Face à l’intelligence artificielle générative, l’emprise des plateformes, l’érosion de la fréquentation des salles et à l’essoufflement des modèles de financement, la France et la Corée du Sud ont réuni, lundi 7 septembre à la Fondation Maeght, plus de 200 responsables politiques, créateurs et industriels venus de plus de 65 pays.
- Un « Davos du cinéma » au pied de la Fondation Maeght
- Le cinéma n’est plus seulement menacé par le streaming
- L’IA, la nouvelle ligne de front
- Sauver les salles indépendantes avant qu’elles ne disparaissent
- Un milliard d’euros entre Paris et Séoul
- Apprendre à regarder dans un monde saturé d’images
- Droit d’auteur, piratage et diversité culturelle : la bataille est mondiale
- Une déclaration, des promesses et maintenant l’épreuve du réel
Baptisé Sommet Lumière, ce premier rendez-vous international consacré à l’avenir du cinéma et de l’image animée entend poser les bases d’un nouveau multilatéralisme culturel. Avec, à la clé, un milliard d’euros d’investissements franco-coréens sur cinq ans, un dispositif pour sauver les salles indépendantes et une déclaration commune sur l’intelligence artificielle, le droit d’auteur et l’éducation à l’image. Reste désormais à transformer les grandes déclarations en actes.
Un « Davos du cinéma » au pied de la Fondation Maeght
Il fallait un lieu chargé d’histoire et de modernité pour tenter de parler de l’avenir du cinéma. Lundi 7 septembre, la Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence, dans les Alpes-Maritimes, a accueilli la première édition du Sommet Lumière, coprésidée par Emmanuel Macron et le président sud-coréen Lee Jae-myung. Le choix du nom n’est évidemment pas anodin : il renvoie aux frères Lumière, dont le Cinématographe a contribué, il y a 130 ans, à faire entrer les images animées dans une nouvelle ère.
Mais cette fois, il ne s’agissait pas de célébrer le passé, mais de savoir à quoi ressemblera le cinéma dans dix, vingt ou trente ans, dans un monde où l’image est devenue omniprésente, où les spectateurs passent de la salle au téléphone en quelques secondes et où une intelligence artificielle peut désormais générer une séquence à partir de quelques lignes de texte.
Le Sommet Lumière a donc voulu réunir autour de la même table ce qui, jusqu’ici, discutait souvent séparément : États, institutions culturelles, producteurs, réalisateurs, exploitants de salles, diffuseurs, plateformes, entreprises technologiques et représentants du jeu vidéo. Selon l’Élysée, plus de 200 personnalités venues de 65 pays et des cinq continents ont participé aux échanges.
Le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), à l’origine de l’organisation du rendez-vous, le présente comme une plateforme destinée à « forger de nouvelles alliances » pour le cinéma et l’image animée.
Et si cette volonté de créer un « Davos du cinéma » peut sembler démesurée, elle répond à une réalité qui, elle, ne l’est pas.
Le cinéma n’est plus seulement menacé par le streaming
Depuis la crise sanitaire, les habitudes ont changé à une vitesse considérable. La salle n’est plus le passage obligé pour découvrir un film. Les plateformes ont installé de nouveaux réflexes de consommation. Les réseaux sociaux captent une part croissante du temps disponible. Et les contenus vidéo, qu’ils soient produits par des studios, des créateurs indépendants ou générés par une machine, se disputent désormais la même ressource : l’attention du public.
Le CNC souligne que l’industrie de l’image animée affronte simultanément l’affaiblissement du modèle économique de la salle, la montée de « l’économie de l’attention », les transformations des mécanismes de financement, la concentration du secteur et le développement fulgurant de l’intelligence artificielle. Le chiffre avancé au sommet donne la mesure du problème : la fréquentation des salles de cinéma a reculé de 40 % en cinq ans depuis la crise du Covid, selon les données citées par Le Monde.
Le problème n’est donc plus uniquement de produire des films, il faut encore pouvoir les financer, les distribuer, les faire connaître, les montrer dans des salles et permettre au public de les découvrir au milieu d’un flot d’images qui ne cesse de grossir.
C’est précisément cette chaîne entière que le Sommet Lumière a voulu prendre en considération.
