Le président français Emmanuel Macron et le président kenyan William Ruto posent pour une photo de groupe avec d'autres chefs d'État africains lors de la cérémonie d'ouverture du sommet « Africa Forward » 2026. © Capture d'écran de la vidéo publiée sur le compte Instagram de l'Elysée.

Africa Forward : à Nairobi, Emmanuel Macron tente de réinventer la relation France-Afrique

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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En délocalisant pour la première fois le grand rendez-vous Afrique-France dans un pays anglophone, le Kenya, Emmanuel Macron a voulu acter la fin d’un cycle diplomatique marqué par les ruptures avec le Sahel francophone. À Nairobi, les 11 et 12 mai 2026, le sommet « Africa Forward » a surtout mis en scène une Afrique tournée vers le business, l’investissement et la souveraineté économique. Mais derrière les annonces et les séquences de communication, une question demeure : la France a-t-elle vraiment changé de logiciel ?

Le symbole était soigneusement choisi. Pour la première fois depuis la création des sommets Afrique-France en 1973, la rencontre ne se tenait ni à Paris, ni dans une ancienne colonie francophone, mais à Nairobi, capitale d’un Kenya anglophone qui revendique son rôle de hub technologique, diplomatique et financier du continent. En coorganisant « Africa Forward » avec le président kényan William Ruto, Emmanuel Macron a tenté de tourner une page. Celle d’une relation abîmée avec plusieurs pays d’Afrique francophone, après les coups d’État au Mali, au Burkina Faso ou au Niger, les départs forcés de l’armée française et la montée du sentiment antifrançais.

Le choix du Kenya n’a rien d’anodin. Nairobi représente précisément cette « Afrique qui gagne » que Paris cherche désormais à séduire : une Afrique anglophone, urbaine, connectée, pro business, moins marquée par l’histoire coloniale française et davantage tournée vers les partenariats économiques globaux que vers les anciennes fidélités diplomatiques.

Une Afrique qui veut produire, pas seulement acheter

Le ton du sommet était donné : il ne s’agissait plus de parler d’aide au développement, mais d’investissements, de production locale et de co-industrialisation. Comme le rapporte Le Monde, les grands groupes français n’étaient d’ailleurs plus là pour vendre des infrastructures clés en main, mais pour défendre une nouvelle doctrine : produire avec l’Afrique plutôt qu’exporter vers elle. Installés au premier rang de la scène principale du sommet franco-africain Africa Forward, consacré le lundi 11 mai aux partenariats économiques, les grands patrons nigérians attiraient tous les regards et sont traités comme de véritables rock stars du capitalisme africain. Autour d’Aliko Dangote, patron du conglomérat Dangote et homme le plus riche du continent, ou d’Abdul Samad Rabiu, président du groupe BUA, les poignées de main se multiplient, les responsables économiques se pressent et certains participants tentent même d’arracher un selfie.

Sur scène, entrepreneurs africains et dirigeants français se succèdent ensuite pour vanter, en quelques minutes chrono, les perspectives économiques d’un continent présenté comme l’un des grands moteurs de croissance mondiale. Tous citent en modèles ces magnats africains devenus les symboles d’un capitalisme continental désormais décomplexé et conquérant. À Nairobi, bouillonnante capitale économique de l’Afrique de l’Est anglophone, la France est venue afficher sa volonté de revenir dans le jeu économique africain. Emmanuel Macron y a martelé que « l’Afrique est en train de réussir » et qu’elle avait désormais besoin « d’investissements pour être plus souveraine ».

Devant plus de 6 000 participants venus de 40 pays, le président français a annoncé 23 milliards d’euros d’investissements : 14 milliards provenant d’acteurs publics et privés français à destination du continent, auxquels s’ajoutent 9 milliards d’investissements entre partenaires africains. Dans un contexte de croissance européenne atone, les chiffres africains servent d’argument central. Selon le FMI, l’Afrique subsaharienne a enregistré en 2025 une croissance moyenne de 4,1 %, certains pays dépassant même les 7 %. Un dynamisme qui explique pourquoi Paris tente désormais de repositionner sa stratégie africaine autour du business, de l’innovation et de la production locale plutôt que de l’aide traditionnelle.

À Nairobi, les mots « souveraineté », « respect » et « autonomie » sont revenus comme un mantra. Emmanuel Macron lui-même a reconnu que « le temps de l’aide » appartenait au passé et que les États africains voulaient désormais être considérés comme des partenaires stratégiques à part entière.

La fin du paternalisme ?

C’était tout l’enjeu politique du sommet : convaincre que la France avait compris les reproches adressés depuis des années à sa diplomatie africaine. Depuis son discours de Ouagadougou en 2017, Emmanuel Macron promet régulièrement de « refonder » la relation entre la France et le continent. Mais cette ambition s’est heurtée à une succession de crises diplomatiques, de malentendus et de déclarations jugées condescendantes.

À Nairobi, le président français a donc multiplié les gestes destinés à casser l’image verticale du chef d’État occidental venu donner des leçons. Le programme du déplacement ressemblait parfois à une opération de communication millimétrée : footing matinal avec la star kényane Eliud Kipchoge, double champion olympique du marathon, séquence football avec des jeunes, atelier culinaire au côté du célèbre chef kényan Dennis Ombachi, bains de foule et échanges avec des entrepreneurs culturels. L’Élysée voulait montrer un président mobile, accessible, au contact d’une jeunesse africaine présentée comme créative et entreprenante.

