Vendredi 6 février, dans la grande salle de la Maison de la vie associative et citoyenne du 15ᵉ arrondissement de Paris, il y a foule, les voix se mêlent. Diplomates, artistes, militants culturels et figures de la diaspora africaine sont venus nombreux écouter la lecture du roman Soukou Nyanmé, de l’écrivaine guadeloupéenne Raymonde Pater-Torin. Au centre de cette soirée foisonnante, une femme, discrète mais déterminée, qui œuvre depuis des décennies pour faire dialoguer les cultures africaines, caribéennes et européennes. Son nom circule de bouche en bouche : Paulette Corréa.
Convoquer les ancêtres et réveiller les cultures africaines
Ce soir-là, la salle est pleine à craquer. Sur les chaises alignées de la Maison des associations, le public se presse pour assister au café littéraire « ADN – Soukou Nyanmé, Peau cachée, Peau sacrée », organisé par l’association Dekkal-Thiossane. Et dans le public, des trajectoires qui racontent à elles seules un demi-siècle de luttes culturelles, politiques et intellectuelles.


Il y a notamment Doudou Diène, figure majeure du combat contre le racisme à l’échelle internationale. Né à M’bour en 1941, ancien haut responsable de UNESCO, ex-rapporteur spécial des Nations unies, il incarne cette génération de diplomates africains qui ont porté la question des droits humains sur la scène mondiale. À ses côtés, d’autres visages familiers des cercles diplomatiques et institutionnels, comme Yves Manville, ancien de la délégation française auprès de l’UNESCO, aujourd’hui conseiller au sein des instances gouvernementales, ou encore Patrick Jouan, vice-président de la Fédération pour la paix internationale.
Arrivé plus tard, le journaliste Claudy Siar qui prendra le temps d’échanger avec des invités, et surtout l’actrice Firmine Richard prête à entrer en scène. À leurs côtés, l’autrice Raymonde Pater-Torin, dont le texte est au cœur de la soirée, s’active encore en coulisses. Essentielle, elle a largement contribué à l’organisation de l’événement, épaulant Paulette Corréa pour faire de cette rencontre un moment de transmission autant qu’un geste politique.
Et puis il y a les autres, moins connus, mais tout aussi importants: philosophes, professeurs d’université, banquiers, militants, figures de la diaspora. Une assemblée dense, diverse, traversée par des histoires multiples mais reliées par une même question : comment faire exister, ici et maintenant, les cultures africaines et afro-descendantes dans toute leur complexité ?



La soirée débute, d’abord dans un silence presque religieux, puis prend la forme d’une messe spirituelle, où la mémoire des ancêtres africains est convoquée. Quelque chose circule dans l’air, une énergie collective. Puis le spectacle bascule ensuite dans une autre dimension : musique, chants et danse vaudou tissent un récit charnel, presque incandescent, où les corps racontent ce que les archives ont effacé. Dans la salle, c’est une Afrique d’avant la colonisation qui se rejoue, celle des royaumes, des savoirs, des puissances spirituelles une mémoire vivante, fière, souveraine. Une sorte de Wakanda bien réel, où l’imaginaire rejoint l’histoire pour rappeler que l’Afrique n’a pas commencé avec sa mise sous tutelle.
A tour de rôle des lecteurs donnent chair aux mots de Raymonde Pater-Torin, et avec eux la voix de Firmine Richard. Les phrases roulent comme des vagues venues des Caraïbes et du Sénégal. Dans la salle, certains hochent la tête, d’autres murmurent, ferment les yeux, rient parfois aux sons des accents retrouvés. Le public lui ne se contente pas d’écouter, il participe.
La passeuse de cultures et gardienne des mémoires africaines
Au cœur de cette orchestration, une silhouette élégante circule entre les invités, attentive à chacun. Elle glisse un mot aux artistes, ajuste le programme. Ce soir-là, elle n’est pas seulement organisatrice. Elle est une passeuse. Passeuse entre les mondes, entre les histoires, entre les vivants et les mémoires longtemps tenues à l’écart des récits officiels. Elle ne cherche pas la lumière, mais pourtant, c’est elle qui éclaire la soirée.
