Quatorze ans après avoir fait de Balmain l’une des marques les plus influentes de la planète, Olivier Rousteing prend les rênes de la direction artistique de Rabanne. Une nomination qui dépasse largement le simple jeu des chaises musicales du luxe, car derrière ce passage de témoin se dessine une filiation rare : celle de deux créateurs qui, chacun à leur époque, ont bousculé les canons esthétiques autant que les conventions sociales. L’un avec des robes en métal et des mannequins noires dans le Paris des années 1960. L’autre en imposant la diversité au sommet d’une industrie longtemps restée blanche.
Une nomination qui referme une boucle
L’annonce est tombée hier 14 juillet, mais elle ne surprend pas le monde de la mode. Après quatorze années passées à la tête de Balmain, où il avait été nommé en avril 2011 à seulement 25 ans, Olivier Rousteing prend désormais la direction artistique de Rabanne, maison fondée en 1966 par Paco Rabanne. Il succède à Julien Dossena, qui en était le directeur artistique depuis 2013.
En nommant Julien Dossena, ancien bras droit de Nicolas Ghesquière chez Balenciaga, Rabanne faisait le pari d’un repositionnement plus exigeant et plus pointu. Le créateur y a insufflé une vision à la fois expérimentale et contemporaine, fidèle à l’esprit d’innovation de la maison. Sur le plan artistique, le pari est largement tenu, comme en témoigne les douze années passées à la tête de la direction créative, une longévité rare dans l’industrie du luxe. En revanche, cette reconnaissance critique ne s’est jamais pleinement traduite en succès commercial, la marque peinant à transformer cet élan créatif en véritable moteur de croissance dans la mode.
Dans un communiqué, Olivier Rousteing en relevant le défi, a résumé ce que représente pour lui cette nouvelle aventure :
« C’est une maison qui a toujours défié les conventions, transformant des idées audacieuses en créations qui ont marqué l’histoire de la mode. Son esprit d’innovation, son savoir-faire et sa créativité sans compromis inspirent des générations depuis près de soixante ans, et aujourd’hui, ils m’inspirent à mon tour. »
Une arrivée qui a quelque chose de presque symbolique. Car Olivier Rousteing, l’un des rares créateurs noirs à avoir dirigé une grande maison de luxe française, rejoint ainsi une marque dont le fondateur fut lui-même l’un des premiers à faire exploser les barrières sociales autant qu’esthétiques.
Paco Rabanne, l’homme qui fabriquait des robes avec du métal
Lorsque Paco Rabanne présente sa première collection à Paris, le 1er février 1966, il ne ressemble à aucun autre couturier. Né Francisco Rabaneda y Cuervo en 1934 à Pasaia, au Pays basque espagnol, il fuit avec sa mère la guerre civile espagnole après l’exécution de son père, officier républicain. Réfugiée en France, sa mère travaille ensuite chez Balenciaga. Lui étudie l’architecture à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris avant de dessiner des bijoux pour Dior, Givenchy ou Balenciaga.
Mais Rabanne veut autre chose. Le 1er février 1966, il présente au 33, rue Bergère, à Paris, une collection restée célèbre sous un nom provocateur : « Douze robes importables en matériaux contemporains ».
Le message lui, est à peine voilé : le couturier ne souhaite plus travailler le tissu. Ses robes sont assemblées à partir de plaques d’aluminium, de rhodoïd, de plastique, de disques métalliques, de chaînes, de cuivre ou encore de fibres industrielles. Les pièces sont rivetées une à une, comme des armures futuristes.
La presse est sidérée. Certaines critiques parlent davantage de sculpture que de couture. D’autres dénoncent des vêtements impossibles à porter. Coco Chanel, peu convaincue par cette avant-garde, le surnomme ironiquement « le métallurgiste ». Loin de s’en offusquer, Paco Rabanne transforme cette provocation en manifeste.
Quelques années plus tard, le cinéma le consacrera définitivement, lorsque Jane Fonda portera ses créations futuristes dans Barbarella (1968), tandis que Françoise Hardy ou Brigitte Bardot adopteront elles aussi ses silhouettes métalliques. Rabanne n’habillait pas seulement les femmes ; il dessinait le futur.
