En trois mois, la valorisation d’Anthropic a presque triplé pour atteindre 965 milliards de dollars, dépassant désormais celle d’OpenAI. Derrière cette ascension fulgurante : une guerre industrielle mondiale pour la puissance de calcul, des accords énergétiques titanesques avec Amazon, Google et Broadcom, et même un partenariat inattendu avec SpaceX. Dans la Silicon Valley, la bataille pour dominer l’intelligence artificielle n’oppose plus seulement des algorithmes : elle ressemble désormais à une course à l’électricité, aux puces et aux centres de données géants.
Au départ, ils étaient les dissidents d’OpenAI. Quelques chercheurs et ingénieurs persuadés que la course à l’intelligence artificielle prenait une direction trop opaque, trop brutale, trop dangereuse. Cinq ans plus tard, ils dirigent la start-up la plus valorisée du secteur technologique mondial.
Des dissidents d’OpenAI devenus les nouveaux maîtres de l’IA
La société américaine Anthropic, fondée en 2021 à San Francisco par Dario Amodei et Daniela Amodei, anciens cadres d’OpenAI, vient d’atteindre jeudi 28 mai, une valorisation de 965 milliards de dollars après une levée de fonds géante de 65 milliards de dollars menée par Altimeter Capital, Dragoneer, Greenoaks et Sequoia Capital. Une somme vertigineuse qui propulse désormais l’entreprise derrière le robot conversationnel Claude devant OpenAI, valorisée autour de 850 milliards de dollars en mars dernier.
L’histoire ressemble à celle de toutes les grandes mythologies de la Silicon Valley : une scission idéologique, une poignée de chercheurs persuadés d’avoir raison contre leur ancienne maison, puis une croissance qui finit par bouleverser l’équilibre de toute une industrie. Mais le cas Anthropic raconte aussi autre chose : l’entrée de l’intelligence artificielle dans une phase industrielle totalement inédite, où la valeur d’une entreprise dépend désormais autant de son accès à l’électricité et aux semi-conducteurs que de ses modèles eux-mêmes.
La doctrine Anthropic : une IA plus sûre et plus contrôlée
Lorsque Dario Amodei quitte OpenAI en 2020, le chercheur est déjà considéré comme l’un des cerveaux du secteur. Avec sa sœur Daniela, il défend une ligne alors encore marginale dans la Silicon Valley : l’IA doit être développée avec des garde-fous puissants, des systèmes d’alignement et des mécanismes de sécurité capables d’empêcher des usages catastrophiques. Anthropic naît officiellement en 2021 autour de cette idée de « Constitutional AI », une méthode destinée à encadrer le comportement des modèles d’intelligence artificielle. Très vite, le groupe attire d’anciens chercheurs d’OpenAI, mais aussi des financements massifs de Google puis d’Amazon.
Pendant longtemps pourtant, Anthropic apparaît comme le rival discret d’OpenAI. Ce dernier domine l’imaginaire mondial avec ChatGPT, Microsoft injecte des dizaines de milliards dans son partenaire historique, et Sam Altman devient le visage médiatique de la révolution IA. Anthropic, lui, travaille davantage dans l’ombre, séduisant surtout les entreprises grâce à Claude, son assistant conversationnel réputé plus fiable pour le codage informatique et les usages professionnels.
Une valorisation qui explose en quelques mois
Puis tout accélère. En février 2026, Anthropic était encore valorisée autour de 350 à 380 milliards de dollars. Trois mois plus tard, elle frôle le trillion. Son chiffre d’affaires annualisé dépasse désormais 47 milliards de dollars selon Reuters, porté par l’explosion de la demande pour les outils de programmation assistée par IA.
Cette croissance ne repose cependant pas uniquement sur la qualité de Claude. Elle repose surtout sur une réalité beaucoup plus matérielle : la capacité à obtenir suffisamment de puissance de calcul pour entraîner les futurs modèles géants.
