Margot Robbie et Jacob Elordi dans le film “Hurlevent” de Emerald Fennell, en salle le 11 février 2026. © Warner Bros

Hurlevent, l’amour en rafales et la trahison des landes

Lise-Marie Ranner-Luxin
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Lise-Marie Ranner-Luxin
Directrice de la rédaction
Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui...
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Emerald Fennell s’attaque aux Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, monument indomptable de la littérature anglaise, et en livre une adaptation volontairement infidèle, tourné avec la rage d’un mélodrame pop gothique, et pourtant pris dans le grand vent des débats modernes : racisme, héritage littéraire, image hollywoodienne. Avec Margot Robbie et Jacob Elordi en couple maudit, le film en salle le 11 février, secoue le mythe, au risque de le lisser.

Quand Hurlevent oublie d’emporter le vent social

Ceux qui attendent de la version d’Emerald Fennell une simple histoire d’amour, se trompent. Parce qu’il faut le redire, et que le malentendu dure depuis 1847 : Les Hauts de Hurlevent n’est pas une histoire d’amour, et encore moins une romance. C’est un roman de la cruauté, de la domination, de la revanche sociale et de l’obsession. Un texte noir, circulaire, hanté par la violence des rapports de classe et des affects, où l’amour ne sauve rien et ne répare personne. France Culture le rappelait dans son émission Re-lire “Hurlevent”, et y voir un grand mélodrame sentimental, c’est déjà le trahir.

Le Hurlevent d’Emerald Fennell, lui, flirte dangereusement avec cette confusion. Il privilégie la passion, l’électricité des corps, l’ivresse tragique, quitte à édulcorer la dimension la plus politique et la plus dérangeante du roman de Brontë : celle d’un monde structuré par l’exclusion, la transmission de la violence et l’impossibilité de l’émancipation.

Du roman au film : ce qui se perd, ce qui se transforme

Dans le roman original, Heathcliff, orphelin d’origine incertaine, décrit comme « à la peau sombre » par plusieurs narrateurs, est présenté comme un étranger socialement exclu, plus qu’un simple bad boy romantique. Son statut ambigu mêle classes et apparences, rappelant les récits coloniaux du XIXᵉ siècle où l’étranger, perçu comme différent, se heurte à l’ordre établi.

Chez Brontë, c’est un intrus social, un enfant trouvé, racisé, humilié, façonné par la brutalité du monde qui l’entoure, et Catherine Earnshaw n’est ni une héroïne romantique ni une victime, mais complice, ambivalente, parfois monstrueuse. Leur lien est fusionnel, destructeur, impossible à traduire sans malaise.

La version cinéma choisit une autre voie. Margot Robbie incarne une Catherine plus frontale, plus lisible émotionnellement, là où le roman travaille l’opacité et la contradiction. Jacob Elordi, magnétique, compose un Heathcliff ténébreux, mais débarrassé d’une part de sa rugosité sociale et de sa violence systémique. La narration abandonne aussi la construction complexe du livre – récits enchâssés, distances ironiques, temporalités éclatées – pour une progression plus linéaire, plus immédiate, plus cinématographique.

Margot Robbie pour Catherine, Jacob Elordi pour Heathcliff, levier émotionnel à fond, stylisation visuelle, bande-son pop menée par Charli XCX qui propulse la tragédie dans notre présent. C’est beau, packagé, immédiat… et un peu moins rugueux que le matériau brut d’origine.

Ce choix voulu par la réalisatrice, transforme ainsi une tragédie sociale en tragédie sentimentale.

Les Hauts de Hurlevent et la question raciale qu’on a voulu effacer

Ce que le film ne dit pas explicitement, mais que certains lecteurs et théoriciens culturels gardent en tête, c’est que la question raciale est enfouie dans le roman initial. Là où Brontë laisse planer sur Heathcliff une origine incertaine, ambivalente, peut-être romani, peut-être autre, le texte traite avec prudence les idées de race, d’« altérité » et de peur de l’étranger, comme objet d’exclusion sociale.