L’IA, la nouvelle ligne de front
Au cœur des discussions, il y avait évidemment l’intelligence artificielle. Parce qu’elle bouleverse déjà la manière de fabriquer les images, mais aussi parce qu’elle pose une question autrement plus politique : qui possède les œuvres utilisées pour entraîner les machines et qui doit être rémunéré lorsque celles-ci produisent à leur tour des contenus ?
La déclaration adoptée à Saint-Paul-de-Vence affirme la nécessité de protéger la propriété intellectuelle tout en permettant au secteur de bénéficier des avancées technologiques. Elle fait également de la protection des créateurs et de la diversité culturelle un enjeu collectif. Le débat dépasse largement le seul cinéma. L’image animée est devenue un langage mondial, utilisé dans les films, les séries, les jeux vidéo, la publicité et les réseaux sociaux. Avec l’IA générative, les frontières entre ces univers deviennent encore plus poreuses.
D’où la volonté affichée par les participants de poser les premières bases d’une gouvernance internationale du cinéma, de l’audiovisuel et de l’intelligence artificielle. La Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) a salué, dès le 8 septembre, l’adoption de principes communs autour de la création et de la diversité culturelle.
Mais le sommet n’a pas seulement parlé de machines. Car défendre le cinéma, c’est aussi défendre les lieux où les films existent encore comme une expérience collective.
Sauver les salles indépendantes avant qu’elles ne disparaissent
Dans la déclaration finale, les participants réaffirment la valeur de l’expérience en salle et considèrent le maintien de l’exploitation cinématographique comme un intérêt commun à l’ensemble de la filière. C’est dans cette logique qu’a été lancée l’International Resilience Initiative for Independent Screens, ou IRIS. Son objectif : soutenir les salles indépendantes, les distributeurs et les réseaux qui permettent aux œuvres, notamment les films indépendants, de rencontrer leur public à travers le monde.
IRIS dispose actuellement d’un premier financement d’un million d’euros apporté par les ministères français de la Culture et de l’Europe et des Affaires étrangères. L’ambition annoncée est de parvenir à réunir 30 millions d’euros auprès de partenaires internationaux. Un conseil international de plus de quarante cinéastes et artistes accompagne le projet, parmi lesquels Juliette Binoche, Jane Campion, Sofia Coppola, Costa-Gavras, Isabelle Huppert, Hirokazu Kore-eda, Jafar Panahi, Tilda Swinton, Denis Villeneuve et Wim Wenders.
L’enjeu est considérable : sans salles, sans distributeurs et sans réseaux capables de faire circuler les œuvres, la diversité culturelle risque de devenir un principe théorique. Les grosses productions peuvent encore compter sur des moyens mondiaux de promotion et de diffusion. Les films plus fragiles, eux, dépendent précisément de cet écosystème local.
Le Sommet Lumière a donc tenté de traiter le problème à sa racine : produire ne suffit plus, il faut encore pouvoir exister face aux géants de la diffusion.
Un milliard d’euros entre Paris et Séoul
La première annonce financière d’ampleur est venue du partenariat entre la France et la Corée du Sud. Les deux pays ont annoncé un investissement cumulé de 1 milliard d’euros sur cinq ans, à compter de 2027 : 500 millions d’euros pour la France et 500 millions pour la Corée du Sud, destinés aux secteurs du cinéma et de l’image animée. Le dispositif doit notamment favoriser les investissements conjoints, les projets de coproduction et l’internationalisation des contenus.
Côté français, les 500 millions d’euros annoncés doivent provenir de crédits existants au sein de Bpifrance, selon Le Monde. Ce rapprochement n’est pas seulement financier, il traduit aussi une convergence entre deux pays qui ont fait de leur cinéma un instrument de rayonnement culturel.
La France revendique une longue tradition de politique publique en faveur du cinéma et de la diversité culturelle. La Corée du Sud, elle, s’est imposée en quelques décennies comme l’une des grandes puissances mondiales de la création audiovisuelle, de Parasite à l’essor du « K-content ». Pour Séoul, le cinéma constitue d’ailleurs un levier de puissance culturelle à part entière. Lors du sommet, Lee Jae-myung a cité le succès international de films sud-coréens comme Parasite et Burning pour illustrer la capacité d’un contenu national à franchir les frontières.
Mais l’argent ne règlera pas à lui seul la transformation du secteur. Car le troisième enjeu du sommet est peut-être le plus politique : décider ce que le monde veut faire des images.
