Enfant placé, adolescent à la rue, aujourd’hui chef courtisé par les célébrités, Yazid Ichemrahen incarne le genre de parcourt méritocratique que la République adore exhiber. Avec At Home, son adresse ultra-confidentielle à Paris, il a su transformer son histoire en expérience gastronomique haut de gamme : une cuisine internationale, italo-japonaise, pensée pour les élites, mais née d’un parcours d’exclu. Un conte moderne, entre roman social et storytelling du luxe.
Un itinéraire romanesque, de l’ombre à la lumière
L’histoire de Yazid Ichemrahen tient du conte social tel qu’en auraient écrit Charles Dickens ou Alexandre Dumas : un enfant placé en foyer, puis livré à la rue, qui trouve dans la pâtisserie une voie de salut et une revanche sur le destin. D’origine marocaine, le jeune Yazid découvre la rigueur et la beauté du geste pâtissier à quatorze ans, chez le chocolatier Pascal Caffet. La révélation est immédiate : la précision devient un refuge, la création une échappatoire.
La suite ressemble à une traversée initiatique au sommet de la gastronomie française. Angelo Musa, Philippe Conticini, l’école de Joël Robuchon : autant de maîtres qui polissent un talent brut et forgent un style. En 2014, il est sacré Champion du monde des desserts glacés, consécration internationale pour celui qui n’avait, enfant, rien d’autre que la faim et la volonté.


Puis viennent les ouvertures successives : Avignon en 2016, Doha, Mykonos, Gstaad, l’Afrique au sein de la chaîne Mandarin Oriental, Courchevel au Lys Martagon. Une trajectoire internationale, presque géopolitique, qui fait de Yazid un ambassadeur d’une pâtisserie française mondialisée. Le film À la belle étoile, co-produit par Jamel Debbouze et Laurence Lascary, retracera ce parcours en 2023, tandis que sa Forêt Noire, dessert signature, devient l’icône du long métrage Sugar and Stars.
Aujourd’hui, il enchante la clientèle du Royal Monceau et développe, en parallèle, sa marque haut de gamme Ycone, synthèse de luxe, design et gourmandise.
At Home, le retour à la maison rêvée

Yazid Ichemrahen a ouvert At Home comme on ouvre un livre intime, et change de registre. Ici, il ne s’agit pas seulement de nourrir, mais de recevoir. Dès la porte franchie, le visiteur pénètre dans un univers épuré, presque immaculé. Tout est blanc, minimaliste, chicissime. On descend quelques marches bordées de miroirs, comme un passage discret vers un autre monde, un cocon volontairement secret.
La salle, très confidentielle, ressemble à un salon privé : tables immaculées, éclairages tamisés, silence feutré. Rien d’ostentatoire, tout est dans la suggestion. L’espace semble conçu pour abolir le temps, pour suspendre l’agitation parisienne au profit d’une expérience sensorielle.
Une carte comme un voyage sensoriel
La carte se déploie comme un récit en plusieurs actes, où chaque plat joue le rôle d’un chapitre.
Les Envies du Chef ouvrent le bal, pensées pour être partagées comme on partagerait une confidence. L’extra-fine pizzette de bar français et agrumes surprend par sa délicatesse : la pâte, presque diaphane, accueille un poisson d’une fraîcheur iodée, réveillé par la vivacité des agrumes. L’ensemble évoque une conversation entre Méditerranée et Japon.
Les baby pommes de terre, caviar et fromage frais offrent un contrepoint plus terrien. La douceur lactée enveloppe la salinité du caviar, tandis que la texture des tubercules rappelle l’enfance, le confort, la simplicité sublimée.
En plat, le crudo de filet de bœuf français, accompagné d’une écume de parmesan, affirme une influence italo-japonaise assumée. La viande, tranchée avec une précision quasi chirurgicale, révèle sa minéralité, tandis que l’écume fromagère apporte une profondeur umami. Le geste est minimal, le résultat maximal.
Les vapeurs de légumes de saison bio rappellent que la haute gastronomie contemporaine ne peut plus ignorer le végétal. Ici, le légume n’est pas un figurant mais un acteur, traité avec respect, exalté par une cuisson douce qui conserve sa structure et son goût.


Viennent enfin les desserts, cœur battant de l’univers Yazid. L’unique Forêt Noire, dessert signature, revisite un monument de la pâtisserie avec une précision millimétrée. La cerise dialogue avec le chocolat dans une partition orchestrée, loin de toute lourdeur nostalgique.
À ses côtés, le Vanille Caviar, plus conceptuel, explore la pureté d’un ingrédient fétiche, la vanille, dans une déclinaison texturale presque philosophique. Ici, le dessert devient manifeste : la gourmandise comme terrain d’avant-garde.
Une signature italo-japonaise, un style
La cuisine de Yazid Ichemrahen revendique une influence italo-japonaise unique. Elle conjugue la générosité méditerranéenne et la précision nippone, le goût du partage et la culture du détail. Cette hybridation reflète son parcours international, mais aussi une époque où les frontières gastronomiques se dissolvent au profit d’un langage universel.
At Home n’est pas seulement une adresse gastronomique. C’est une déclaration personnelle, une maison rêvée où le chef raconte son histoire sans discours, uniquement par le goût. Chaque plat est une page, chaque détail un souvenir sublimé. On y mange, certes, mais surtout on y voyage : de l’enfance cabossée à l’excellence, de la rue à la haute société, du foyer à la maison.
En quittant ce lieu feutré, on a le sentiment d’avoir été reçu chez un conteur moderne, qui aurait choisi les assiettes plutôt que les mots pour raconter son roman. Et l’on comprend alors que, chez Yazid Ichemrahen, la gastronomie n’est pas seulement un art : c’est une revanche, une poésie, et une invitation au rêve.
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