La voix s’est tue, mais l’écho demeure. Leïla Shahid, ancienne représentante de la Palestine en France et auprès de l’Union européenne, s’est éteinte le 18 février 2026, à 76 ans, dans le sud de la France. Pendant plus d’un demi-siècle, elle aura incarné une diplomatie combattante, une pédagogie de l’occupation, une obstination à dire le droit d’un peuple à exister. Sa mort clôt un chapitre singulier : celui d’une femme qui fit de l’exil une scène politique et du langage un territoire.
Je vous parle d’une femme que les jeunes de vingt ans ne peuvent pas connaître. Car pour les vingtenaires d’aujourd’hui, la voix de la Palestine en France a un visage contemporain : celui de Rima Hassan, juriste devenue eurodéputée, figure médiatique d’une génération politisée par Gaza, les réseaux sociaux et la guerre en continu. Mais avant Rima, il y eut Leïla. Avant les threads, les TikTok et les punchlines virales, il y avait une femme qui portait la Palestine dans les studios de télévision, dans les salons feutrés de la diplomatie européenne et dans les tribunes de presse, avec la patience d’une pédagogue et l’entêtement d’une exilée. Leïla Shahid, c’était la Palestine racontée avant l’ère des réseaux, avant l’indignation algorithmique, avant la génération Z. Une voix qui parlait quand parler ne garantissait ni likes ni visibilité.
Naître en exil, grandir en lutte
Leïla Shahid est née en 1949 à Beyrouth, dans une famille palestinienne marquée par l’histoire du nationalisme arabe et les déchirements de la Nakba. Elle appartient à ces lignées pour qui la politique n’est pas un métier mais une condition d’existence. Dès l’enfance, la Palestine n’est pas un pays, mais une absence structurante, une cartographie fantôme.
Dans le Liban des années 1960, elle étudie l’anthropologie et la psychologie à l’Université américaine de Beyrouth, avant de s’engager dans les réseaux militants du mouvement palestinien. À 18 ans, après la guerre de 1967, elle choisit la politique comme d’autres choisissent la littérature ou la foi. En France, où elle s’installe pour ses études doctorales, elle devient en 1976 présidente de l’Union des étudiants palestiniens.
De cette génération politisée par la catastrophe et l’exil, Leïla Shahid est l’une des rares à passer du militantisme à la diplomatie sans renoncer à la radicalité du discours.
La diplomate qui parlait comme une militante
En 1989, Yasser Arafat la nomme représentante de l’Organisation de libération de la Palestine en Irlande. Elle devient la première femme à représenter la Palestine à l’étranger. Puis viennent les Pays-Bas, le Danemark, et surtout la France, où elle sera déléguée générale de la Palestine de 1994 à 2005, avant de représenter son pays auprès de l’Union européenne, de la Belgique et du Luxembourg jusqu’en 2015.
En Europe, son visage devient indissociable de la cause palestinienne. Elle parle dans les médias, les universités, les chancelleries, sur les plateaux de télévision et dans les manifestations. Elle parle sans diplomatie au sens traditionnel, mais avec une précision clinique. Là où d’autres négocient dans le secret des couloirs, elle choisit la scène publique, convaincue que la bataille se joue aussi dans l’opinion.
Au cours de l’émission Tout le monde en parle, diffusée sur France 2 le 26 avril 2003, Thierry Ardisson lui demande : « Si vous aviez une baguette magique, ça serait comment Moyen-Orient ?
« Je dirais : comme Jérusalem du temps de ma mère. Où coexistent des Juifs, des Arabes, des Allemands…» Leïla Shahid raconte alors devant les autres invités, un imaginaire de coexistence qui n’existe plus. C’est aussi une époque où la diplomate palestinienne est omniprésente dans les médias français, incarnation quasi officielle de la parole palestinienne sur les plateaux télé, à une époque où la télévision et le Service public sont encore l’arène politique du centre. Une époque où la France avait encore une politique arabe.
Une pédagogie de l’occupation
Leïla Shahid ne fut jamais une diplomate « neutre ». Elle ne cherchait pas l’équilibre, mais la vérité telle qu’elle la concevait. Elle expliquait l’occupation, l’expropriation, le droit international bafoué, la fragmentation d’un territoire réduit à un puzzle de checkpoints et de colonies.
