La Nollywood Week a clôturé dimanche 10 mai les portes de sa 13ème édition au cinéma l'Arlequin à Paris. Thomas Ngijol le parrain entouré de Nadira Shakur et Serge Noukoué les cofondateurs du festival. © 3MH

Lagos-sur-Seine : la Nollywood Week fait de Paris la capitale du cinéma africain

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Entre Lagos, Yokohama, Nairobi et Paris, la 13e édition de la Nollywood Week a refermé dimanche 10 mai les portes d’un festival devenu incontournable pour le cinéma africain contemporain. Parrainée cette année par Thomas Ngijol, la manifestation confirme la montée en puissance de Nollywood, désormais deuxième industrie cinématographique mondiale en volume derrière l’Inde et son mythique Bollywood. Alors que le Nigeria accueille en ce moment un sommet Afrique-France consacré aux industries culturelles et économiques, la Nollywood Week a rappelé, en plein Paris, que le géant ouest-africain exporte désormais autant des récits que des hydrocarbures.

Au Cinéma l’Arlequin, dans le 6e arrondissement de Paris, les langues se mélangeaient cette semaine entre anglais, français, pidgin et yoruba. Sur scène, dans les files d’attente ou lors des débats à la sortie des projections, une même impression dominait : celle d’assister à la mue d’un cinéma africain qui ne cherche plus à se justifier, mais à conquérir.

Fondée en 2013 par Nadira Shakur et Serge Noukoué via l’association Okada Media, la Nollywood Week a su s’imposer en treize ans comme la principale vitrine européenne du cinéma nigérian et de ses diasporas. Organisé du 6 au 10 mai à Paris, le festival a accueilli cette année une vingtaine d’œuvres issues de huit nationalités différentes. Le parrain de cette édition 2026 n’est autre que le comédien, acteur et réalisateur Thomas Ngijol, récemment remarqué avec Indomptables, son polar tourné au Cameroun.

« Avec mes partenaires, nous avons pris conscience qu’une ville comme Paris ne pouvait tout simplement pas ignorer le phénomène culturel qu’est devenu Nollywood », expliquait à l’AFP le cofondateur du festival Serge Noukoué à propos de la manifestation lancée en 2013. « Nous avons pensé que c’était l’occasion de changer le discours sur le cinéma africain », ajoutait-il.

L’essor des plateformes de streaming, couplé au succès mondial des musiques africaines comme l’Afrobeats ou l’Amapiano, a largement contribué à ouvrir Nollywood à de nouveaux publics. Cette visibilité accrue a permis d’améliorer les conditions de production, les financements et la circulation des œuvres. Si l’industrie nigériane produit aujourd’hui bien davantage de films qu’Hollywood chaque année, elle continue toutefois de lutter pour toucher un public au-delà du continent africain et des diasporas. En volume de productions, seule Bollywood, l’industrie cinématographique indienne, demeure devant Nollywood.

Le Nigeria regarde le monde

Le thème du voyage, choisi pour cette édition 2026, traversait toute la programmation. À l’affiche de cette 13e édition de la Nollywood Week, organisée au cinéma d’art et d’essai parisien Cinéma L’Arlequin, la programmation mêlait fictions populaires, documentaires engagés et récits intimistes. Parmi les œuvres présentées figuraient East West Love de Seko Shamte, Evi Superstar de Uyoyou Adia — portrait d’une jeune chanteuse nigériane contrainte de reconstruire sa vie après une ascension fulgurante — ou encore Reel Love de Kayode Kasum, comédie romantique portée par plusieurs figures majeures de Nollywood.

Le festival a également laissé une large place aux récits politiques et mémoriels avec Mothers of Chibok de Joel Akachukwu Benson, consacré aux mères des lycéennes enlevées à Chibok par le groupe djihadiste Boko Haram en 2014. Autre moment remarqué : Batwing Unmasked : An African Superhero de Thomas Letellier, documentaire consacré à Batwing, premier super-héros africain de l’univers DC Comics.

Le film d’ouverture, East West Love de la réalisatrice tanzano-nigériane Seko Shamte, reliait Lagos à Mombasa dans une romance diasporique à la photographie solaire. En clôture, Ogene emmenait les spectateurs entre le Nigeria et Yokohama, au Japon, preuve que le cinéma africain ne se raconte plus uniquement à travers les frontières du continent.

Juma (Brian Abajah) et Tito ( Sunshine Rosman ), sont les héros du film d’ouverture, East West Love de la réalisatrice tanzano-nigériane Seko Shamte, où une petite escapade à Mombasa après une rupture amoureuse devient un voyage de guérison, d’amitié et d’amour inattendu. © Suss Productions

Ce déplacement géographique raconte aussi une transformation plus profonde : Nollywood ne produit plus seulement des films à cadence industrielle destinés au marché local. L’industrie nigériane, longtemps perçue comme une machine populaire tournée vers le DVD puis les plateformes numériques, cherche désormais à séduire festivals internationaux, diffuseurs mondiaux et publics diasporiques.

