Bernadette et Jacques Chirac le 15 juin 1989 à Paris. © Photo publiée sur, le compte Instagram de Dan Levis

Bernadette, la femme qui a tenu la maison Chirac debout

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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« Elle avait conquis une place à part dans le cœur des Français. » Dans un communiqué publié après l’annonce de sa mort, l’Élysée a rendu hommage à Bernadette Chirac, veuve de Jacques Chirac, président de 1995 à 2007, et décédée vendredi à l’âge de 93 ans. Mais avec la disparition de l’ancienne Première dame, c’est aussi une certaine histoire des femmes en politique qui ressurgit : celles qui construisent les carrières, élaborent les stratégies, encaissent les humiliations et demeurent pourtant dans l’ombre des hommes qu’elles ont aidés à devenir grands.

Pendant plus de soixante ans, Bernadette Chirac fut le pilier de l’ascension de Jacques Chirac. Elle fut son épouse, sa conseillère, sa mémoire, son relais électoral en Corrèze, sa plus fidèle alliée. Et parfois aussi son plus cruel témoin.

Dans un amphithéâtre de Sciences Po Paris, au début des années 1950, une jeune étudiante prête sa copie à l’un de ses camarades. Le jeune homme s’appelle Jacques Chirac. L’étudiante s’appelle Bernadette Chodron de Courcel. Des années plus tard, devenue Bernadette Chirac, elle racontera l’anecdote avec cette ironie mordante qui la caractérisait : « J’étais assez bête pour lui prêter ma copie, dont il s’est évidemment beaucoup inspiré. Mais il a eu une meilleure note que moi. Alors ça, j’étais pas contente. »

À première vue, c’est une histoire légère. On pourrait considérer comme une simple scène de jeunesse entre deux étudiants promis à un brillant avenir. En réalité, elle raconte un siècle. Car combien de femmes ont prêté leur copie aux hommes avant de les regarder recevoir les récompenses ? Les hommages ont salué l’ancienne Première dame, l’ambassadrice des Pièces Jaunes, la fidèle épouse de Jacques Chirac. Comme toujours, ou presque, elle a été racontée à travers l’homme qu’elle avait épousé. Pourtant, Bernadette Chirac n’était pas seulement la femme d’un président. Elle était une élue, une stratège, une organisatrice redoutable, une observatrice fine des rapports de force politiques. Une femme qui, pendant plus de soixante ans, a participé à la construction d’une des plus grandes carrières de la Ve République sans jamais recevoir une reconnaissance équivalente.

Et c’est précisément pour cela que son parcours mérite aujourd’hui d’être relu.

La République des hommes et les femmes qui leur prêtent leur copie

Lorsqu’elle rencontre Jacques Chirac à Sciences Po Paris au début des années 1950, Bernadette Chodron de Courcel appartient à cette génération de jeunes femmes auxquelles les grandes écoles ouvrent leurs portes mais pas encore les sommets du pouvoir. La France est alors gouvernée par des hommes, les partis, les universités, les rédactions. Les femmes peuvent étudier, parfois exceller, mais elles demeurent rarement celles que l’on écoute. L’anecdote de la copie prêtée n’est donc pas seulement un souvenir amusant, mais ressemble à une métaphore de tout un système.

Combien de femmes ont vu leurs idées reprises sans être créditées ? Combien ont rédigé des notes, conseillé des dirigeants, élaboré des stratégies dont d’autres ont récolté les bénéfices ? Combien ont été les architectes invisibles de réussites attribuées à des hommes ?

Dans les laboratoires scientifiques, l’histoire est jalonnée de découvertes minimisées ou attribuées à des collègues masculins. Dans les entreprises, des générations de collaboratrices ont effectué un travail stratégique sans accéder aux postes de décision. En politique, les épouses ont longtemps été considérées comme des accessoires de campagne alors qu’elles constituaient souvent les meilleures analystes de leur époque. Bernadette Chirac appartenait à cette génération-là. Celle de femmes suffisamment brillantes pour comprendre le pouvoir, mais auxquelles le pouvoir refusait encore sa pleine légitimité.

Sans Bernadette, y aurait-il eu un Jacques Chirac ?

La question dérange les récits officiels, mais elle mérite pourtant d’être posée. Lorsque Jacques Chirac conquiert la Corrèze, puis Matignon, l’Hôtel de Ville de Paris, et l’Élysée en 1995, Bernadette est partout. Elle sillonne les marchés, entretient les réseaux locaux, rencontre les élus, sent les évolutions de l’opinion.

