Dans La Métamorphose, Kafka racontait la transformation comme une expérience radicale et inquiétante. Un siècle plus tard, à la manière de Gregor Samsa se réveillant métamorphosé, Anne Ghesquière y voit une promesse et explore les transformations invisibles qui travaillent l’individu. Avec son podcast Métamorphose, elle orchestre des conversations où l’individu, à défaut de se réveiller insecte, se rêve enfin conscient de lui-même.
Métamorphose c’est une sorte de confessionnal laïque, un espace de parole où se croisent neuroscientifiques, philosophes, artistes et thérapeutes. À l’origine de ce phénomène, Anne Ghesquière, entrepreneuse éditoriale, productrice, auteure et figure du mouvement bien-être, dont le parcours raconte autant l’histoire d’Internet que celle de la quête contemporaine de sens.
De la bulle Internet à la bulle intérieure
Bretonne d’adoption, née à Paris et élevée à Noirmoutier, Anne Ghesquière grandit entre l’océan et les livres. Elle passe par une école de commerce, puis complète son parcours par un master en droit des affaires européen, se forgeant une double culture, business et juridique, qui marquera sa trajectoire professionnelle. Très tôt, elle s’intéresse aux mutations numériques : dans les années 1990, elle rédige un mémoire sur les droits d’auteur sur Internet, à une époque où la question relève encore de la science-fiction.
Ce travail lui ouvre les portes de Vivendi, où elle participe à la structuration de la division Internet et devient directrice marketing France d’un projet de librairie en ligne paneuropéenne, BOL. Mais l’euphorie de la nouvelle économie est de courte durée. Après la bulle, elle cofonde une start-up, vit l’explosion du secteur, puis la revente de l’entreprise au début des années 2000. Le numérique, déjà, apparaît comme un laboratoire de transformation personnelle autant que collective.
L’écologie comme miroir intérieur
C’est au fil de voyages, sac au dos, qu’elle formule une intuition structurante : les crises écologiques extérieures reflètent des crises intérieures. Cette intuition devient le fil rouge d’une carrière qui bifurque vers le journalisme et l’édition engagée. En 2007, elle fonde FémininBio, un magazine pionnier du green lifestyle, qui s’impose pendant quinze ans comme une référence du bien-être et de la consommation responsable avant d’être cédé en 2021.
Parallèlement, elle devient directrice de collection aux éditions Eyrolles, où elle développe des ouvrages sur la psychologie, l’alimentation saine, la conscience et l’éducation positive. Elle écrit elle-même plus d’une dizaine de livres, consacrés à la connaissance de soi et à la transformation personnelle. Cette trajectoire hybride – entre édition, médias et entrepreneuriat – dessine une figure singulière dans le paysage culturel français.
Le podcast, ou l’intimité comme média
En 2018, observant l’essor du podcast aux États-Unis, elle identifie le format comme un médium privilégié pour les conversations profondes. Elle a déjà connu la radio et la télévision, mais le podcast lui semble offrir une proximité inédite. En janvier 2019, elle lance Métamorphose, le podcast qui éveille la conscience.
Le succès est rapide, organique, porté par le bouche-à-oreille et sans aucun investissement marketing. Le programme explore la santé mentale, la philosophie, la spiritualité, la psychologie et la quête de sens, dans un mélange assumé de rigueur scientifique et d’exploration introspective. Elle revendique une « biodiversité de paroles » en invitant des scientifiques, des penseurs, des artistes et des auteurs. Plus de 720 invités ont défilé au micro, et plus de 1 400 épisodes ont été publiés.
En décembre 2025, Métamorphose figure parmi les podcasts natifs les plus écoutés en France, avec plus de 100 millions d’écoutes cumulées et une communauté d’un million d’abonnés sur ses plateformes. Le podcast, maintenant aussi en format Vodcast sur YouTube est devenu un média à part entière, prolongé par un programme de mentoring audio, Objectif Métamorphose, qui propose un parcours structuré de meilleure connaissance de soi.