Le symbole de cette bascule avait un visage cette année : celui de Thomas Ngijol. Présent à l’ouverture puis lors d’une masterclass autour de son film Indomptables, tourné au Cameroun, l’humoriste et cinéaste franco-camerounais incarnait ce pont entre Afrique, Europe et récits hybrides.

Micro-dramas, IA et récits verticaux

Loin de l’image folklorique parfois accolée au cinéma africain en Europe, la Nollywood Week a surtout donné à voir une industrie en pleine mutation technologique. Plusieurs panels ont attiré un public dense autour de sujets encore peu explorés dans les festivals français : l’intelligence artificielle appliquée au cinéma, les formats verticaux destinés aux smartphones ou encore l’essor des micro-dramas.

Dans les couloirs du festival, producteurs et créateurs évoquaient aussi bien les subventions publiques que les algorithmes, TikTok, les plateformes mobiles et les nouveaux usages du récit. Une manière de rappeler que le Nigeria, fort de sa jeunesse hyperconnectée, expérimente souvent avant les autres.

Le talk « Diasporas en séries » a constitué l’un des temps forts de cette édition avec la présence de l’acteur et producteur britannique Adjani Salmon, venu évoquer sa série Dreaming Whilst Black aux côtés des créatrices d’Afropolitaine, Soraya Milla et Aline Milla. Une conversation sur les identités noires européennes, les récits de migration et les représentations encore absentes des écrans français.

Une nouvelle génération de cinéastes africains

Mais au-delà des débats, le festival a surtout permis à plusieurs réalisateurs venus du continent de rencontrer le public parisien. La Nigériane Uyoyou Adia est venue présenter Evi Superstar, film pop et stylisé remarqué pour son esthétique flamboyante. Le réalisateur Kayode Kasum défendait Reel Love, tandis qu’Ekene Mekwunye accompagnait Ewo. Le cinéma tchadien était également représenté avec Diya, salué par plusieurs festivaliers comme l’une des découvertes de cette édition.

Le festival a aussi confirmé son rôle de laboratoire de circulation culturelle entre l’Afrique et l’Europe. À Paris, distributeurs, producteurs et plateformes venaient prendre le pouls d’une création qui intéresse désormais bien au-delà des diasporas africaines.

Un palmarès tourné vers l’audace

Côté palmarès, le jury court-métrage — composé de Sandra Luce, Alex Louisa et Hervé Moukoko — a récompensé GOAT, production kényane saluée pour sa mise en scène « visuellement engagée » et son travail autour des traditions ancestrales.

The Fisherman avec Ricky Adelayitar, Endurance Dedzo, William Lamptey, Kiki Romi, Adwoa Akoto, Dulo Harris. © DR/ Photo publiée sur le site du festival

Le prix du meilleur long-métrage est revenu à The Fisherman de la réalisatrice ghanéenne Zoey Martinson, une première pour une cinéaste du Ghana dans l’histoire du festival. Le jury a distingué « une expérience cinématographique réussie, mêlant habilement drame et humour ». Cette comédie magique raconte l’histoire d’Atta Oko, pêcheur traditionnel respecté d’un village côtier ghanéen, voit son existence basculer lorsqu’il est forcé de prendre sa retraite. Mais son quotidien prend un tournant inattendu avec l’arrivée d’un compagnon pour le moins improbable : un poisson bavard, moderne et délicieusement extravagant. Aux côtés de trois acolytes aussi fantasques qu’attachants, Atta se lance alors dans une aventure rocambolesque à travers les rues animées d’Accra, avec un objectif en tête : acquérir enfin leur propre bateau de pêche.

Le prix du public a lui été attribué à Onobiren, récit consacré à l’identité et à la liberté de se réinventer. Une coïncidence thématique a amusé les festivaliers : Fisherman comme Onobiren explorent tous deux l’univers de la pêche, motif récurrent de cette édition tournée vers les traversées, les départs et les territoires mouvants.

Pour Serge Noukoué, Nollywood poursuit sa montée en puissance et gagne progressivement en structuration. « Nous avons affaire à une industrie extrêmement ambitieuse, mais qui ne possède pas encore tous les moyens nécessaires pour soutenir pleinement cette ambition », analyse-t-il. Avant d’ajouter : « De nombreux éléments restent encore à consolider pour que Nollywood atteigne réellement tout son potentiel. » Le cofondateur de la Nollywood Week voit ainsi le festival comme un véritable « laboratoire du futur », destiné à révéler l’inventivité et la vitalité du cinéma africain contemporain.

Cette reconnaissance internationale s’est illustrée en 2025 au Festival de Cannes avec My Father’s Shadow (Un jour avec mon père) du réalisateur Akinola Davies Jr.. Présenté en Sélection officielle, le long-métrage a marqué une première historique pour le Nigeria à Cannes. Cette coproduction britannico-nigériane a également obtenu une mention spéciale de la Caméra d’or, offrant une visibilité inédite à l’industrie cinématographique la plus dynamique du continent africain.

Treize ans après sa création, la Nollywood Week n’a plus grand-chose d’un festival de niche. À Paris, le rendez-vous agit désormais comme une vigie : celle d’un cinéma africain qui ne demande plus l’autorisation d’exister, mais impose ses récits, ses codes et son rythme au reste du monde.

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