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Les Rolling Stones en concert à St. Louis, aux Etats-Unis, le 26 septembre. (Amy Harris/Amy Harris/Invision/AP)

Les Rolling Stones en concert à St. Louis, aux Etats-Unis, le 26 septembre © Amy Harris/Amy Harris/Invision/AP

Pourquoi les Rolling Stones ne joueront plus Brown Sugar sur scène

Les Stones sont en tournée, aux Etats-Unis pour le “No Filter Tour”. Le célèbre groupe a retiré de leur setlist le polémique Brown Sugar. En cause, des paroles de l’aveu même de Mick Jagger, sont plus que dérangeantes.

Brown Sugar qui a failli s’appelée Black Pussy, a été jouée sur scène depuis les années 1970 par les Rolling Stones. Des musiciens et choristes noirs, dont des légendes comme Billy Preston, Lisa Fisher, Darryl Jones et Steve Jordan, accompagnaient aussi de longue date le groupe sur cette chanson, qui avait été reprise par des artistes comme Bob Dylan ou Little Richard. Alors pourquoi aujourd’hui cette chanson est-elle aussi polémique ? Tout simplement parce qu’elle fait explicitement référence à l’esclavage, au viol et à la pédophilie, un mélange explosif d’allusions qui ne passent plus.

Pochette de vinyle Entreprise sortie en 1972 

Sex, drogue, et rock and roll ?

Brown Sugar est une chanson parue en 1971 sur l’album Sticky Fingers. Elle a été écrite par Mick Jagger. Souvent jouée sur scène, cette chanson parle d’une esclave noire vendue sur un marché de La Nouvelle-Orléans et qui devient l’objet sexuel de tous ses maîtres blancs, donc violée, qui à leur tour vantent ses mérites sexuels, notamment son goût (d’où le refrain : « Brown sugar », en français « sucre brun »), montrant une forme de dépendance. Le refrain de la chanson, « sucre brun », terme pour fétichiser les femmes noires, demande : « comment se fait-il que vous ayez si bon goût ? » Au-delà de l’allusion à l’attirance sexuelle des femmes noires, le titre fait aussi référence à la drogue puisque « Brown Sugar » est un mot argotique américain pour désigner l’héroïne brune. La chanson est donc polysémique puisqu’elle peut parler aussi de la dépendance des jeunes Blancs pour la drogue, en usant du vocabulaire de l’esclavage. Mick Jagger aurait été inspiré par Claudia Lennear, l’une des choristes de Ike Turner avec laquelle il aurait eu une aventure. Elle et Mick Jagger se sont rencontrés lors de la tournée des Stones avec Ike Turner en 1969. Une autre légende raconte qu’il l’aurait écrite peu après la tentative de suicide de sa petite amie de l’époque, Marianne Faithfull, alors qu’il rêvait à sa maîtresse Marsha Hunt, comédienne noire américaine révélée par la comédie musicale Hair et future mère de leur fille Karis Jagger.

Mick Jagger, le 30 septembre au stade de St Louis, Missouri, lors de la tournée No Filter des Rolling Stones. ©  KAMIL KRZACZYNSKI/AFP

Interrogé sur la question en 1995 dans le magazine Rolling Stone, le chanteur répondait probablement sous drogue dure à l’époque où il écrivait cette chanson, a déclaré : « Dieu sait de quoi je parle dans cette chanson. C’est un tel fourre-tout. Tous les sales sujets d’un seul coup. » Sur cette chanson, Keith Richards dira lui-même : « Je suis le maître du riff. Le seul que j’ai loupé et que Mick a trouvé, c’est “Brown Sugar, et je dis chapeau. Là, il m’a bluffé. Je l’ai arrangé un petit peu, mais c’est bien lui, paroles et musique ». Mick Jagger avait déclaré quelques années auparavant qu’il : « n’écrirait jamais cette chanson aujourd’hui ». « Je me censurerais probablement, assura-t-il. Je me dirais : “Oh, mon Dieu, je ne peux pas. (…) Je ne peux pas écrire une chanson brute comme ça”. » En septembre dernier, Mick Jagger déclarait au Los Angeles Times que le groupe avait progressivement supprimé la chanson de leur répertoire en tournée.

Un contexte historique qui change la donne

Avec l’arrivée de Black Lives Matter, Mee Too, et la Cancel Culture, cette chanson prend une tout autre dimension, aux Etats-Unis. « Brown Sugar est une chanson grossière, sexiste, et étonnamment offensante à l’égard des femmes noires », estimait Lauretta Carlton dans un article du magazine New-York. Mais si pour elle cette « liberté d’offenser » est un « luxe que chaque artiste mérite d’avoir », d’autres s’insurgent contre les « niveaux de privilèges dont il faut jouir pour ne serait-ce que penser à écrire une chanson comme celle-ci ». « Les chansons ont des valeurs et des implications politiques qu’elles n’avaient peut-être pas prévues. Ça fait partie du marché », écrivait Stereogum en 2019, invitant à réfléchir sur la signification du fait que le titre soit resté en tête des classements pendant plusieurs semaines et continue à être diffusé à la radio. En 2015 le magazine Vulture avait jugé la chanson : « grossière, sexiste et incroyablement offensante envers les femmes noires. » En 2019, c’était le producteur de musique Ian Brennan qui avait estimé que la chanson glorifiait l’esclavage, le viol, la torture et la pédophilie dans une tribune publiée par Chicago Tribune.

“Si les Rolling Stones sortaient Brown Sugar aujourd’hui, les réactions seraient immédiates”

Le producteur de musique Ian Brennan allait dans le même sens en 2019. « Imaginez une foule, dans un stade, chanter joyeusement une chanson glorifiant l’esclavage, le viol, la torture et la pédophilie », écrivait-il après un concert des Stones aux Etats-Unis. « Le problème n’est pas que cette chanson ait été écrite un jour. Ni que les Rolling Stones l’ait chantée. Leur faute est de continuer à l’interpréter », estimait-il. « Si les Rolling Stones sortaient Brown Sugar aujourd’hui, les réactions seraient immédiates. Twitter les ridiculiserait à coup de hashtags bien sentis. De multiples pétitions Change.org seraient signées. Le groupe serait obligé de présenter des excuses », constatait Lauretta Charlton en 2015. D’autres chansons des Stones ont été épinglées pour leur contenu problématique. La chanson Star Star, une ode aux groupies, s’est retrouvée sous le feu des critiques pour sa misogynie, tout comme Under my Thumb ou encore Some Girls qui relate les prouesses sexuelles stéréotypées des femmes noires et asiatiques. Récemment, la chanson Blurred Lines, sorti en 2014 de Robin Thicke, Pharell Williams et T.I a été fustigé pour ses paroles faisant l’apologie de la culture du viol. Le producteur américain avait lui aussi admis à GQ : « être gêné » par le morceau. 
Interrogé aux côtés de Keith Richards par le Los Angeles Times, Mick Jagger a déclaré : « On va faire sans celle-ci pour l’instant et voir comment ça se passe ». Est-ce un renoncement définitif ? Les deux hommes restent prudents et évasifs. « J’espère qu’on pourra lui rendre toute sa gloire à un moment sur la tournée », a déclaré Keith Richards. « On pourrait décider de la remettre », a confirmé Mick Jagger.

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