Le bien-être comme industrie culturelle
Anne Ghesquière incarne aussi une figure emblématique de l’industrialisation contemporaine du bien-être. Ambassadrice du mouvement 1 % for the Planet en France, membre du conseil d’une marque de parfums naturels, nommée au prix « Femme d’influence », elle se situe à la croisée de la spiritualité, du capitalisme conscient et de l’édition. Son discours, souvent critique envers la fragmentation intérieure de nos sociétés, s’inscrit dans un marché global du sens, où la quête de sens devient aussi un produit culturel.
Installée en Suisse depuis une décennie, marathonienne, triathlète et formée au Wutao, elle incarne physiquement cette promesse d’alignement entre corps, esprit et environnement. Mais son succès dit surtout quelque chose d’une époque où le podcast devient un espace de projection existentielle, un lieu où l’on vient chercher des réponses que ni la politique ni la religion ne fournissent plus.
Une voix dans l’époque
Dans un paysage médiatique saturé d’opinions, Métamorphose propose une autre temporalité : celle de la lenteur, de l’écoute, de la réflexion. Anne Ghesquière est une passeuse, une éditrice de la conscience contemporaine. Reste une question, sociologique et politique : cette introspection collective est-elle un refuge, un outil d’émancipation et de liberté, de paix intérieure, ou un nouveau marché du salut ?
Entretien
Rapporteuses : Vous parlez souvent d’“écosystèmes intérieurs”. Comment définiriez-vous la santé mentale à l’ère de l’hyperconnexion et de la performance ?
Anne Ghesquière : La santé mentale est d’abord une invitation à se demander : où en suis-je dans ma vie ? Tant que la blessure reste contenable, elle peut être un signal, un appel à l’écoute. Lorsqu’elle devient trop intense, envahissante, on entre dans le champ peut être du trauma ou des pathologies, et là, il est essentiel de se tourner vers des professionnels de santé compétents – médecins, psychiatres, psychologues.
Ce qui ressort très fortement aujourd’hui, c’est la question du sens. Avoir un projet, une direction intérieure, une raison d’être. Le psychiatre autrichien Viktor Frankl, survivant de la Shoah, a profondément montré combien le sens est un facteur de résilience majeur. À l’heure où nous sommes absorbés, parfois littéralement englués, dans l’hypervitesse des machines et de la performance, se poser cette question devient indispensable pour préserver notre équilibre intérieur. Il me semble alors essentiel de conscientiser, discerner ce qui nous met en joie, nous fait profondément du bien ou ce qui devient délétère et addictif.
Nous sommes des êtres traversés par de fortes fluctuations
Anne Ghesquière
émotionnelles : joie, tristesse, doute, élan…
Rapporteuses : Le bien-être est devenu une industrie mondiale. Comment éviter qu’il ne se réduise à une injonction supplémentaire à être heureux ?
A.G. : C’est une vraie question car le terme de bien-être est en effet devenu très large, parfois flou. Nous sommes des êtres traversés par de fortes fluctuations émotionnelles : joie, tristesse, doute, élan… Vouloir lisser cela au nom d’un bonheur permanent n’a aucun sens. Je ne crois pas à l’injonction au bonheur. La vie, par essence, nous confronte à nos failles, à nos blessures, mais aussi nous met en contact avec la joie. C’est le cœur même de l’expérience humaine de vivre ces cycles de Métamorphoses, petits ou grands. Nous traversons la vie et elle nous traverse. Le bonheur ne se poursuit pas comme un objectif ; il se reconnaît quand il est là, quand il nous habite.
En revanche, certaines conditions favorisent un certain mieux-être comme une bonne santé, des liens affectifs solides, un sentiment d’appartenance. Le lien, la relation sont fondamentaux. De nombreuses études menées dans les Zones Bleues, comme à Okinawa, le montrent : une alimentation simple et de qualité, une activité physique régulière mais modérée, et surtout des relations sociales riches et soutenantes. Tout cela favorise une longévité saine et joyeuse !