Elle connaît les familles, les fidélités, les rancœurs. En Corrèze, nombreux sont ceux qui ont longtemps considéré qu’elle maîtrisait le terrain aussi bien, sinon mieux, que son mari. Elle-même mène d’ailleurs une véritable carrière politique. Conseillère générale du canton de Corrèze à partir de 1979, réélue pendant plus de trente ans, elle possède une légitimité électorale propre que peu d’épouses de chefs d’État ont jamais obtenue.

Les infidélités de Jacques Chirac ou le privilège masculin élevé au rang de folklore

Il existe un autre aspect de l’histoire de Bernadette Chirac. Les infidélités répétées de Jacques Chirac. Pendant des décennies, elles ont alimenté les conversations du microcosme parisien, les confidences de journalistes, les récits d’anciens collaborateurs et les biographies consacrées à l’ancien président.

Le plus frappant n’est pas qu’elles aient existé, mais la manière dont elles ont été racontées. Avec amusement, indulgence. Parfois même avec admiration. Comme s’il s’agissait d’un attribut supplémentaire du pouvoir masculin. Durant toute une époque, la société française a regardé les aventures extraconjugales des hommes puissants comme des anecdotes pittoresques. Les femmes, elles, étaient censées faire preuve de discrétion, de dignité et de compréhension. Bernadette Chirac a porté ce fardeau pendant des décennies. Elle a subi des humiliations publiques que peu d’hommes politiques auraient acceptées dans la situation inverse.

Et pourtant, lorsqu’on raconte aujourd’hui son existence, on continue souvent à la définir d’abord par son statut d’épouse fidèle. Comme si sa capacité à supporter les écarts de son mari était plus remarquable que sa propre intelligence politique.

Hillary Clinton, Bernadette Chirac, même mécanique

L’histoire de Bernadette Chirac trouve un étrange écho de l’autre côté de l’Atlantique. Lorsque Bill Clinton devient président des États-Unis en 1993, beaucoup d’observateurs considèrent déjà Hillary Clinton comme l’une des personnalités politiques les plus brillantes de sa génération. Diplômée de Yale, avocate reconnue, stratège redoutable, elle joue un rôle central dans la carrière de son époux. Elle aussi est réduite au statut de « femme de ». Puis survient l’affaire Monica Lewinsky. Comme Bernadette Chirac, Hillary Clinton doit alors affronter publiquement les infidélités de son mari. Comme Bernadette Chirac, elle est sommée de pardonner devant le monde entier.

Invitée de l’émission C à vous sur France 5, l’ancienne Première dame américaine, Hillary Clinton, a salué la mémoire de celle qui occupait, au même moment qu’elle, une place singulière auprès du chef de l’État français. L’épouse de l’ancien président américain Bill Clinton a notamment rappelé sa rencontre avec Bernadette Chirac en Corrèze, le 12 mai 1998. Reçue à Sarran, au cœur du fief électoral des Chirac, elle avait alors découvert une femme profondément investie dans la vie publique locale, bien au-delà de son statut d’épouse du président.

Cette visite a beaucoup impressionné Hillary Clinton. « J’ai rencontré beaucoup de gens avec qui elle travaillait. Je ne faisais pas de politique en 1998, mais l’année d’après, j’ai décidé de me présenter comme sénatrice de l’État de New York et l’une des personnes auxquelles je pensais, c’était Bernadette », a-t-elle confié sur le plateau de France 5.

L’ancienne secrétaire d’État a également souligné la finesse de son analyse politique et l’influence qu’elle a exercée sur son propre parcours. « Elle était très lucide sur la politique. J’ai vraiment ressenti une connexion avec elle. Elle adorait la politique. C’était un véritable modèle pour moi », a déclaré Hillary Clinton, décrivant une femme dont l’engagement et la compréhension des mécanismes du pouvoir avaient largement dépassé les frontières françaises.

Une revanche discrète mais historique

Bernadette Chirac ne se définissait pas comme féministe. Elle appartenait à une génération façonnée par d’autres codes. Mais les femmes n’ont pas besoin de porter une étiquette pour participer à l’histoire de leur émancipation. Par sa présence en politique, son indépendance électorale, elle a contribué, à sa manière, à élargir la place accordée aux femmes.

Lorsqu’elle devient la figure emblématique des Pièces Jaunes, ce n’est plus seulement le nom de son mari qui parle. C’est le sien. Elle a commencé comme l’épouse d’un jeune ambitieux. Elle a terminé comme une personnalité connue de tous les Français. Grâce à son engagement pour les Pièces Jaunes, grâce à son franc-parler, grâce à sa ténacité, elle a fini par imposer son propre visage dans l’espace public. Et c’est peut-être là sa plus grande victoire. Au fond, elle avait raison d’être en colère.

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