Originaire du Sénégal, Paulette Corréa arrive en France à la fin des années 1970, à une époque où la diaspora africaine est encore largement absente des récits officiels et des institutions culturelles françaises. Paris est alors une capitale diplomatique, les voix africaines sont puissantes, avec le Martiniquais Aimée et le Sénégalais Léopold Sédard Senghor, apôtres du mouvement de la Négritude, mais les autres pour la plupart, inaudibles.
Quelques années plus tard, elle rejoint la Délégation permanente du Sénégal auprès de l’UNESCO. Pendant des décennies, elle travaille auprès des ambassadeurs, prépare les rencontres, facilite les échanges, tisse des liens entre les représentants des États. Un travail essentiel, mais discret, presque invisible, comme celui de tant de femmes dans les institutions internationales. Car derrière les tribunes officielles et les discours sur la diversité, la réalité est plus rude. Les femmes africaines y occupent rarement le devant de la scène. Elles organisent, coordonnent, soutiennent, mais restent trop souvent reléguées à l’arrière-plan. Paulette Corréa ne s’en résigne pas. Elle observe, apprend, comprend les mécanismes du pouvoir culturel. Et surtout, elle transforme cette position en point d’appui. Là où d’autres auraient accepté l’ombre, elle choisit d’en faire un poste d’observation, et bientôt, un levier pour faire exister les cultures africaines et afro-descendantes dans l’espace public international.
Ce 6 février, ce que Paulette Corréa a réussi à mettre en scène ce soir-là n’est pas qu’un simple événement culturel. Mais une tentative de réassembler ce que l’histoire coloniale, les migrations et les silences institutionnels ont fragmenté : la continuité des cultures africaines et afrodescendantes. En 2005, elle a fondé Dekkal-Thiossane, son association dont le nom signifie en wolof «réveiller la culture ». Depuis plusieurs années, elle participe sans relâche à l’organisation de la Semaine africaine de l’UNESCO et y a lancé un Salon des auteurs africains afin de donner de la visibilité aux écrivains du continent et de la diaspora.


Et ce travail a fini par être reconnu, parfois là où on ne l’attend pas. En 2011, elle reçoit à l’Assemblée nationale le prix Rosa Parks – De l’ombre à la lumière. Deux ans plus tard, le Sénégal la nomme dans l’Ordre du mérite national. Et, en décembre 2024, c’est la mairie du 15ᵉ arrondissement de Paris qui lui rend hommage avec la Médaille de la ville, Attestation d’honneur et ouvrage officiel remis par le maire Philippe Goujon, en présence de la sénatrice Agnès Evren et de plusieurs élus.
Une reconnaissance institutionnelle de plus, dans un parcours construit, justement, à la marge de ces institutions. Car Paulette Corréa n’a jamais attendu les honneurs pour agir. Et si les institutions finissent par saluer son travail, c’est aussi parce que, depuis des années, elle impose une évidence : les cultures africaines et afro-descendantes ne sont pas périphériques. Elles sont au cœur.
Elle a fait de la Mairie du 15ème arrondissement et de cette Maison des associations du 15ème arrondissement, un espace où l’on réapprend à raconter l’histoire autrement. Où l’Afrique ne se résume plus à un héritage lointain, mais s’affirme comme une présence vivante dans la capitale française.
Et si elle insiste tant sur ces rencontres, ces lectures, ces performances, c’est parce qu’elle en est convaincue : la mémoire n’existe que si elle est partagée. Sans transmission, elle disparaît. Avec la culture, elle devient une force. Ce soir-là, entre poésie, musique et parole, ce sont peut-être justement ces forces invisibles, celles des ancêtres, des luttes et des diasporas, qui semblent circuler dans la salle. Une présence discrète mais tenace, que Paulette Corréa s’emploie à faire vivre depuis des années.
Entretien
Les institutions culturelles européennes donnent-elles vraiment une place aux cultures africaines ou se contentent-elles de les exposer ?
