBI en mission couture et virus sexuellement transmissible comme promesse d’éternité esthétique : la série promettait un choc. Elle livre surtout un malaise diffus, fascinant et parfois laborieux, comme si la critique du culte de la beauté se retrouvait piégée dans son propre reflet.

Le virus du beau, version haute couture

Dès la scène d’ouverture, impossible de détourner le regard. Bella Hadid, icône du corps normé et sublimé, ouvre le bal dans une séquence volontairement gore, presque obscène, qui donne le ton : The Beauty ne fera pas dans la suggestion. La mode, ici, n’est pas qu’un décor chic ; elle est le théâtre d’une hécatombe. Des mannequins internationaux meurent dans des circonstances atroces, comme si la perfection elle-même avait décidé de réclamer son dû.

Ryan Murphy, producteur délégué et architecte de tant de fresques baroques (American Horror Story, Pose, Feud), s’empare cette fois d’un thriller international à la frontière du body horror et de la dystopie morale. L’idée centrale est aussi simple que redoutablement efficace : un virus sexuellement transmissible capable de transformer n’importe qui en version physiquement parfaite de lui-même, mais au prix d’effets secondaires monstrueux. La beauté comme maladie, la perfection comme contagion, le désir comme vecteur de mort.

Paris, Venise, New York : enquête mondialisée, morale globalisée

Chargés de démêler cette série de morts spectaculaires, les agents du FBI Cooper Madsen (Evan Peters, fidèle de l’univers Murphy) et Jordan Bennett (Rebecca Hall, impeccable de retenue) arpentent Paris avant que l’enquête ne s’étende à Venise, Rome et New York. Une géographie glamour, presque touristique, qui donne à la série des airs de polar mondialisé, où chaque capitale semble incarner une facette différente du culte de l’apparence.

Au fil des épisodes, (le deuxième dure 25 minutes, on se demande pourquoi, quand les autres 45) le récit se resserre autour de « The Corporation », dirigée par un milliardaire de la tech aussi lisse que dangereux, incarné par Ashton Kutcher, qui semble rejouer en mode froid et clinique une variation sur les figures bien réelles des gourous de la Silicon Valley. Son médicament miracle, THE BEAUTY, promet l’idéal absolu, et son empire de plusieurs milliards de dollars justifie tous les crimes, jusqu’à l’envoi d’un homme de main meurtrier, « The Assassin » (Anthony Ramos), silhouette presque mythologique dans ce conte noir ultracapitaliste.

Grand-guignol ou critique molle ?

La presse, en France comme à l’étranger, se divise. Times Magazine, salut une série « divertissante et intelligente », capable d’assumer son excès et son goût pour le choc visuel, quand Le Monde pointe un grand-guignol superficiel, trop fasciné par ce qu’il prétend dénoncer. Le reproche n’est pas infondé : The Beauty regarde la beauté avec un mélange ambigu de dégoût et de fascination, comme si la caméra elle-même hésitait entre critique et complaisance.

Car passé l’impact initial – cette ouverture sanglante, ces corps magnifiés puis détruits –, la série s’installe parfois dans des longueurs. Le suspense annoncé s’étire, certains arcs narratifs semblent tourner à vide, et l’on sent que la démonstration, pourtant brillante sur le papier, peine à se renouveler sur la durée. Jeremy (Jeremy Pope), outsider pris dans le chaos et censé incarner une forme de conscience morale, apparaît parfois comme un contrepoint un peu trop programmatique.

Une série qui se regarde jusqu’au bout, malgré tout

Et pourtant. Malgré ses lenteurs, malgré cette impression de satire qui n’ose jamais vraiment se salir les mains, The Beauty accroche. Peut-être parce que Ryan Murphy sait mieux que quiconque capter l’air du temps, ses obsessions, ses hypocrisies, ses contradictions. Peut-être aussi parce que la question posée,- que sommes-nous prêts à sacrifier pour être beaux, désirables, visibles ? – continue de résonner bien après le générique.

J’ai regardé les trois premiers épisodes avec un mélange de fascination et de frustration. La promesse de suspense n’est pas toujours tenue, mais la série installe un univers suffisamment dérangeant pour donner envie d’aller jusqu’au bout, ne serait-ce que pour voir si le miroir finit par se briser. Dans un monde saturé d’images parfaites et de filtres mensongers, The Beauty ne propose pas une réponse radicale, mais elle tend un reflet cruel, parfois trop lisse, souvent troublant. À chacun de décider s’il ose s’y regarder longtemps.

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Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui fait débat, elle supervise la ligne éditoriale et guide l’équipe avec exigence et créativité. Journaliste expérimentée, elle sait capter les détails qui font vivre un récit et mettre en lumière des voix parfois oubliées, tout en cultivant un regard critique et engagé sur le monde qui l’entoure.
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