Des corps plus minces, des robes de mariée à retoucher, des célébrités qui fondent à vue d’œil et des réseaux sociaux qui célèbrent la silhouette « avant-après » : en quelques années, les médicaments de la famille des GLP-1 ont bouleversé le rapport au poids. Mais derrière cette révolution médicale, se joue aussi une vieille histoire de normes esthétiques, de complexes et d’inégalités.
- Une molécule contre le diabète devenue symbole de minceur
- Quand Hollywood se met à l’injection
- Le retour de la silhouette « acceptable »
- Un traitement sérieux, pas une baguette magique
- Et lorsque le médicament devient un accessoire de mariage
- Comment certains contournent-ils le système ?
- De la grossophobie au « corps médicalement optimisé »
Il y a quelques années encore, les podiums, les magazines et les réseaux sociaux semblaient avoir engagé un lent mouvement inverse. Le « body positivisme » avait imposé d’autres silhouettes dans l’espace public : des corps gros, des corps noirs, des corps âgés, des corps imparfaits, enfin visibles autrement que comme des problèmes à corriger. Puis les injections sont arrivées. Et avec elles, une nouvelle obsession : perdre du poids, vite, beaucoup, médicalement.
Ozempic est devenu le nom générique d’une révolution qui le dépasse. Sur TikTok, Instagram et d’après les témoignages de célébrités, le médicament antidiabétique est devenu synonyme de transformation physique. Une confusion qu’il faut pourtant dissiper d’emblée : Ozempic n’est pas un médicament destiné à faire maigrir les personnes qui souhaitent simplement être plus minces. En France, son autorisation concerne le traitement du diabète de type 2. Pour la prise en charge de l’obésité, c’est notamment le sémaglutide commercialisé sous le nom de Wegovy qui est indiqué.
Une molécule contre le diabète devenue symbole de minceur
Le principe actif d’Ozempic est le sémaglutide, un analogue du GLP-1. En stimulant les mécanismes hormonaux impliqués dans la régulation de la glycémie et de l’appétit, il ralentit notamment la vidange de l’estomac et contribue à réduire la sensation de faim. C’est cette propriété qui a propulsé la molécule bien au-delà du traitement du diabète. Le médicament est autorisé aux Etats-Unis depuis 2017 et en France depuis 2019 pour le diabète de type 2. Le problème commence lorsque cette indication médicale se transforme en promesse esthétique : perdre quelques kilos pour entrer dans une robe, retrouver une silhouette jugée plus désirable ou se conformer à une norme corporelle.
L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) alerte depuis plusieurs années sur ce phénomène. En 2023, elle avait constaté qu’une partie des patients recevant Ozempic n’étaient pas diabétiques : la proportion de mésusage parmi les personnes remboursées était passée de 0,7 % en mai 2022 à 1,4 % fin mai 2023. L’agence soulignait alors que ce détournement pouvait se faire au détriment des patients diabétiques confrontés à des difficultés d’accès au traitement.
Quand Hollywood se met à l’injection
Le phénomène aurait pu rester celui d’un médicament populaire, mais il est devenu culturel lorsqu’Hollywood s’en est emparé. Sharon Osbourne a reconnu avoir utilisé Ozempic et raconté avoir perdu trop de poids, au point de regretter son expérience. Amy Schumer, elle, a essayé des médicaments de cette famille et expliqué avoir souffert d’effets secondaires importants : elle disait s’être sentie tellement malade qu’elle n’arrivait plus à jouer avec son fils.
Oprah Winfrey a également reconnu avoir recours à un médicament amaigrissant, sans préciser lequel. Elle expliquait en 2023 l’utiliser comme un outil pour éviter les phénomènes de reprise de poids et disait ne plus vouloir avoir honte de recourir à un traitement médical. D’autres stars ont publiquement évoqué des traitements GLP-1, parmi lesquelles Elon Musk, Kelly Clarkson, Chelsea Handler, Rebel Wilson, Serena Williams, Meghan Trainor ou Kathy Bates. Mais là encore, les molécules ne sont pas toujours les mêmes : Ozempic, Wegovy, Mounjaro ou Zepbound appartiennent à la même galaxie médiatique, mais ne sont pas interchangeables.
Le retour de la silhouette « acceptable »
Au moment où la mode et la publicité commençaient enfin à intégrer davantage de morphologies, la nouvelle génération de médicaments anti-obésité a remis la minceur spectaculaire au centre du paysage. Et le phénomène dépasse Hollywood. Courrier international relayait le 11 août dernier, une chronique du Guardian consacrée à la manière dont cette nouvelle norme s’impose aussi aux femmes des diasporas africaines vivant en Europe. L’article interroge une forme d’acculturation : des communautés dans lesquelles d’autres représentations du corps ont longtemps coexisté avec la norme occidentale, se retrouvent elles aussi confrontées à l’injonction à maigrir.
