En cinq ans, Aroma-Zone est passée du statut de champion français des huiles essentielles à celui d’actif le plus convoité du marché européen des cosmétiques naturels. Majoritaire au capital depuis 2021, Eurazeo espère désormais céder l’entreprise pour au moins 2 milliards d’euros, soit près de trois fois sa valorisation d’entrée. Derrière cette opération se joue bien davantage qu’une simple transaction financière : c’est le pari qu’une marque née sur Internet, portée par le « do it yourself » puis par la beauté naturelle, peut désormais rivaliser avec les grandes références internationales. Et convaincre les fonds d’investissement les plus puissants de se livrer une bataille d’enchères.
De site pédagogique à champion de la cosmétique naturelle
L’histoire d’Aroma-Zone commence en 1999, lorsque le chimiste Pierre Vausselin et sa famille lancent un site consacré aux huiles essentielles. L’objectif est alors modeste : vulgariser les usages de l’aromathérapie. Très vite pourtant, les internautes réclament les ingrédients présentés sur le site. Le portail d’information devient alors une plateforme marchande, avant de se transformer progressivement en véritable marque de cosmétiques naturels.
Le succès reposait sur une intuition précoce, car bien avant l’explosion de la clean beauty, Aroma-Zone répondait à une demande de transparence sur la composition des produits, tout en démocratisant la fabrication de cosmétiques maison. Son modèle direct-to-consumer, sans intermédiaires, lui permet alors d’afficher des prix nettement inférieurs à ceux des grandes enseignes, tout en conservant des marges confortables.
Au fil des années, l’entreprise élargit son catalogue. Aux ingrédients bruts s’ajoutent progressivement sérums, crèmes, soins capillaires et compléments alimentaires. Le « DIY » devient une porte d’entrée vers une offre complète de produits finis, beaucoup plus rentable.
L’entrée d’Eurazeo, premier accélérateur
Mais le véritable changement d’échelle intervient en 2021. Cette année-là, le fonds d’investissement Eurazeo investit environ 410 millions d’euros pour devenir l’actionnaire de référence aux côtés de la famille Vausselin, qui conserve une participation significative. À l’époque, l’opération valorise Aroma-Zone autour de 700 millions d’euros. Le pari, transformer un champion français du e-commerce en acteur européen de la beauté naturelle.
Dans la foulée, l’entreprise recrute Sabrina Herlory Rouget, ancienne dirigeante de MAC Cosmetics France, afin de professionnaliser encore davantage la marque et d’accélérer son développement. L’expansion est rapide. Les boutiques physiques se multiplient tandis que le commerce en ligne continue de représenter une part essentielle des ventes. L’international devient progressivement un nouvel axe de croissance.
Une croissance qui affole les investisseurs
Les chiffres publiés ces derniers mois expliquent l’intérêt suscité aujourd’hui par le dossier. Selon les informations révélées par Le Figaro et confirmées par plusieurs sources financières, Aroma-Zone a réalisé 300 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, soit une progression spectaculaire de 52 % sur un an. Une telle croissance demeure exceptionnelle dans un secteur où la plupart des grands groupes de cosmétiques affichent des progressions à un chiffre.
Elle s’appuie d’abord sur l’essor durable de la beauté naturelle, un segment qui continue de séduire des consommateurs en quête de produits plus transparents et de formulations jugées plus saines. Aroma-Zone a su capter cette tendance de fond bien avant nombre de ses concurrents. À cet avantage de marché s’ajoute une clientèle particulièrement fidèle. Grâce à une politique de contenu pédagogique, à une large offre de références et à une forte proximité avec sa communauté, l’enseigne bénéficie d’un taux de réachat élevé, gage de revenus récurrents.
Parallèlement, la marque a construit son succès sur une politique tarifaire compétitive. En privilégiant la vente directe et en limitant les intermédiaires, elle est parvenue à proposer des prix souvent inférieurs à ceux des acteurs traditionnels, sans sacrifier ses marges. Son modèle, largement centré sur le numérique, constitue un autre levier de performance. Historiquement développée autour du commerce en ligne, l’entreprise maîtrise ses coûts de distribution tout en s’appuyant sur ses boutiques physiques comme vitrines de marque plutôt que comme principal canal de vente.
