Au troisième jour de la visite d’État de Charles III aux États-Unis, le maire de New York, Zohran Mamdani, a relancé une controverse vieille de plus d’un siècle : celle du Koh-i-Noor, joyau emblématique de la couronne britannique. © Compte Instagram de IBT

Le Koh-i-Noor, caillou colonial dans la Couronne britannique

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En pleine visite d’État aux États-Unis, Zohran Mamdani a ravivé une querelle historique en appelant le souverain britannique à restituer le Koh-i-Noor à l’Inde. Derrière cette interpellation, un symbole incandescent des spoliations coloniales et un débat mondial sur la restitution des biens culturels.

Une interpellation politique en pleine visite royale

Mercredi 29 avril 2026, à New York, au troisième jour de la visite officielle de Charles III, le maire de la ville, Zohran Mamdani, a publiquement déclaré qu’il « encouragerait » le souverain à rendre le Koh-i-Noor à l’Inde. « Si je devais parler au roi séparément, je l’encouragerais probablement à restituer le diamant Koh-i-Noor », a déclaré Mamdani, interrogé lors d’une conférence de presse quelques heures avant une cérémonie commémorant les victimes des attentats meurtriers du 11 septembre 2001.

Plus tard dans la journée, le roi s’est entretenu avec lui lors de la cérémonie, mais Buckingham Palace a refusé de commenter. De son côté, le cabinet du maire n’a pas répondu à la demande de commentaires concernant un éventuel échange entre Mamdani et le roi à ce sujet.

L’intervention, loin d’être anodine, s’inscrit dans un contexte très particulier. En effet selon The Guardian, au même moment, les autorités new-yorkaises annonçaient la restitution de plus de 650 antiquités indiennes, saisies dans des circuits de trafic international.

Cette restitution issue de plusieurs enquêtes sur des réseaux de trafic d’art, s’est tenue lors d’une cérémonie au consulat général de l’Inde à New York, organisée de longue date et sans lien avec la visite royale. Le procureur de Manhattan, Alvin Bragg, a souligné l’ampleur « massive » du pillage du patrimoine indien, tout en rappelant que de nombreux objets restent encore à récupérer.

Parmi les pièces restituées figurent notamment une statuette en bronze d’Avalokiteshvara, volée puis introduite clandestinement aux États-Unis dans les années 1980, ainsi que plusieurs sculptures, dont un Bouddha en grès rouge et un Ganesh dansant, liées à des réseaux de trafic impliquant notamment le marchand d’art inculpé Subhash Kapoor et l’un de ses complices.

Élu démocrate socialiste, Mamdani, d’origine indienne, a saisi l’occasion pour transformer cette visite diplomatique en tribune politique, en faisant du Koh-i-Noor un étendard des revendications post-coloniales.

Le Koh-i-Noor, une “montagne de lumière” façonnée par la conquête

Le Koh-i-Noor, « montagne de lumière » en persan, est aujourd’hui l’un des joyaux les plus célèbres de la couronne britannique, conservé avec les autres insignes royaux à la Tour de Londres. Mais son histoire est tout sauf paisible. Extrait au XVIIe siècle des mines de Golconde, dans l’actuelle Inde, le diamant circule au fil des conquêtes : des empereurs moghols au shah de Perse après le sac de Delhi en 1739, puis aux souverains afghans et sikhs.

Le tournant intervient en 1849, lorsque l’Empire britannique annexe le Pendjab après la seconde guerre anglo-sikhe. Le jeune maharadjah Duleep Singh, âgé de 11 ans, est contraint de céder le diamant à la couronne britannique dans les termes du traité de Lahore. Présenté officiellement comme un « don » à la reine Victoria, ce transfert est largement considéré aujourd’hui comme une confiscation coloniale, effectuée dans un contexte de domination militaire et politique.

Retaillé à Londres en 1852, le Koh-i-Noor est depuis intégré aux joyaux de la couronne, porté par plusieurs reines, mais jamais par un roi, une tradition nourrie par la réputation de malédiction attachée à la pierre.