Mais une scène est venue rappeler combien l’équilibre restait fragile. Lors d’une conférence consacrée aux industries culturelles à l’université de Nairobi, Emmanuel Macron a interrompu les échanges pour demander le silence à un public jugé trop bruyant. “Excusez-moi tout le monde… Hey, hey !“, a-t-il lancé devant un public d’abord circonspect. “Je suis désolé, mais il est impossible de parler de culture avec autant de bruit.” « C’est un manque total de respect », a lancé le président français en prenant le micro, visiblement agacé par le brouhaha dans la salle. La séquence, abondamment relayée sur les réseaux sociaux, a immédiatement ravivé les critiques sur le ton parfois professoral du chef de l’État français. Certains internautes africains ont dénoncé une attitude paternaliste, quand d’autres ont au contraire salué une intervention jugée légitime face au désordre ambiant.

L’incident résume à lui seul les ambiguïtés du moment : la France cherche à parler autrement à l’Afrique, mais reste rattrapée par les réflexes et les symboles hérités d’une longue histoire de domination politique et culturelle.

Les binationaux au cœur du nouveau récit français

Emmanuel Macron a également insisté sur la question des diasporas africaines en France. « Les binationaux sont à la fois 100 % français et 100 % de leurs pays d’origine », a-t-il déclaré lors du sommet. Une phrase loin d’être anodine dans un contexte français marqué par les polémiques identitaires et les débats récurrents sur la double nationalité. Mais à Nairobi, cette déclaration participait d’une stratégie plus large : montrer que la relation entre la France et l’Afrique ne peut plus être uniquement pensée à travers les États, les armées ou la diplomatie classique, mais aussi à travers les circulations humaines, culturelles et économiques.

Dans un entretien accordé au média Brut, Emmanuel Macron a défendu une vision assumée de la double nationalité, renvoyant dos à dos les discours de « l’extrême droite » et certaines rhétoriques « communautaristes » présentes, selon lui, à l’autre extrémité du spectre politique français. Le président français s’est adressé directement aux diasporas africaines vivant en France : « Mon message à la diaspora, c’est ça : personne ne vous l’enlèvera. Vous êtes totalement françaises et français, et totalement algériens, marocains, nigérians, béninois, kényans, etc. », a-t-il déclaré.

Emmanuel Macron a également présenté cette double appartenance comme un atout économique et culturel majeur pour la France comme pour le continent africain. « C’est un trésor et c’est une chance. Pour vous, c’est d’aller au bout de chacune de ces cultures, de ces ancrages. C’est une chance pour les entreprises ou l’État qui vous embauche, et c’est un démultiplicateur d’opportunités parce que l’Afrique est une terre d’opportunités extraordinaires », a-t-il poursuivi, estimant à plus de 15 millions le nombre de binationaux français ayant un lien avec un pays africain.

Les diasporas selon le chef de l’Etat, sont comme un levier d’influence autant qu’un pont économique. Entrepreneurs, artistes, ingénieurs, créateurs de start-up : toute une génération binationale est présentée comme le visage du nouveau partenariat voulu par Paris.

Le grand basculement vers l’Afrique anglophone

Mais derrière les discours sur le respect mutuel, « Africa Forward » marque surtout un tournant géopolitique. Affaiblie dans plusieurs pays francophones, la France cherche désormais des relais ailleurs sur le continent. Le Kenya, le Nigeria, le Ghana ou encore l’Afrique du Sud apparaissent comme des partenaires plus attractifs économiquement, plus stables politiquement et surtout moins encombrés par le passé colonial français.

Ce déplacement vers l’Afrique anglophone traduit aussi un changement d’époque. Sur le continent, les influences se multiplient : Chine, Turquie, Russie, pays du Golfe, États-Unis ou Inde avancent leurs pion, et dans cette compétition mondiale, la France n’occupe plus une position privilégiée. Les dirigeants africains le savent et jouent désormais sur cette diversification des partenaires. À Nairobi, plusieurs intervenants ont rappelé que l’Afrique n’attendait plus des injonctions démocratiques ou des leçons de gouvernance, mais des investissements concrets, des transferts de technologies et des coopérations équilibrées.

Le message adressé aux Occidentaux est plus que limpide : le temps où l’Europe décidait seule de la marche du continent africain est terminé.

Un sommet de transition plus qu’une rupture

Reste à savoir si « Africa Forward » constituera réellement un tournant durable ou seulement une opération de repositionnement diplomatique. Sur le papier, les rapports ont incontestablement évolué depuis le Sommet Afrique-France de Montpellier en 2021, que notre rédaction avait déjà évoqué, largement centré sur la société civile et la mémoire coloniale. À Nairobi, les discussions ont davantage porté sur le commerce, l’innovation, la transition énergétique ou les industries culturelles.

Le vocabulaire lui-même a changé : on parle moins d’« aide », davantage d’« investissements » ; moins de « coopération », plus de « partenariats » ; moins de « développement », plus de « souveraineté économique ». Mais la méfiance reste forte. Dans plusieurs pays africains, la parole française demeure scrutée à travers le prisme du passé colonial. Et chaque maladresse continue d’alimenter les critiques sur la persistance d’un regard occidental jugé arrogant.

À Nairobi, Emmanuel Macron aura donc tenté de montrer une France capable d’écouter davantage et de parler autrement au continent. Reste désormais à savoir si l’Afrique, elle, croit encore à cette promesse.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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