Enfin, Aroma-Zone a progressivement fait évoluer son modèle économique. Si l’entreprise s’est d’abord imposée grâce aux huiles essentielles et aux ingrédients destinés au « fait maison », elle réalise désormais une part croissante de son activité avec des produits finis – sérums, soins du visage, shampoings ou encore compléments alimentaires –, des catégories plus rémunératrices qui contribuent fortement à l’amélioration de sa rentabilité. Autrement dit, Aroma-Zone n’est plus seulement une marque de niche : elle capte désormais des parts de marché dans les pharmacies, les parapharmacies et jusque chez les grands distributeurs spécialisés.
Pourquoi Eurazeo veut vendre maintenant
Pour un fonds d’investissement, le calendrier compte autant que les performances. Entré au capital en 2021, Eurazeo arrive aujourd’hui au terme classique de son cycle d’investissement. Après avoir accompagné la croissance, le moment est venu de matérialiser la plus-value auprès de ses investisseurs.
L’ambition est élevée. Selon Le Figaro, le fonds espère obtenir au moins deux milliards d’euros pour Aroma-Zone, soit près de trois fois la valorisation retenue lors de son entrée au capital. Une telle valorisation représenterait l’une des plus importantes opérations européennes dans le secteur des cosmétiques indépendants de ces dernières années.
Les coulisses d’une vente organisée comme une compétition
Rien n’est laissé au hasard. La banque d’affaires Centerview Partners pilote le processus de cession. Les premières offres non engageantes doivent permettre de sélectionner un nombre limité de candidats avant l’ouverture d’une seconde phase d’enchères.
Selon les informations publiées par La Lettre, plusieurs grands fonds internationaux ont déjà manifesté leur intérêt, parmi lesquels Permira, Blackstone, Advent International, Hellman & Friedman, CVC Capital Partners ou encore KKR.
Cette stratégie est classique dans le capital-investissement : plus le nombre de prétendants est élevé, plus les enchères montent. Eurazeo cherche ainsi à créer un effet de rareté autour d’un actif considéré comme l’un des plus attractifs du marché européen de la beauté.
Un prix qui interroge
Reste une question essentielle : deux milliards d’euros sont-ils justifiables ? À ce niveau, la valorisation représente près de sept fois le chiffre d’affaires annuel d’Aroma-Zone. Un multiple particulièrement élevé qui suppose que les futurs acquéreurs croient encore à plusieurs années de forte croissance, à une accélération de l’internationalisation et à la capacité de la marque à continuer de gagner des parts de marché face aux géants mondiaux de la cosmétique.
Autrement dit, les investisseurs ne paieraient pas seulement les performances actuelles d’Aroma-Zone, mais surtout la promesse de ce qu’elle pourrait devenir.
La beauté naturelle change de dimension
Au-delà de la seule opération financière, la mise en vente d’Aroma-Zone illustre une évolution plus profonde du marché. Longtemps perçue comme un phénomène de consommation alternatif, la cosmétique naturelle est devenue une catégorie stratégique pour les investisseurs internationaux.
Là où les grands groupes historiques voient leurs marchés ralentir, des marques capables de fédérer une communauté engagée, de maîtriser leur distribution numérique et d’entretenir une image de transparence deviennent des actifs extrêmement recherchés.
Si Eurazeo parvient à obtenir les deux milliards d’euros espérés, Aroma-Zone ne sera plus seulement l’une des plus belles réussites entrepreneuriales françaises de ces vingt dernières années. Elle deviendra aussi l’un des exemples les plus spectaculaires de création de valeur dans l’industrie européenne de la beauté, confirmant que le naturel est désormais autant un marché qu’une véritable classe d’actifs pour la finance.



