Sorti en salles le 21 avril 2026 en France, Michael n’est pas qu’un biopic, c’est une machine à remonter le temps. Impossible de ne pas être saisi par cette bande originale qui a accompagné toute une adolescence avec ses tubes planétaires, et les clips mythiques. Le film retrace ainsi la trajectoire fulgurante du “King of Pop” entre génie musical, enfance cabossée, zones d’ombre soigneusement contournées, et séduit autant qu’il frustre, prisonnier de contraintes juridiques qui en limitent la portée. Mais il réussit là où beaucoup échouent : faire ressentir physiquement l’impact culturel d’un artiste hors norme.
Un casting taillé sur mesure
C’est le réalisateur américain Antoine Fuqua (Training Day, La Rage au ventre) qui s’est attaqué à ce projet aussi ambitieux que sensible, à partir d’un scénario signé John Logan (Aviator, Gladiator, Skyfall). À la production, le Britannique Graham King, déjà derrière plusieurs biopics d’envergure, dont celui consacré à Freddie Mercury (Bohemian Rhapsody), mais aussi Aviator, a accompagné le projet. Pour incarner Michael Jackson, le choix s’est porté sur son neveu, Jaafar Jackson, fils de Jermaine Jackson. Pour son tout premier rôle au cinéma, il endosse une responsabilité considérable, validée par Katherine Jackson. Lors de l’annonce de sa participation en janvier 2023, cette proximité familiale, à l’exception notable de Paris Jackson, laissait déjà entrevoir un récit potentiellement maîtrisé, voire édulcoré, des zones les plus controversées de la vie du chanteur.
Car pour célébrer Michael Jackson, encore fallait-il pouvoir l’incarner. Une large part du film repose en effet sur la reconstitution de ses performances scéniques et de ses clips. Sélectionné parmi près de 200 candidats à l’issue d’un long processus de casting, Jaafar Jackson, chanteur et danseur depuis l’adolescence, s’est entraîné durant deux ans avec d’anciens chorégraphes de son oncle afin d’en restituer la gestuelle et les pas mythiques. Pour la réalisatrice Rahmatou Keïta : « ce neveu est la copie conforme de son oncle, il est parfait dans ce rôle, et Michael Jackson est plus que parfait ». En effet à l’écran, le résultat impressionne par sa précision et son intensité. Dans les séquences consacrées à l’enfance, le jeune Juliano Krue Valdi livre également une prestation très juste. Autre présence marquante du film, Colman Domingo dans le rôle de Joseph “Joe” Jackson. Acteur reconnu et primé, il compose un patriarche à la fois glaçant et nuancé, incarnant avec subtilité cet homme qui imposa à ses enfants une discipline implacable, au nom de la réussite et de l’ambition familiale.
Une bande-son qui ravive toute une époque
Dès les premières minutes, Michael convoque un patrimoine musical qui dépasse le simple cadre du cinéma. Pour toute une génération, notamment les plus de 50 ans, les premières notes de Billie Jean, Thriller ou Beat It ne sont pas de simples références, elles constituent la bande originale d’une adolescence, un paysage sonore immédiatement reconnaissable.
Mais ce qui confère au biopic sa véritable puissance tient à la reconstitution spectaculaire de longues séquences de concerts, portées par la performance physique saisissante de Jaafar Jackson dans la peau de son oncle Michael Jackson — la voix chantée demeurant, elle, celle de l’artiste disparu. Sur grand écran, le fameux moonwalk, exécuté en 1983 sur Billie Jean devant une salle en transe, retrouve toute sa charge électrique. De même, un Human Nature d’une grande intensité donne presque l’illusion d’être au premier rang, happé par la scène. Le film parvient alors à faire renaître, par fulgurances, l’onde de choc provoquée par Michael Jackson il y a plus de quarante ans. Ces moments suspendus suscitent de véritables frissons, y compris chez les plus jeunes spectateurs qui n’ont pas connu la “Jacksonmania”.
Cette fidélité musicale s’accompagne également d’un soin particulier accordé à l’esthétique. Le long métrage s’attarde sur les attributs visuels qui ont construit la légende, comme le gant blanc scintillant, les vestes militaires richement ornées, ou encore le costume noir et chemise blanche popularisé lors de Billie Jean. Ces éléments ne relèvent pas du simple détail, ils participent à la fabrication d’un mythe, celui d’un artiste dont l’image était indissociable de la performance.
La figure écrasante d’un père toxique
Mais très vite, derrière la précision formelle, un malaise s’installe. Le film consacre une place importante à la figure de Joe Jackson, patriarche autoritaire dont la présence écrase l’enfance du chanteur. Dépeint comme un père dur, parfois terrifiant, il impose une discipline rigide qui semble peser sur l’ensemble de la fratrie. Cette représentation, sans être nouvelle, est ici traitée avec une certaine frontalité, et installe un climat de peur diffuse et éclaire la construction d’un artiste élevé dans la contrainte. Dans cette trajectoire, certains épisodes marquants trouvent ainsi leur place à l’écran. C’est le cas de l’accident survenu en 1984 lors du tournage d’une publicité pour Pepsi. La scène, reconstituée avec intensité, montre l’instant où une défaillance pyrotechnique provoque des brûlures au cuir chevelu de Michael Jackson. L’événement, largement documenté, apparaît comme un moment charnière, tant sur le plan physique que psychologique, et le film lui accorde une importance notable.