Le sujet n’est donc plus seulement médical. Il est politique et social. Qui décide du corps désirable ? Qui peut se permettre de modifier le sien ? Et que se passe-t-il lorsque la médecine met à portée de prescription, une technologie capable de rapprocher rapidement certaines personnes de cette silhouette idéale ? Car le risque est de transformer une question de santé — l’obésité est bien une maladie chronique qui peut entraîner de nombreuses complications — en une question purement esthétique. L’ANSM insiste d’ailleurs sur un point : les traitements anti-obésité ne doivent pas être utilisés chez des personnes sans surpoids ni obésité dans le seul but de perdre du poids à des fins esthétiques.
Un traitement sérieux, pas une baguette magique
Il serait toutefois aussi absurde de réduire ces médicaments à un simple « produit minceur ». L’obésité concerne des millions de personnes et peut favoriser le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires, l’hypertension ou certains cancers. Les analogues du GLP-1 constituent donc une véritable avancée thérapeutique pour certains patients. Depuis le 23 juin 2025, en France, les médecins généralistes peuvent notamment prescrire Wegovy et Mounjaro, auparavant réservés à certains spécialistes, dans le respect de leurs indications.
Et depuis le 15 juin 2026, Wegovy et Mounjaro bénéficient en France d’une prise en charge à 65 % dans certaines situations d’obésité répondant aux critères définis par les autorités. Mais « prescrit » ne signifie pas « sans risque ». Nausées, vomissements, diarrhées, constipation, douleurs abdominales ou fatigue figurent parmi les effets indésirables les plus courants des traitements de cette famille. Des complications plus graves, notamment des pancréatites, peuvent également survenir.
Les témoignages de célébrités ne doivent évidemment pas être confondus avec des données médicales. Mais celui d’Amy Schumer illustre bien cette réalité : un médicament efficace n’est pas nécessairement un médicament adapté à tout le monde. Les effets secondaires peuvent conduire certains patients à interrompre le traitement.
Et lorsque le médicament devient un accessoire de mariage
Le changement des corps commence même à produire des conséquences commerciales inattendues. Aux Etats-Unis, une enquête menée en 2026 par la plateforme d’organisation de mariages Zola relatait que près de 10 % des futures mariées prendraient des traitements amaigrissants avant leur mariage. Résultat : certaines boutiques doivent composer avec des clientes dont la morphologie peut évoluer considérablement entre la prise de mesures, les essayages et le jour de la cérémonie. Les créatrices doivent donc prévoir davantage de retouches et de possibilités d’ajustement.
Une scène qui dit beaucoup de notre époque : même la robe de mariée, doit désormais anticiper un corps susceptible de changer sous l’effet d’une prescription, et certaines n’hésitent pas à braver les interdits pour entrer dans leur robe le jour J.
Comment certains contournent-ils le système ?
En France, la règle est pourtant claire : les analogues du GLP-1 sont des médicaments sur ordonnance et doivent être délivrés en pharmacie. Depuis 2025, l’ANSM alerte également sur les risques liés à l’achat de produits présentés comme des GLP-1 sur Internet. L’agence recommande de ne pas utiliser Ozempic, Wegovy, Mounjaro ou d’autres médicaments de cette famille achetés en ligne ou par des circuits non officiels, notamment en raison du risque de contrefaçon.
Mais le détournement a déjà existé par les voies classiques : demandes médicales motivées par l’objectif de perte de poids, prescriptions hors indication pour Ozempic, et, plus inquiétant encore, fausses ordonnances. En 2023, l’ANSM expliquait avoir été alertée par des pharmaciens qui constataient précisément ce type de fraude.
L’ouverture de la prescription des traitements spécifiquement destinés à l’obésité a depuis changé la donne. Il n’est plus nécessaire de détourner Ozempic pour bénéficier d’un traitement anti-obésité lorsqu’une indication médicale est posée : un médecin peut prescrire les médicaments appropriés, notamment Wegovy ou Mounjaro, selon les critères de leur autorisation de mise sur le marché.
Alors jusqu’où la médecine doit-elle accompagner une demande qui est parfois plus liée à la peur de ne plus correspondre à la silhouette dominante, qu’à un véritable problème de santé ?
De la grossophobie au « corps médicalement optimisé »
Il y a quelque chose de presque ironique dans cette histoire. Pendant des décennies, les personnes grosses ont été sommées de faire davantage de sport, de manger moins, de « faire attention ». Puis la société a commencé à reconnaître la grossophobie et à questionner l’idée selon laquelle tout corps gros serait nécessairement un corps malade. Aujourd’hui, la pharmacologie propose une autre réponse : modifier les mécanismes biologiques de la faim pour réduire le poids.
Le progrès médical est réel. Mais la norme sociale qui accompagne ce progrès l’est tout autant. C’est là où réside le malaise. Car lorsque des millions de personnes commencent simultanément à vouloir perdre du poids, et que les célébrités deviennent les vitrines de ces traitements, sans compter les réseaux sociaux qui célèbrent les transformations spectaculaires, et que même les robes de mariée doivent anticiper la fonte des silhouettes, la frontière entre soin et injonction esthétique devient dangereusement floue.
Ozempic n’a pas inventé le culte de la minceur. Il lui a simplement donné une seringue. Et derrière cette seringue se joue peut-être la prochaine bataille du corps féminin.



