D'après une enquête du World Giving Report de la Charities Aid Foundation (CAF), les pays les plus généreux au monde se trouvent en Afrique. © Charities Aid Foundation (CAF)

Quand les plus généreux ne sont pas les plus riches : le paradoxe mondial de la philanthropie

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Pendant des décennies, la philanthropie mondiale s’est racontée à travers les fortunes colossales de Bill Gates, Warren Buffett ou MacKenzie Scott. Les milliards versés par les grandes fortunes américaines semblaient incarner l’ultime mesure de la générosité. Pourtant, les données publiées en 2026 dessinent une réalité bien plus nuancée.

D’un côté, les plus grands donateurs de l’histoire restent des industriels milliardaires capables de céder des dizaines de milliards de dollars. De l’autre, les pays les plus généreux ne sont ni les plus riches ni les plus développés. Ils se trouvent désormais majoritairement en Afrique, où les ménages consacrent une part de leurs revenus bien supérieure à celle observée en Europe ou en Amérique du Nord. Deux visions de la philanthropie qui coexistent sans raconter la même histoire.

Deux classements, deux définitions de la générosité

Au premier regard, le palmarès des plus grands philanthropes de l’histoire ressemble à celui des plus grandes fortunes mondiales. Selon le cabinet britannique Hurun Research Institute, qui actualise régulièrement ses travaux sur la philanthropie mondiale, Jamsetji Tata (1839-1904), fondateur du conglomérat indien Tata Group, demeure le plus grand philanthrope de l’histoire. En valeur actualisée, ses dons sont estimés à 102,4 milliards de dollars (en dollars constants de 2021), principalement au bénéfice de fondations consacrées à l’éducation, à la recherche scientifique et à la santé. Aucune publication plus récente de Hurun n’a, à ce jour, modifié ce classement historique.

Jamsetji Tata était un pionnier et un visionnaire, doté d’un esprit d’entreprise et d’une perspicacité sans précédent. © Tata

Derrière lui figurent plusieurs figures emblématiques de la philanthropie américaine : Bill Gates, Warren Buffett, George Soros, John D. Rockefeller, Andrew Carnegie ou encore MacKenzie Scott, qui a distribué plusieurs milliards de dollars en quelques années seulement, souvent sans procédure de candidature et avec très peu de conditions imposées aux associations bénéficiaires. Forbes estimait qu’elle avait déjà donné plus de 19 milliards de dollars à la mi-2025.

Dans cette approche, la générosité se mesure en montants absolus. Plus la fortune est immense, plus les sommes données peuvent atteindre des niveaux spectaculaires. Mais cette vision ne dit rien de l’effort réel consenti par les donateurs.

L’Afrique renverse les idées reçues

Le World Giving Report 2026, publié le 3 juin par la Charities Aid Foundation (CAF), adopte une logique radicalement différente. L’étude ne demande pas combien les personnes donnent, mais quelle part de leurs revenus elles consacrent à aider les autres, que ce soit par des dons aux associations, des aides directes aux proches ou aux personnes dans le besoin, ou encore des contributions à caractère religieux. L’enquête repose sur 60 443 personnes interrogées dans 105 pays, contre un peu plus de 50 000 répondants dans 101 pays lors de l’édition 2025.

Les résultats bousculent profondément les représentations habituelles. En moyenne, les habitants d’Afrique consacrent 1,6 % de leurs revenus à ces différentes formes de générosité. En Europe, cette proportion tombe à 0,6 %, soit près de trois fois moins. À l’échelle mondiale, la moyenne atteint 1 % des revenus.

Plus spectaculaire encore, le pays considéré comme le plus généreux du monde n’est ni les États-Unis, ni la Suisse, ni un État du Golfe, mais le Nigeria, où les habitants donnent en moyenne 2,8 % de leurs revenus. Les dix premières places sont désormais occupées principalement par des pays d’Afrique et d’Asie.

Le constat prolonge celui mis en avant dès 2025 par BBC Afrique : la générosité ne dépend pas uniquement de la richesse nationale mais aussi des solidarités familiales, communautaires et religieuses, beaucoup plus ancrées dans certaines sociétés que dans les économies occidentales.

Pourquoi les pays les moins riches donnent-ils davantage ?

À première vue, le paradoxe est saisissant. Les pays africains affichent des PIB par habitant parmi les plus faibles de la planète. Pourtant, leurs habitants consacrent une part plus importante de leurs revenus à aider les autres. Pour la Charities Aid Foundation, plusieurs facteurs expliquent ce phénomène. Dans de nombreux pays, les mécanismes publics de protection sociale restent limités. Les solidarités familiales, communautaires ou religieuses jouent alors un rôle essentiel dans la prise en charge des dépenses de santé, de l’éducation ou des situations d’urgence. Donner n’est pas seulement un acte philanthropique : il constitue souvent un élément du fonctionnement quotidien de la société.

À l’inverse, dans une grande partie de l’Europe, les citoyens s’appuient davantage sur l’État-providence pour financer la solidarité. Les prélèvements obligatoires élevés peuvent également réduire la perception d’un besoin de dons privés, même si les associations continuent d’occuper une place importante.

Le rapport souligne également que les Européens privilégient davantage les dons aux organismes d’intérêt général qu’aux institutions religieuses, tout en accordant une importance croissante à la transparence sur l’utilisation des fonds. En France, 44 % des personnes interrogées déclarent avoir effectué un don en 2025, contre 46 % l’année précédente.

La philanthropie devient aussi un enjeu économique

Ces chiffres racontent également une transformation du capitalisme mondial. Les très grandes fortunes continuent de jouer un rôle majeur dans le financement de la recherche médicale, de l’enseignement supérieur ou de la lutte contre les maladies. Les fondations créées par Bill Gates, Warren Buffett ou la famille Tata gèrent des budgets comparables à ceux de certains États.

Parallèlement, les études de la CAF rappellent que l’essentiel de la solidarité mondiale repose moins sur quelques milliardaires que sur des millions de ménages qui donnent une faible somme, mais de manière régulière. Autrement dit, les records des grandes fortunes et la générosité populaire ne racontent pas la même histoire. Les premiers mesurent la puissance financière du capital privé ; la seconde révèle le degré de solidarité d’une société.

Une idée reçue à abandonner

L’image d’une philanthropie exclusivement américaine portée par quelques milliardaires ne résiste plus à l’analyse des données les plus récentes. Oui, les plus gros chèques de l’histoire continuent d’être signés par les détenteurs des plus grandes fortunes mondiales, et Jamsetji Tata demeure, plus d’un siècle après sa mort, la référence historique en matière de dons privés. Mais si l’on rapporte la générosité aux revenus des citoyens, la carte du monde s’inverse presque totalement.

L’Afrique, souvent décrite à travers le prisme de ses difficultés économiques, apparaît aujourd’hui comme le continent où l’effort individuel en faveur des autres est le plus élevé. Une démonstration que la richesse et la générosité ne se confondent pas toujours : l’une se compte en milliards de dollars, l’autre en pourcentage de revenus — et, peut-être surtout, en culture de la solidarité.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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