Elle fut l’une des premières Palestiniennes à dialoguer avec des Israéliens favorables à la paix, convaincue que la diplomatie devait s’appuyer sur la société civile. Mais elle n’édulcorait rien : la colonisation était, pour elle, le nœud du conflit, et l’Occident complice par inertie, hypocrisie ou calcul stratégique. Dans cette lucidité, elle s’est souvent heurtée à la fatigue du monde, à la lassitude diplomatique, à la tentation de l’oubli.
La scène française, entre fascination et malaise
En France, Leïla Shahid était une figure paradoxale : omniprésente et marginale, respectée et suspectée, invitée et contestée. Elle parlait un français impeccable, connaissait les codes parisiens, fréquentait écrivains, journalistes, artistes. Elle était mariée à l’écrivain marocain Mohammed Berrada, fréquentait les cercles intellectuels, participait à des festivals, soutenait des initiatives culturelles palestiniennes.
Mais elle restait, aux yeux de beaucoup, la porte-parole d’une cause jugée insoluble, voire encombrante. Elle savait cela et en jouait. Elle aimait rappeler que la Palestine n’était pas seulement un conflit, mais une culture, une littérature, une mémoire collective. Cette diplomatie culturelle, elle la concevait comme une contre-histoire, un antidote au récit dominant.
Entre Oslo et l’échec du processus de paix
Son mandat en France coïncide avec l’euphorie des accords d’Oslo, puis leur effondrement. Elle voit l’espoir des années 1990 se dissoudre dans la seconde Intifada, l’enfermement de Yasser Arafat, la montée du désespoir. Elle est auprès du leader palestinien dans ses derniers jours, à Paris, en 2004.
La diplomate devient alors chroniqueuse de l’échec : échec des négociations, échec de la communauté internationale, échec d’une paix promise mais jamais advenue. Elle dira plus tard sa déception envers la diplomatie mondiale, trop soumise aux rapports de force. Ce désenchantement n’a pourtant jamais basculé dans le cynisme. Chez elle, la désillusion nourrissait la persévérance.
La mort comme point d’arrêt d’une vie politique
Le 18 février 2026, Leïla Shahid meurt à son domicile dans le sud de la France, après avoir lutté contre une maladie grave. Sa disparition a été annoncée par sa famille et confirmée par les autorités palestiniennes. Elle laisse derrière elle l’image d’une femme debout, d’une voix ferme, d’une présence médiatique constante.
Son décès a suscité une pluie d’hommages, de la part de diplomates, d’intellectuels, de militants, qui saluent « une ambassadrice iconique » et « une voix pour la justice, la liberté et la paix ». Sa disparition ne clôt pas seulement une biographie, mais une époque où la cause palestinienne avait encore des visages identifiables en Europe.
Une voix qui manquera
Leïla Shahid n’était pas seulement une diplomate. Elle était une narratrice politique. Elle racontait la Palestine à ceux qui n’y étaient jamais allés, à ceux qui ne voulaient pas savoir, à ceux qui croyaient savoir. Elle parlait d’exil, de mémoire, de dignité, elle incarnait une constance rare : celle d’un combat mené sur plusieurs décennies, sans renoncer à la complexité ni à la parole.
Elle disait souvent que l’exil est une forme de destin, mais aussi une méthode : on apprend à parler fort quand on n’a pas de territoire. Leïla Shahid aura vécu ainsi, entre Beyrouth, Paris, Bruxelles et une Palestine longtemps inaccessible, transformant l’absence en discours et le discours en lutte.
Sa disparition laisse une question ouverte, presque brutale : qui, désormais, portera cette voix sans renoncer à la nuance, à la fermeté, à l’histoire trop longue de ce conflit ? Est-ce Rima Hassan, choisie par La France insoumise comme figure politique et médiatique d’une nouvelle génération, qui incarne une Palestine plus militante, plus radicale, plus ancrée dans les batailles idéologiques françaises ? Ou faudra-t-il inventer d’autres figures, d’autres récits, pour raconter une guerre et un génocide comme l’affirme une commission d’enquête de l’ONU, qui débordent désormais les frontières de la diplomatie et se joue dans l’arène électorale ?
La diplomate s’est tue, la politique continue, la guerre aussi. Et la Palestine, elle, cherche encore ses voix.
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