Dimanche 6 septembre, à Bussy-Saint-Georges, en Seine-et-Marne, sera consacré le premier temple hindou de France métropolitaine construit selon les principes de l’architecture traditionnelle hindoue. Derrière ses pierres sculptées en Inde et ses milliers de bénévoles, le mandir raconte une histoire commencée il y a cinquante-six ans, celle d’une communauté qui voulait bâtir son propre lieu de culte, mais aussi celle d’une Inde devenue puissance économique, diplomatique et culturelle, qui cherche désormais à faire entendre sa voix bien au-delà de ses frontières.
À quelques kilomètres de Disneyland Paris, dans une ville nouvelle où cohabitent déjà une église, une mosquée, une synagogue et un temple bouddhiste, un édifice de pierre blanche et beige vient compléter l’étrange géographie religieuse de Bussy-Saint-Georges. Sur l’Esplanade des religions et des cultures, allée Madame-de-Montespan, le BAPS Swaminarayan Hindu Mandir de Paris déploie ses volumes sculptés sur environ 3 500 mètres carrés, sur un terrain de 5 000 mètres carrés. Il sera consacré dimanche 6 septembre, après treize jours de festivités organisées du 2 au 14 septembre.

Le bâtiment n’est pas un simple temple transposé en France. Il revendique une architecture traditionnelle : cinq shikhar, ces flèches qui surmontent les sanctuaires, dix coupoles, quinze colonnes principales et 73 fenêtres ornées de motifs sculptés font partie des éléments annoncés par BAPS, l’organisation religieuse qui porte le projet. Les pierres ont été préparées et sculptées en Inde avant d’être acheminées en France, selon des techniques artisanales que l’organisation affirme préserver depuis plus d’un millénaire. Ici, l’Inde ne se contente donc pas d’être représentée par des statues, des couleurs ou des cérémonies : elle est littéralement inscrite dans la pierre.
Et le chantier lui-même raconte déjà cette rencontre entre les deux pays. Les artisans indiens ont travaillé avec des architectes, ingénieurs et techniciens français ; l’agence française Arte Charpentier a été chargée de l’architecture, du paysage et de l’architecture intérieure. BAPS résume ainsi cette alliance par une formule qui dit beaucoup de l’ambition du projet : « Made in India. Built in France. »
Une prière formulée en 1970, un temple en 2026
Pour comprendre pourquoi ce temple existe aujourd’hui à Bussy-Saint-Georges, il faut remonter loin avant le premier coup de pelleteuse. Le récit commence le 7 juillet 1970, lorsqu’un avion transportant Yogiji Maharaj fait escale à Paris. Le dirigeant spirituel de BAPS demande alors à deux jeunes swamis, Pramukh Swami Maharaj et Mahant Swami Maharaj, de descendre de l’avion pour fouler et bénir symboliquement la terre européenne. Selon BAPS, Yogiji Maharaj formule à cette occasion le souhait qu’un mandir soit un jour construit en France.
La promesse va rester en sommeil pendant plusieurs décennies, mais pas l’organisation. Dans les années 1980, les premiers swamis de BAPS commencent à parcourir la France ; les fidèles organisent leurs activités dans des conditions encore artisanales, parfois depuis un simple camping-car. Pramukh Swami Maharaj, devenu le dirigeant spirituel de BAPS en 1971, poursuit ensuite son travail en Europe et multiplie les visites. En 1995, il inaugure à Londres le premier mandir hindou traditionnel d’Europe, un précédent qui montre que l’idée n’est plus seulement spirituelle : elle peut devenir architecturale, monumentale et durable.
Il faudra pourtant attendre le début des années 2020 pour que le projet français entre dans sa phase concrète. La première pierre est posée en septembre 2022, à Bussy-Saint-Georges, et le chantier proprement dit commence avec les fondations en juin 2024. Le projet est alors présenté comme le premier temple hindou traditionnel construit à cette fin en France.
Le calendrier est finalement tenu. En janvier 2026, les premières pierres sculptées en Inde arrivent sur le site français et font l’objet d’une cérémonie védique avant leur installation, et en septembre, le temple est enfin prêt à accueillir ses premiers visiteurs. Entre la prière formulée à Orly en 1970 et la consécration de Bussy-Saint-Georges en 2026, cinquante-six années se seront écoulées.
Ce temps long explique aussi la dimension presque générationnelle du projet : certains de ceux qui ont connu les premières communautés hindoues de France sont aujourd’hui remplacés par leurs enfants et petits-enfants, tandis que le temple devient précisément le lieu où cette transmission peut s’effectuer.
Mais de quelle religion parle-t-on ?
Le mot « hindouisme » donne parfois l’impression de désigner une religion organisée autour d’un dogme unique, d’un prophète et d’un livre fondateur. C’est précisément ce qui rend sa définition délicate. L’hindouisme est une tradition religieuse plurielle, née dans le sous-continent indien et constituée au fil de plusieurs millénaires de textes, de pratiques, de philosophies, de cultes et de courants différents.