Le premier scandale fut celui des mannequins noires
Mais l’audace de Paco Rabanne ne se limitait pas aux matériaux. Elle concernait aussi les femmes auxquelles il choisissait de donner une visibilité. À la fin des années 1960, les podiums parisiens demeurent presque exclusivement blancs. La présence de mannequins noires reste exceptionnelle.
Paco Rabanne décide pourtant d’en faire défiler plusieurs dans ses collections. Le geste provoque immédiatement des réactions hostiles dans une partie du milieu de la mode. À une époque où les standards de beauté occidentaux restent profondément homogènes, cette représentation est perçue par certains comme une rupture inacceptable. Le couturier ne reviendra jamais sur ce choix. Il défend une vision universelle de la beauté et refuse que la couleur de peau constitue un critère de sélection.
Quelques années plus tard, d’autres créateurs suivront cette voie. Yves Saint Laurent contribuera lui aussi à faire entrer les mannequins noires dans la haute couture, notamment en collaborant avec Katoucha Niane, Rebecca Ayoko ou encore Iman. Mais Paco Rabanne figure parmi les tout premiers créateurs parisiens à avoir pris cette décision de manière assumée, au risque d’affronter les critiques de son époque. Dans une industrie où la diversité restait largement absente, ce choix relevait déjà d’un acte politique.
Olivier Rousteing, faire de son identité une force
Soixante ans plus tard, le parallèle saute aux yeux. Adopté à la naissance, Olivier Rousteing découvrira tardivement ses origines somaliennes et éthiopiennes. Cette quête identitaire irrigue une partie de son travail et de sa prise de parole publique. Lorsqu’il arrive chez Balmain en 2011, les directions artistiques des grandes maisons françaises comptent très peu de créateurs issus de la diversité. Il ne tarde pas à imposer une autre image du luxe. Ses campagnes réunissent Naomi Campbell, Jourdan Dunn, Rihanna, Beyoncé, Lupita Nyong’o ou encore Adut Akech. Sur les podiums, les mannequins noires, métisses, asiatiques ou moyen-orientales occupent enfin une place centrale, loin de la représentation encore dominante dans les années 2000.
Rousteing revendique d’ailleurs régulièrement cette vision inclusive. « Je veux montrer le monde tel qu’il est », répète-t-il depuis plusieurs années. Cette diversité n’est jamais présentée comme un argument marketing mais comme une évidence esthétique. Grâce à elle, il a contribué à transformer les castings des défilés internationaux, dans un mouvement qui a progressivement gagné l’ensemble des grandes maisons.
Une maison fidèle à son ADN
En 1969, Paco Rabanne toujours aussi audacieux, étend son univers à la parfumerie en s’associant au groupe espagnol Puig pour lancer Calandre, sa première fragrance. Le pari s’avère gagnant. Plus d’un demi-siècle plus tard, les parfums de la maison demeurent son principal moteur économique. Avec leurs noms évocateurs – 1 Million, Lady Million, Invictus ou Olympéa – et leurs flacons spectaculaires, en forme de lingot d’or, de trophée ou de médaille, ils cultivent une esthétique de l’excès et de la puissance, un imaginaire flamboyant qui entre en résonance avec l’univers d’Olivier Rousteing, dont les silhouettes célèbrent elles aussi l’audace, le glamour et l’affirmation de soi.
En rejoignant Rabanne, Olivier Rousteing hérite ainsi d’une maison dont l’innovation ne s’est jamais limitée aux vêtements. Le fondateur avait révolutionné les matières, le créateur français pourrait, lui, poursuivre une autre révolution : celle de la représentation. L’histoire en les réunissant est presque ironique, car l’un avait scandalisé Paris en faisant défiler des mannequins noires lorsque personne n’osait le faire, l’autre est devenu, plusieurs décennies plus tard, l’un des symboles d’une mode plus diverse.
Au fond, leur point commun tient peut-être plus à une même conviction qu’à un histoire de style: la mode ne sert pas seulement à habiller une époque. Elle peut aussi la pousser à regarder plus loin que ses propres préjugés.
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