Apprendre à regarder dans un monde saturé d’images
La déclaration Lumière ne s’arrête pas au financement et à la technologie. Elle fait également de l’éducation à l’image une priorité du XXIe siècle. L’idée est de prendre conscience que les enfants et les adolescents grandissent dans un environnement saturé de vidéos, d’images synthétiques, de contenus viraux et désormais de productions générées par l’IA. Savoir regarder, vérifier, interpréter et comprendre une image devient une compétence aussi fondamentale que savoir lire et écrire.
Le texte adopté le 7 septembre propose ainsi de travailler avec l’Unesco et les pays partenaires à une initiative internationale destinée à promouvoir l’éducation à l’image dès le début de la scolarité. Cette ambition touche donc directement à la démocratie. Car dans un univers où une image peut être fabriquée en quelques secondes et où la distinction entre document, fiction, manipulation et création devient toujours plus difficile, la capacité à exercer son esprit critique devient une question politique.
Le cinéma se retrouve ainsi au centre d’un débat qui le dépasse : qui fabrique les images, qui les contrôle, qui les diffuse et qui apprend aux citoyens à les regarder ?
Droit d’auteur, piratage et diversité culturelle : la bataille est mondiale
Autre front : la rémunération de la création. La déclaration finale rappelle que le piratage fragilise la valeur économique des œuvres, la rémunération des créateurs et, par ricochet, le financement des productions futures. Les participants appellent donc à renforcer la coopération internationale contre le piratage sous toutes ses formes. Ils réaffirment également la nécessité de protéger la propriété intellectuelle à l’heure de l’IA.
La question est devenue d’autant plus urgente que la puissance des grandes entreprises technologiques et des plateformes dépasse largement les frontières nationales. Un film peut être produit en France, diffusé en Corée, découvert au Brésil et copié ou détourné depuis n’importe quel endroit de la planète.
La réponse ne peut donc plus être uniquement nationale. C’est précisément ce que cherche à installer le Sommet Lumière : une forme de multilatéralisme culturel, encore embryonnaire, mais destinée à faire dialoguer États, créateurs et industries autour de règles communes. Et l’Élysée présente le sommet comme une plateforme stratégique destinée à construire de nouvelles alliances pour le cinéma et l’image animée.
Une déclaration, des promesses et maintenant l’épreuve du réel
À Saint-Paul-de-Vence, les participants ont adopté la Déclaration Lumière, un texte consacré à l’avenir du cinéma et de l’image animée, et qui aborde notamment l’intelligence artificielle, la propriété intellectuelle, la diversité, les salles de cinéma, la circulation internationale des œuvres, la lutte contre le piratage, la durabilité des productions et l’éducation à l’image.
Le texte constitue une première tentative de feuille de route internationale, mais il ne constitue pas encore une politique mondiale du cinéma. Et c’est là que se situe la principale fragilité de cette journée. Réunir 65 pays pendant quelques heures est une chose ; faire converger leurs intérêts, leurs législations et leurs industries en est une autre.
Le président du CNC, Gaëtan Bruel, l’a reconnu : bâtir un nouveau multilatéralisme du cinéma ne pouvait pas se faire en une journée. Le sommet doit plutôt être considéré comme « un début », avec des engagements appelés à être poursuivis dans les prochains mois.
Le doute porte donc moins sur la pertinence des questions posées que sur leur traduction concrète. Qui financera durablement les initiatives annoncées ? Quelle réglementation internationale pourra réellement encadrer l’IA ? Comment imposer le respect du droit d’auteur aux acteurs mondiaux du numérique ? Comment enrayer le recul des salles ? Et surtout, comment éviter que les ambitions affichées à Saint-Paul-de-Vence ne restent à l’état de déclaration de bonnes intentions ?
Voici donc les prochains défis du Sommet Lumière. Car le cinéma n’a jamais cessé de se réinventer depuis les premières images des frères Lumière. Ce qui change aujourd’hui, c’est la vitesse du bouleversement. En quelques années, la salle, la télévision, le streaming, les réseaux sociaux, le jeu vidéo et l’intelligence artificielle se sont retrouvés sur un même terrain de bataille.
Le 7 septembre, à Saint-Paul-de-Vence, la France et la Corée du Sud ont tenté de convaincre le reste du monde qu’il était encore possible de choisir les règles de cette nouvelle époque plutôt que de les subir. Le Sommet Lumière a posé le décor. Il reste maintenant à écrire la suite.