On y trouve des traditions centrées notamment sur Vishnou, Shiva ou la Déesse, mais aussi des formes de dévotion, de méditation, de connaissance philosophique ou de pratiques rituelles extrêmement diverses. Les notions de dharma, de karma, de samsara — le cycle des renaissances — et de moksha, qui désigne la libération de ce cycle, occupent une place importante dans de nombreuses traditions hindoues. Le terme même d’« hindouisme » est d’ailleurs relativement récent au regard de l’ancienneté des traditions qu’il regroupe. Il est donc plus juste de parler d’une vaste famille de traditions que d’un système religieux uniforme.
Le mandir de Bussy-Saint-Georges appartient, lui, à une tradition précise : le Swaminarayan, née au Gujarat autour de Bhagwan Swaminarayan à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. BAPS — Bochasanwasi Akshar Purushottam Swaminarayan Sanstha — est l’organisation internationale issue de cette tradition. Son actuel guide spirituel est Mahant Swami Maharaj, qui présidera les cérémonies d’inauguration à Bussy-Saint-Georges.
Le mandir n’est donc pas « le temple de tous les hindous » de France, mais un lieu de culte de la tradition BAPS, même si ses responsables insistent sur son ouverture aux personnes d’autres confessions et sur sa vocation culturelle et interreligieuse. Le complexe comprendra notamment des espaces d’enseignement, une salle d’assemblée, une exposition, des salles de séminaire, des jardins et des équipements communautaires.
Près de 1,2 milliard de fidèles, mais combien en France ?
À l’échelle mondiale, le poids de l’hindouisme est considérable. Selon les estimations publiées en 2025 par le Pew Research Center, les hindous étaient près de 1,18 milliard en 2020, soit 14,9 % de la population mondiale. Ils constituent la quatrième grande catégorie religieuse étudiée par Pew, derrière les chrétiens, les musulmans et les personnes sans affiliation religieuse. Entre 2010 et 2020, leur nombre a progressé de 12 %.
La concentration géographique est exceptionnelle : environ 95 % des hindous du monde vivent en Inde, où ils représentaient 79 % de la population en 2020, selon Pew. Le Népal est l’autre grand pays à majorité hindoue. Hors de l’Asie-Pacifique, les communautés les plus importantes se trouvent notamment aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et dans les Emirats arabes unis.
En France, le chiffre est beaucoup plus incertain. Il n’existe pas de recensement officiel de la population selon la religion, et l’Insee recense notamment les nationalités et les pays de naissance, pas l’appartenance religieuse. Les estimations disponibles sont donc anciennes et variables : une estimation citée par Le Parisien évaluait en 2017 la communauté hindoue francilienne entre 50 000 et 100 000 personnes, tandis que les estimations démographiques internationales donnent une population beaucoup plus faible lorsqu’elles retiennent uniquement l’identification religieuse.
Il faut donc éviter de présenter un chiffre français comme une vérité statistique. Ce que l’on peut affirmer, en revanche, c’est que la communauté hindoue française est loin de constituer un bloc homogène : elle rassemble notamment des personnes originaires d’Inde, du Sri Lanka, de l’île Maurice et d’autres pays où les traditions hindoues sont présentes, auxquelles s’ajoutent des Français convertis ou pratiquants.
Et cette diversité explique en partie pourquoi l’arrivée d’un édifice de cette ampleur constitue un événement particulier : jusqu’ici, la présence hindoue en France était surtout visible à travers des temples installés dans des bâtiments existants, des associations culturelles ou des fêtes religieuses. Le mandir de Bussy donne désormais à cette présence une architecture monumentale.
Un temple religieux, mais aussi une vitrine culturelle
Le 3 septembre, avant même sa consécration, le projet a donné une idée de son pouvoir de rassemblement : 5 500 personnes, venues de différents pays, ont participé à une Jal Yatra, une procession de onze bateaux sur la Seine, décorés de fleurs, de symboles indiens et de drapeaux français et indiens. La flottille s’est étirée sur près d’un kilomètre entre les quais parisiens, au pied de la tour Eiffel.
À Bussy-Saint-Georges, le festival d’inauguration doit mobiliser environ 3 000 bénévoles, avec des participants annoncés de dizaines de nationalités. Ce n’est donc pas uniquement la consécration d’un lieu de culte, car le programme comprend des cérémonies religieuses, mais aussi des spectacles, des rencontres, des manifestations culturelles et des activités destinées au grand public.
C’est ici qu’apparaît la question du soft power indien, et il serait excessif de dire que le gouvernement de Narendra Modi a construit ce temple ou qu’il s’agit d’un projet officiel de l’Etat indien, comme nous le soulignions, le mandir est porté par BAPS, une organisation religieuse internationale. Mais il serait tout aussi naïf de considérer l’Inde comme étrangère à ce rayonnement culturel. Des ambassadeurs indiens se sont rendus sur le chantier, notamment Sanjeev Singla en octobre 2025, et Jawed Ashraf en 2024, après avoir assisté à la pose de la première pierre en 2022. Le premier a souligné la contribution du temple à la communauté indienne de France et à la société française.