Les institutions culturelles européennes ont indéniablement accompli certains progrès : on observe aujourd’hui une multiplication d’expositions, de collections et de partenariats consacrés aux cultures africaines. Toutefois, l’Afrique demeure trop fréquemment appréhendée comme un simple objet de présentation plutôt que comme un sujet pleinement habilité à se raconter lui-même. La question essentielle ne réside donc pas uniquement dans ce qui est exposé, mais également dans l’identification de ceux qui déterminent les choix, élaborent les récits et définissent les conditions de leur mise en scène. Aussi longtemps que les artistes, conservateurs et chercheurs africains ne seront pas pleinement associés aux processus de décision et de narration, un déséquilibre persistera. L’enjeu consiste ainsi à dépasser une logique de mise en vitrine pour instaurer une véritable dynamique de co-élaboration culturelle et intellectuelle.
Pensez-vous que la diaspora africaine en France est aujourd’hui suffisamment représentée dans les politiques culturelles ?
La diaspora africaine en France se distingue par un dynamisme remarquable ; néanmoins, sa représentation au sein des institutions demeure encore relativement restreinte. Certes, des initiatives encourageantes voient le jour et la visibilité d’artistes, d’écrivains ou de commissaires d’exposition issus de la diaspora s’accroît progressivement. Cependant, cette reconnaissance ne se traduit pas toujours par une présence effective dans les sphères où s’élaborent les orientations et les décisions. Or les politiques culturelles se façonnent également dans les conseils d’administration, les directions d’institutions et les différentes instances consultatives. Pour que la représentation devienne véritablement effective, il convient de passer d’une reconnaissance essentiellement symbolique à une participation structurelle et durable. La diaspora ne saurait se limiter à enrichir la vie culturelle : elle doit également être associée à l’orientation des politiques qui la concernent.
La culture peut-elle réellement lutter contre les héritages coloniaux ?
Les institutions culturelles européennes ont indéniablement accompli certains progrès : on observe aujourd’hui une multiplication d’expositions, de collections et de partenariats consacrés aux cultures africaines. Toutefois, l’Afrique demeure trop fréquemment appréhendée comme un simple objet de présentation plutôt que comme un sujet pleinement habilité à se raconter lui-même. La question essentielle ne réside donc pas uniquement dans ce qui est exposé, mais également dans l’identification de ceux qui déterminent les choix, élaborent les récits et définissent les conditions de leur mise en scène. Aussi longtemps que les artistes, conservateurs et chercheurs africains ne seront pas pleinement associés aux processus de décision et de narration, un déséquilibre persistera. L’enjeu consiste ainsi à dépasser une logique de mise en vitrine pour instaurer une véritable dynamique de co-élaboration culturelle et intellectuelle.
Quel rôle la littérature africaine joue-t-elle dans la reconstruction des identités diasporiques ?
La littérature africaine occupe une place essentielle dans la mesure où elle propose des récits au sein desquels les diasporas peuvent se reconnaître et reconstruire leurs repères identitaires. Durant de longues décennies, les identités africaines ont été largement décrites et interprétées à travers des regards extérieurs ; la production littéraire permet aujourd’hui de réinvestir la parole et d’introduire une profondeur et une complexité nouvelles dans ces narrations. Elle établit également des passerelles entre les mémoires du continent africain, celles des Caraïbes et celles des diasporas présentes en Europe, ouvrant ainsi un espace de dialogue entre héritage et modernité. Pour les jeunes générations, ces œuvres constituent de véritables repères intellectuels et symboliques, presque des traits d’union entre plusieurs univers culturels. De ce fait, la littérature contribue à l’élaboration d’une reconstruction apaisée, riche et plurielle des identités diasporiques.
Comment transmettre l’histoire africaine aux jeunes générations nées en Europe ?