Rapporteuses : Votre podcast accueille scientifiques, thérapeutes et artistes. Comment arbitrer entre spiritualité, science et intuition personnelle ?
A.G. : Je parle plutôt d’un équilibre. L’être humain n’est pas morcelé entre le corps, le cœur et l’esprit, nous sommes un tout. Explorer ces différentes dimensions et facettes permet de nourrir une forme d’harmonie globale.
La science, aujourd’hui, apporte des éclairages absolument passionnants, notamment sur des sujets où nous sommes à l’aube de grandes découvertes : les liens entre immunité et santé mentale, microbiote et émotions, maladies auto-immunes et traumatismes, hormones et cerveau. Nous suivons de très près les méta-études sur ces sujets et bien d’autres avec nos experts.
En parallèle, certains scientifiques, comme le Dr Frédéric Saldmann, montrent, études à l’appui, combien une vie intérieure riche/la spiritualité, peut être un véritable soutien, sans dogme ni extrémisme. Les artistes, eux, sont souvent connectés à cette source et lui donnent une forme sensible.
Je pense aussi à des figures comme le botaniste Jean-Marie Pelt, qui parlait de la nécessité d’une « méta-écologie », intégrant à la fois la science, l’écologie et les grandes traditions de sagesse. Ces approches ne s’opposent pas, elles se complètent. Si tant est qu’elles ne fassent pas le lit de dérives. Hélas l’actuelle affaire Epstein a dévoilé que nous devons rester collectivement extrêmement vigilant à ce sujet.
La science, aujourd’hui, apporte des éclairages absolument passionnants, notamment sur des sujets où nous sommes à l’aube de grandes découvertes
Anne Ghesquière
Rapporteuses : Pensez-vous que la quête de sens soit une réponse à une crise politique, écologique et sociale plus large ?
A.G. : La quête de sens traverse l’humanité depuis toujours. Les civilisations anciennes qu’elles soient grecques, égyptiennes ou asiatiques se posaient déjà ces questions fondamentales il y a plus de trois ou quatre mille ans. Socrate, Platon, Pythagore, Marc Aurèle interrogeaient la destinée humaine, le sens de l’incarnation. Philosophes contemporains ou anciens ont toujours abordé ces questions. On trouve plus de 100 femmes philosophes dans la période antique. Elles sont les grandes oubliées de l’histoire et dirigeaient des écoles de philosophies.
Ce qui change probablement aujourd’hui, c’est que les grandes voix de sagesse, philosophiques ou religieuses, qui jouaient autrefois un rôle de canalisation de ces questionnements, ont en partie été, soit désertées, soit se sont radicalisées. Elles ont été remplacées par la société de consommation, la technologie, et une déconnexion croissante au vivant et à la nature. Cela crée un vide de sens profond, qui nourrit une détresse émotionnelle et existentielle très puissante.
Nous invitons des experts reconnus, des femmes et des hommes qui sont des références dans leur domaine et qui assument pleinement la
Anne Ghesquière
responsabilité de leurs propos.
Rapporteuses : Quel a été votre propre moment de “métamorphose”, celui qui a fait basculer votre trajectoire professionnelle ?
A.G. : J’en ai eu plusieurs, mais mes années de voyage ont été déterminantes. Être longuement au contact de la nature, de peuples premiers, d’autres cultures, m’a profondément interrogée sur notre destinée collective, notre lien au vivant, à nos écosystèmes, et sur ce que nous souhaitons devenir ensemble, en tant qu’humanité.
Nous sommes un collectif embarqué sur un minuscule vaisseau : la Terre ! L’astronome américain Carl Sagan parlait de la Terre comme d’un « pale blue dot ». Cette image m’habite encore : elle nous rappelle à la fois notre fragilité et notre responsabilité. Cette prise de conscience m’a bouleversée, j’ai eu envie de me mettre au service du vivant et des autres. Faire ma part du Colibri.