Les absents qui interrogent
Pourtant, ce souci du détail coexiste avec des absences qui interrogent. L’une des plus frappantes concerne Janet Jackson, pourtant figure majeure de la famille et artiste à part entière. Le film ne mentionne pas, leur collaboration sur Scream, ce duo emblématique accompagné d’un clip en noir et blanc devenu une référence visuelle dans les années 1990. Cette omission laisse un vide d’autant plus perceptible que la relation artistique entre le frère et la sœur a marqué l’histoire de la pop.
On s’étonne aussi de ne pas voir apparaître Diana Ross, souvent présentée comme une marraine artistique et affective du chanteur, pourtant annoncée dès 2024 au casting, incarnée par Kat Graham. Difficile de ne pas se demander si ses scènes n’ont pas été sacrifiées lors du remontage du film. L’absence d’Elizabeth Taylor, autre figure majeure de l’entourage du chanteur, laisse également un vide. Leur amitié, largement médiatisée, appartenait pourtant à l’histoire intime du show-business américain. Même frustration du côté de Paul McCartney, dont la collaboration avec Michael Jackson sur les albums Off the Wall (1979) et Thriller (1982) a marqué la pop de son empreinte. Leur relation, on le sait, s’est ensuite brisée lorsque, en 1985, Jackson a acquis les droits d’édition du catalogue des The Beatles, un geste perçu comme une trahison et qui a durablement terni leur amitié. À l’inverse, la présence de La Toya Jackson et des autres frères est bien visible, sans que cela suffise à compenser ces manques.
Selon plusieurs informations publiées par Variety, le film a fait l’objet de modifications importantes en cours de production. Des scènes ont été retournées afin de supprimer toute référence explicite aux accusations d’abus sexuels visant Michael Jackson. Dans des déclarations rapportées par le média américain, Antoine Fuqua a reconnu avoir dû composer avec ces contraintes, imposant une forme de prudence dans le traitement du sujet.
Un film sous contraintes juridiques
Dans un entretien récent accordé au The New Yorker, Antoine Fuqua est revenu pour la première fois sur l’ampleur des reshoots qui ont profondément transformé Michael. Comme l’avait révélé Variety avant la sortie du film, le biopic a nécessité jusqu’à 15 millions de dollars de prises de vues supplémentaires afin d’en remanier en profondeur la structure. Dans sa version initiale, le film s’ouvrait en 1993 sur une descente de police au ranch de Neverland, déclenchée à la suite des accusations d’abus sexuels visant Michael Jackson et impliquant Jordan Chandler, alors âgé de 13 ans. Le récit revenait ensuite sur la trajectoire de la star et sur les événements ayant conduit à ces accusations, ainsi qu’à la procédure engagée par la famille Chandler. L’affaire s’était conclue par un accord à l’amiable de 23 millions de dollars, avant que l’enquête ne soit classée en raison du retrait de la coopération de la famille avec le parquet.
Dans la version finalement projetée en salles, toute référence à Jordan Chandler et aux accusations a disparu. Ces séquences ont été supprimées après la découverte, par les avocats de la succession de Michael Jackson, d’une clause interdisant explicitement toute représentation ou mention de Chandler à l’écran. L’ouverture elle-même, montrant le raid policier à Neverland, a été entièrement coupée. Fuqua évoque une scène aujourd’hui absente dans laquelle il montrait le chanteur « déshabillé, traité comme un animal, un monstre ».
Selon le The New Yorker, le réalisateur dit ne pas être convaincu de la culpabilité de Michael Jackson, malgré le nombre d’accusations formulées au fil des années, et en dépit des déclarations publiques de l’artiste lui-même sur le fait de partager son lit avec des enfants. En 2005, le chanteur avait été inculpé de dix chefs d’accusation dans une autre affaire impliquant un mineur, avant d’être acquitté. Plus récemment, le documentaire Leaving Neverland, sorti en 2019, a ravivé la controverse en donnant la parole à deux hommes se présentant comme victimes. Fuqua reconnaît ne pas détenir la vérité sur ces accusations, mais évoque un contexte plus large, affirmant que « parfois, les gens font des choses ignobles pour de l’argent ». Le cinéaste confie également une forme de méfiance vis-à-vis de certains protagonistes de ces affaires, notamment le père de Jordan Chandler, dont des enregistrements ont montré qu’il menaçait de faire « humilier » Michael Jackson. Ces tensions se sont répercutées sur la production elle-même. En juin dernier, l’équipe du film s’est réunie pour une session intensive de 22 jours de reshoots. Selon Variety, le coût de ces modifications, estimé à 15 millions de dollars, aurait été pris en charge par les ayants droit de Michael Jackson, en raison des contraintes juridiques liées au projet.
Ce cadre juridique pèse sur l’ensemble du film. Il en résulte une narration qui semble parfois contourner ses propres zones d’ombre, au risque de produire un portrait partiel. Là où le biopic pourrait interroger les contradictions d’un artiste complexe, il choisit souvent l’évitement, privilégiant une approche plus consensuelle. Michael se conclut désormais au sommet de la gloire de l’artiste, en recentrant son récit sur les tensions familiales — notamment la relation avec son père, Joe Jackson — érigées en fil conducteur principal. Un choix qui éclaire certains aspects de la vie du chanteur, mais qui laisse dans l’ombre une part essentielle de son histoire. Reste une question en suspens : celle d’une éventuelle suite. Et la phrase qui clôt le film, « Son histoire continue », laisse entrevoir la possibilité que Antoine Fuqua et le producteur Graham King n’aient pas dit leur dernier mot sur la trajectoire de Michael Jackson.