La transmission de l’histoire africaine ne saurait se restreindre au seul cadre des manuels scolaires ; elle doit également s’appuyer sur la culture, les langues, les expressions artistiques ainsi que sur les récits familiaux et intergénérationnels. Les jeunes générations doivent pouvoir accéder à une histoire africaine dense et nuancée, qui ne se limite pas à l’épisode colonial mais englobe également les grandes civilisations, les circulations intellectuelles anciennes et les dynamiques contemporaines. Les institutions culturelles, les associations et les diasporas ont, à cet égard, une responsabilité particulière dans la création d’espaces de transmission vivants et accessibles. Il ne s’agit pas tant d’imposer une mémoire figée que d’offrir des clés de compréhension permettant d’appréhender la pluralité des héritages. Une telle connaissance permet aux jeunes de se situer dans l’histoire avec discernement, sans se voir enfermés dans une identité unique ou restrictive.
Les artistes afrodescendants doivent-ils encore se battre pour exister dans les institutions culturelles françaises ?
Il serait excessif d’affirmer que les artistes afro-descendants ne rencontrent plus d’obstacles ; dans une certaine mesure, la nécessité de lutter pour une reconnaissance pleine et entière demeure, même si des évolutions positives sont perceptibles. Nombre d’entre eux bénéficient aujourd’hui d’une visibilité croissante, toutefois l’accès aux grandes institutions culturelles, aux dispositifs de financement et aux instances décisionnelles reste encore marqué par certaines inégalités. L’enjeu ne réside pas uniquement dans la présence sur les scènes artistiques ou dans les expositions, mais également dans la reconnaissance de ces créateurs comme composantes légitimes et essentielles du paysage culturel français. Si les institutions manifestent progressivement une volonté d’ouverture, celle-ci doit désormais s’inscrire dans des transformations structurelles et durables. L’objectif n’est nullement d’instaurer une exception, mais de reconnaître pleinement la diversité authentique qui caractérise la création contemporaine en France.
La culture est-elle aujourd’hui un espace de résistance politique pour les diasporas ?
La culture s’est aujourd’hui affirmée comme un espace majeur d’expression et d’affirmation pour les diasporas africaines. Elle offre la possibilité de questionner certains récits hérités de l’histoire coloniale et d’esquisser d’autres manières de penser et de raconter les trajectoires collectives. Par le biais de la musique, de la littérature, du cinéma ou encore des arts visuels, les diasporas manifestent leur vitalité créatrice et affirment leur présence dans l’espace public. Toutefois, il me paraît plus juste de parler d’un lieu de réaffirmation et de dialogue plutôt que d’un simple espace de résistance : la culture permet également d’établir des passerelles entre les sociétés. Elle ouvre ainsi un champ propice à une réflexion commune sur les identités, les mémoires et les perspectives d’avenir partagées.
Que manque-t-il à la France pour reconnaître pleinement la contribution culturelle des Africains et Afro-descendants ?
La France manifeste une reconnaissance croissante de la richesse des influences africaines et afro-descendantes au sein de sa vie culturelle, bien que cette reconnaissance demeure encore, par endroits, fragmentaire. Ce qui fait encore défaut, à mon sens, c’est l’intégration pleine et entière de ces contributions dans le récit culturel national. Les artistes, intellectuels et créateurs issus de ces héritages ne devraient pas être perçus comme périphériques, mais comme des composantes à part entière de la culture française contemporaine. Une telle évolution implique également une diversification accrue des institutions, des lieux de décision et des politiques publiques. Reconnaître véritablement ces apports revient, en définitive, à admettre que la culture française s’est construite au croisement d’histoires multiples et profondément entremêlées.
Enfin, quel message voulez-vous transmettre aux jeunes femmes africaines qui souhaitent s’engager dans la culture et la diplomatie ?
J’aimerais leur transmettre la conviction que leurs voix sont indispensables et que leurs perspectives constituent une richesse précieuse pour le monde contemporain. Les domaines de la culture et de la diplomatie ont besoin de femmes capables de porter des regards pluriels, nourris d’expériences et de trajectoires diverses. Il est essentiel d’oser prendre sa place, de se former avec rigueur, de tisser des réseaux de solidarité et de considérer son héritage culturel non comme un obstacle, mais comme une ressource. Les parcours peuvent être exigeants et semés de défis, mais ils sont également porteurs d’une profonde capacité de transformation. Par leur engagement, ces jeunes femmes participent non seulement à l’édification de leur propre avenir, mais également à la redéfinition des relations culturelles et politiques entre les sociétés.