Rapporteuses : Le podcast crée une relation intime avec l’auditeur. Comment gérez-vous cette responsabilité émotionnelle ?
A.G. : Nous invitons des experts reconnus, des femmes et des hommes qui sont des références dans leur domaine et qui assument pleinement la responsabilité de leurs propos. Lorsque quelqu’un partage une expérience ou une croyance personnelle, nous lui demandons de le préciser clairement, afin que l’auditeur puisse faire la distinction entre savoir scientifique, pratique clinique et/ou cheminement personnel ou croyance.
Cette clarté est essentielle pour préserver une relation de confiance et une éthique de transmission. Nous travaillons avec les plus grandes maisons d’éditions francophones et internationales , avec des auteurs de renom.
Je pratique le Wutao comme un art de l’expression, une calligraphie du geste, du souffle, de la présence.
Anne Ghesquière
Rapporteuses : Quels sont, selon vous, les grands malentendus contemporains autour de la psychologie et du développement personnel ?
A.G. : Je n’utilise plus aujourd’hui le terme de « développement personnel » en ce qui me concerne et Métamorphose. C’est une expression très connotée, souvent fourre-tout, qui finit par ne plus rien définir clairement. Je préfère nommer chaque discipline parce qu’elle est : psychiatrie, psychologie, philosophie, sociologie, pratiques corporelles, artistiques. Cette précision permet de respecter la singularité de chaque approche et d’éviter les confusions, parfois préjudiciables.
Rapporteuses : Votre programme Objectif Métamorphose propose un parcours structuré. Peut-on “apprendre” la transformation intérieure comme une compétence ?
A.G. : Oui, il s’agit avant tout d’un chemin de connaissance de soi. Donc en ce sens, on apprend beaucoup de soi en se découvrant mieux. C’est une invitation à entrer en résonance avec nos conditionnements, nos croyances, à nous rencontrer de façon plus intime. Se demander : qu’est-ce qui m’habite ? Quelles sont ces voix intérieures, ces peurs, ces élans qui agissent en moi ?
Nous proposons une exploration de nos dynamiques, un espace de meilleure compréhension de soi. Mais ce programme ne s’adresse ni aux pathologies ni aux souffrances profondes, qui relèvent du champ médical ou psychothérapeutique.
Pour moi, le corps joue un rôle fondamental. J’ai la conviction qu’il nous précède souvent dans ce qu’il sait de nous. Le corps sait !
Anne Ghesquière
Rapporteuses : Quel rôle le corps joue-t-il dans votre conception de la conscience – notamment à travers le sport et les pratiques somatiques comme le Wutao ?
A.G. : Pour moi, le corps joue un rôle fondamental. J’ai la conviction qu’il nous précède souvent dans ce qu’il sait de nous. Le corps sait ! Les pratiques sportives permettent de mieux comprendre nos ressorts intérieurs, nos limites, nos émotions. Elles peuvent aussi devenir un exutoire de ce qui ne trouve pas encore de mots. Je pratique le Wutao comme un art de l’expression, une calligraphie du geste, du souffle, de la présence. Comme l’écriture, la peinture ou le chant, ces pratiques artistiques « défroissent » l’âme. Elles ont une fonction cathartique profonde.
Rapporteuses : Si vous deviez définir une éthique du bien-être pour les dix prochaines années, quels en seraient les principes fondamentaux ?
A.G. : Une éthique fondée sur la responsabilité, la nuance et l’humilité. Le respect des limites, les nôtres et celles des autres. La clarté entre ce qui relève du soin, de la transmission, de l’expérience personnelle.
Et surtout, le refus des promesses simplistes. Le bien-être ne peut pas être une performance supplémentaire, mais un chemin d’ajustement, de relation à soi, aux autres et au vivant. C’est un sujet délicat et sensible dans lequel mettre de l’éthique, du discernement et du lien est essentiel.
Plus d’infos :