La nuance est donc importante : ce n’est pas nécessairement du soft power indien au sens d’une opération étatique, mais le temple produit un effet qui relève bien du rayonnement culturel. Il rend visible en France une civilisation, une esthétique, une spiritualité, des savoir-faire artisanaux et une langue culturelle dont l’Inde est le principal foyer.
Le phénomène est d’autant plus intéressant que l’Inde contemporaine travaille elle-même à transformer son image internationale. Le pays n’est plus seulement associé au yoga, à Bollywood ou aux traditions spirituelles, il veut aussi être perçu comme une puissance technologique, industrielle, spatiale et stratégique.
De la pierre sculptée aux Rafale : le grand rapprochement franco-indien
Cette évolution donne au mandir un arrière-plan diplomatique particulier. La France et l’Inde ont noué leur partenariat stratégique en 1998. Vingt-cinq ans plus tard, en 2023, Emmanuel Macron et Narendra Modi ont adopté la feuille de route « Horizon 2047 », qui fixe des objectifs pour le partenariat jusqu’au centenaire de l’indépendance indienne.
Puis, en février 2026, lors de la visite d’Emmanuel Macron en Inde, les deux dirigeants ont décidé de rehausser cette relation au rang de « Partenariat stratégique global spécial ». Le terme est diplomatique, mais le contenu est très concret : défense, espace, nucléaire civil, intelligence artificielle, numérique, cybersécurité, santé, recherche, éducation, culture, commerce et investissements.
La relation est par extension appelée à dépasser le seul commerce d’armement. La France et l’Inde souhaitent développer la co-conception, le co-développement et la coproduction de matériels de défense ; la coopération s’étend aux avions, aux hélicoptères, aux moteurs, aux sous-marins et aux technologies émergentes. L’accord franco-indien mentionne notamment les 26 Rafale Marine destinés à l’Inde, le partenariat entre Safran et HAL et la production en Inde de composants et de systèmes de défense.
Le nucléaire civil constitue un autre axe majeur, avec des discussions autour de centrales de grande puissance mais aussi des petits réacteurs modulaires. Dans l’espace, les deux pays coopèrent depuis longtemps sur les satellites, les lanceurs et les vols habités. Et en février 2026, Paris et New Delhi ont inauguré l’Année franco-indienne de l’innovation, avec des projets dans l’intelligence artificielle, la recherche, la santé, le numérique et les technologies.
À cette relation bilatérale s’ajoute désormais le rapprochement entre l’Inde et l’Union européenne. Le 27 janvier 2026, Bruxelles et New Delhi ont conclu les négociations d’un accord de libre-échange présenté par la Commission européenne comme le plus important jamais conclu par les deux parties ; l’UE représente déjà 118 milliards d’euros de commerce de biens avec l’Inde en 2025. L’accord doit encore suivre les procédures nécessaires avant son entrée en vigueur.
Dorénavant, l’Inde n’est plus un pays émergent au sens traditionnel du terme, mais l’une des grandes puissances économiques mondiales et l’une des économies à la croissance la plus rapide du G20. La Commission européenne souligne encore en 2026 une croissance annuelle projetée supérieure à 6 %.
Ce que raconte vraiment le mandir
Il y a quelque chose de presque paradoxal dans ce temple qui surgit à Bussy-Saint-Georges, avec son histoire commencée par une prière prononcée en 1970, et son inauguration qui intervient au moment précis où l’Inde cherche à redéfinir sa place dans le monde. Reste que le bâtiment appartient d’abord à ceux qui l’ont voulu, financé, construit et qui viendront y prier. Il ne faudrait pas réduire leur histoire religieuse à une stratégie diplomatique.
Mais le mandir dépasse aussi cette seule communauté : par son architecture, son festival, ses processions parisiennes, ses liens avec les institutions françaises et indiennes, il devient un morceau visible de l’Inde contemporaine installé en Seine-et-Marne. Et c’est peut-être là que réside sa véritable portée politique, même lorsqu’il ne se présente pas comme tel. Pendant que Paris et New Delhi négocient des avions de combat, des réacteurs nucléaires, des coopérations spatiales et des partenariats dans l’intelligence artificielle, Bussy-Saint-Georges offre une autre scène à leur rapprochement : celle de la culture, de la religion et des imaginaires.
Le 6 septembre, lorsque Mahant Swami Maharaj consacrera les lieux, ce ne sera donc pas seulement une nouvelle adresse religieuse qui apparaîtra sur la carte de France. Ce sera un édifice qui matérialise, une Inde longtemps regardée comme un pays lointain et spirituel, désormais décidée à être regardée comme une puissance avec laquelle il faut compter.