Cette même tension a inspiré une réécriture antillaise radicale du mythe : La Migration des cœurs (1995) de Maryse Condé. La romancière guadeloupéenne transpose Les Hauts de Hurlevent au début du XXᵉ siècle dans les Caraïbes, dans une société façonnée par le colonialisme et le racisme structurel, où les rapports de couleur, de statut et de pouvoir pèsent autrement.

Condé, en donnant à ses personnages créoles des trajectoires générationnelles, remet au centre la question raciale que le roman anglais laisse en suspens, non comme simple contexte mais comme matière même du destin des personnages, des constructions sociales qui façonnent leurs passions et leurs exclusions.

Une affiche, un clin d’œil hollywoodien

Il y a aussi quelque chose de troublant dans l’affiche du film qui renvoie, volontairement ou non, à l’imagerie d’Autant en emporte le vent : mêmes corps enlacés, même souffle épique, même promesse d’un amour plus grand que le monde avec cette pose des amants contre les éléments, et une dramaturgie sentimentale qui promet plus qu’un drame classique. C’est un choix de marketing, mais c’est aussi un ordre de lecture : tragédie romantique avant tragédie sociale. Cela dit, la mise en avant spectaculaire de l’amour absolu, des corps et des regards, opère un pont visuel avec les grandes fresques hollywoodiennes, quitte à contredire la sécheresse du texte original. C’est beau, spectaculaire, et peut-être déjà trop.

Une bande-son qui fracture le temps

Autre marqueur fort : la bande originale, confiée à une esthétique pop et contemporaine, loin des partitions orchestrales attendues. Un choix délibérément anachronique, qui crée un frottement constant entre le XIXᵉ siècle et notre présent, entre la lande et le club, entre la tragédie gothique et la culture pop.

Par moments, ce décalage dynamite le film et lui donne une énergie singulière. À d’autres, il agit comme un filtre, empêchant l’œuvre de plonger pleinement dans sa noirceur.

Une longue histoire d’adaptations impossibles

Hurlevent s’inscrit dans une lignée de tentatives, souvent inabouties, pour dompter le roman de Brontë : le classique hollywoodien de William Wyler en 1939, la version mexicaine de Buñuel (Abismos de pasión), les adaptations britanniques plus ou moins fidèles, jusqu’au film radical d’Andrea Arnold. Toutes butent sur la même difficulté : comment filmer un amour qui ne cherche pas à être aimé ?

La version de Fennell ne résout pas cette équation, mais elle l’expose autrement, en assumant ses trahisons.

Hurler encore, mais autrement

Hurlevent est donc un film désirable et bancal, généreux et clinique, qui raconte l’amour fou en grandes écumes visuelles, mais qui n’ose pas toujours affronter la noirceur sociale profonde du roman, ni les épines raciales contenues dans le mythe, celles que d’autres voix littéraires, comme Maryse Condé, ont su remettre à vif dans une autre géographie culturelle. Pris entre fidélité et désir de modernité, entre brutalité originelle et séduction contemporaine, il fascine autant qu’il frustre, et capte quelque chose de la fièvre de Brontë sans en restituer toute la sauvagerie.

Alors, fallait-il adoucir Les Hauts de Hurlevent pour les rendre audibles aujourd’hui, ou fallait-il, au contraire, accepter qu’ils demeurent irréconciliables avec notre besoin de romance ? L’amour fou embrasse le vent certes, mais qu’a-t-on voulu faire taire ?

Mais ce qui fait peut-être sa singularité, c’est ce désir de faire hurler le vent à nouveau, même si c’est à travers des émotions calibrées pour notre temps.

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Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui fait débat, elle supervise la ligne éditoriale et guide l’équipe avec exigence et créativité. Journaliste expérimentée, elle sait capter les détails qui font vivre un récit et mettre en lumière des voix parfois oubliées, tout en cultivant un regard critique et engagé sur le monde qui l’entoure.
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