La nouvelle guerre mondiale : l’électricité et les puces
Et c’est là que commence la véritable guerre. Car l’intelligence artificielle moderne consomme une quantité d’énergie et de calcul astronomique. Les centres de données deviennent des infrastructures stratégiques comparables aux raffineries pétrolières du XXe siècle. Les géants du cloud et des semi-conducteurs se battent désormais pour sécuriser des contrats se comptant non plus en mégawatts mais en gigawatts.
En avril 2026, Anthropic signait ainsi un accord majeur avec Google et Broadcom portant sur plusieurs gigawatts de capacité TPU — les puces spécialisées développées par Google pour l’IA — avec des infrastructures devant entrer en service à partir de 2027. Plusieurs sources évoquent environ 3,5 gigawatts de capacité sécurisée, un niveau quasiment inimaginable il y a encore deux ans.
Dans le même temps, Amazon renforce massivement son alliance avec Anthropic. Le groupe de Jeff Bezos a annoncé en avril 2026 que la start-up pourrait sécuriser jusqu’à 5 gigawatts de puissance reposant sur les puces Trainium d’AWS. Amazon pourrait investir jusqu’à 25 milliards de dollars dans Anthropic au total. Autrement dit : derrière le discours sur « l’intelligence » artificielle se cache désormais une bataille industrielle colossale pour contrôler les infrastructures capables d’alimenter les futurs modèles.
Le surprenant détour par SpaceX
Et dans cette guerre énergétique, même SpaceX est entré dans la danse. Au printemps 2026, Anthropic annonce un partenariat spectaculaire avec l’entreprise d’Elon Musk afin d’accéder à la puissance de calcul du supercalculateur Colossus, initialement développé pour xAI et Grok. Le contrat prévoit l’utilisation de centaines de milliers de GPU Nvidia et de plus de 300 mégawatts de capacité informatique.
L’alliance paraît presque irréelle tant les intérêts semblent contradictoires. Elon Musk attaque régulièrement OpenAI en justice, critique les dérives du secteur et développe sa propre entreprise d’IA, xAI. Pourtant, SpaceX loue désormais une partie de son infrastructure à Anthropic. Musk a lui-même précisé que le contrat restait limité à 180 jours avec possibilité d’annulation réciproque, preuve que personne ne veut encore totalement verrouiller le jeu.
Cette ambiguïté dit beaucoup de l’état actuel du marché : même les rivaux directs deviennent parfois partenaires lorsque la demande mondiale en calcul explose plus vite que les capacités disponibles.
OpenAI n’a peut-être pas dit son dernier mot
Dans cette bataille, OpenAI conserve cependant des atouts immenses. L’entreprise de Sam Altman reste la marque la plus connue du grand public, bénéficie toujours du soutien massif de Microsoft et conserve une avance symbolique considérable grâce à ChatGPT. Elle travaille également sur ses propres infrastructures et sur des projets géants de centres de données. Beaucoup, dans la Silicon Valley, rappellent qu’aucune hiérarchie n’est encore stabilisée.
Car la guerre de l’IA ne se joue plus seulement sur les modèles lancés cette semaine ou le nombre d’utilisateurs mensuels. Elle se joue sur la capacité à lever toujours plus de capitaux, à sécuriser l’accès à l’électricité, aux puces Nvidia, aux TPU de Google, aux réseaux cloud et bientôt peut-être aux infrastructures spatiales.
L’époque où les start-up technologiques pouvaient encore grandir avec quelques serveurs et une poignée d’ingénieurs semble déjà appartenir au passé. Anthropic, OpenAI, Google, Amazon, Microsoft ou xAI construisent désormais quelque chose qui ressemble davantage à des empires industriels qu’à de simples entreprises de logiciel.
Et dans cette nouvelle ruée vers l’or algorithmique, personne ne peut encore dire qui finira réellement par dominer le monde de l’intelligence artificielle.