Une revendication ancienne, un refus constant

Depuis l’indépendance de l’Inde en 1947, New Delhi réclame régulièrement la restitution du diamant. Le Pakistan, l’Afghanistan et même l’Iran ont également formulé des revendications, chacun invoquant un moment de son histoire. Face à ces demandes, Londres maintient une ligne inchangée : le Koh-i-Noor fait partie intégrante des joyaux de la couronne et ne sera pas restitué.

Un porte-parole de Zohran Mamdani, né en Ouganda de parents d’origine indienne, a indiqué au New York Times que l’élu est « généralement opposé à l’idée d’une monarchie ». Son administration décrit par ailleurs l’histoire de New York comme marquée par « la colonisation, l’exploitation et l’oppression raciale ».

De son côté, l’historien William Dalrymple, co-auteur de Koh-i-Noor : l’histoire du diamant le plus tristement célèbre du monde (2017), estime que le joyau « traîne une longue réputation de malchance » et qu’il semble, une fois encore, avoir mis en difficulté Charles III lors de son déplacement new-yorkais.

Même si aucune déclaration officielle de Buckingham Palace n’est venue répondre aux propos de Mamdani, rien n’indique que Charles III envisage un geste en ce sens. Le sujet reste politiquement explosif, tant il pourrait ouvrir la voie à des centaines d’autres requêtes.

En 2010, l’ancien Premier ministre britannique David Cameron ironisait déjà sur une éventuelle restitution, estimant qu’une telle décision reviendrait à « vider le British Museum ». Plus récemment, en 2023, Camilla avait choisi de ne pas porter le diamant lors du couronnement de Charles III, un geste interprété comme une volonté d’éviter de raviver la polémique.

l’Empire ne contre-attaque pas

Le Koh-i-Noor n’est pas un cas isolé. Les joyaux de la couronne britannique, exposés à la Tour de Londres, sont le produit d’une accumulation sur plusieurs siècles, au gré de l’expansion de l’Empire britannique. Diamants, rubis, saphirs : nombre de ces pierres proviennent d’anciens territoires colonisés, d’Inde à l’Afrique, souvent acquis dans des contextes de conquête, de traités inégaux ou de domination.

Il faut savoir que ces objets ne sont pas de simples pièces de musée, mais incarnent la continuité de la monarchie britannique, et participent à son cérémonial. Leur restitution poserait donc une question existentielle pour l’institution elle-même.

À la différence de certaines grandes institutions muséales européennes, comme le Quai Branly, engagé dans des restitutions ponctuelles d’œuvres africaines, le Royaume-Uni demeure particulièrement réticent à ouvrir ce chantier pour ses symboles monarchiques.

Un diamant, une mémoire, une impasse

Les propos de Zohran Mamdani ont immédiatement déclenché des réactions. Outre-Atlantique, Zia Yusuf, représentant du parti d’extrême droite et anti-immigration Reform UK, actuellement bien placé dans plusieurs sondages, les a dénoncés comme « une insulte à notre roi ». En Inde, en revanche, l’initiative est largement saluée comme une reconnaissance, même indirecte, du passé colonial et des injustices qui l’accompagnent.

À l’international, la séquence relance un débat plus large sur celui de la restitution des œuvres et artefacts acquis durant la période impériale, dans un contexte où musées et États sont de plus en plus poussés à rendre des comptes. Zohran Mamdani a donc réussi à replacer le Koh-i-Noor au centre d’un débat mondial sur l’héritage coloniale, profitant de la visite royale. Mais le Royaume-Uni ne semble pas prêt à se délester de ses symboles les plus précieux.

En effet, que serait la Grande-Bretagne sans les joyaux de la couronne ? Conservés à la Tour de Londres, ces insignes ne sont pas de simples trésors historiques, mais les piliers visibles d’une monarchie qui puise sa légitimité dans le rituel et la mise en scène du pouvoir. Les restituer reviendrait, pour beaucoup, à ébranler bien plus qu’un patrimoine, et à toucher au cœur même du récit national britannique.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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