Dans La Boum (1980), réalisé par Claude Pinoteau, Sophie Marceau, alors âgée de 14 ans, incarne Vic Beretton, adolescente parisienne dont les premiers émois amoureux vont faire le succès du film. À ses côtés, Sheila O'Connor, dans le rôle de Pénélope, sa meilleure amie. Un portrait de deux adolescentes au seuil de l'âge adulte, dans une scène qui restitue toute la fraîcheur et l'insouciance d'une jeunesse devenue mythique. © La Bäm Filmverleih

De Sophie Marceau à la génération Z, le travail n’est plus une promesse d’émancipation

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Au micro de RTL, Sophie Marceau racontait comment, dès l’adolescence, elle a voulu gagner son propre argent pour ne pas être à la charge de ses parents. Une confidence qui renvoie à une époque où le travail ouvrait la voie à l’indépendance. Aujourd’hui, une partie de la jeunesse européenne vit le mouvement inverse : faute d’emplois accessibles, de salaires suffisants et de logements abordables, elle reste contrainte de vivre chez ses parents. À cette précarité s’ajoutent la menace de l’intelligence artificielle sur les premiers emplois et l’angoisse climatique. Que s’est-il passé pour que travailler ne suffise plus à devenir adulte ?

Dans un entretien accordé à Augustin Trapenard sur RTL samedi 31 octobre 2026, Sophie Marceau qui a interprété une adolescente dans le film La Boum réalisé en 1980 par Claude Pinateau, revient sur ses débuts, mais aussi sur ses origines populaires et raconte avoir cherché très tôt à gagner sa vie. Son objectif, dit-elle, était de ne pas représenter une charge supplémentaire pour ses parents. Le succès fulgurant de La Boum, propulse alors la jeune actrice sous les projecteurs alors qu’elle n’a que 13 ans. Une célébrité précoce qui la précipite dans le monde des adultes bien avant l’heure. Quatre ans plus tard, devenue comédienne professionnelle, elle réclame son émancipation à ses parents. Prendre sa place, conquérir son autonomie et ne rien devoir à personne, cette conception a longtemps structuré l’imaginaire collectif. En effet pour l’actrice, qui avait déjà trouver un emploi, toucher ses premiers salaires, quitter le domicile familial, louer un appartement : autant d’étapes qui dessinaient un parcours vers l’âge adulte. Il ne s’agissait pas nécessairement d’un chemin facile, encore moins d’une garantie de réussite. Mais l’effort semblait pouvoir ouvrir des portes.

Pour une partie de la génération qui arrive aujourd’hui sur le marché du travail, ces portes paraissent beaucoup plus difficiles à pousser. Les jeunes ne réclament pas seulement un emploi. Ils demandent la possibilité d’en vivre, de se loger, de se projeter et de ne pas dépendre indéfiniment de leurs parents. La différence est considérable : hier, travailler permettait de s’affranchir de sa famille ; aujourd’hui, l’absence de perspectives économiques peut contraindre à y rester. Ce renversement ne relève pas d’une simple opposition entre une jeunesse courageuse et une jeunesse désenchantée. Il raconte surtout la transformation des conditions matérielles de l’indépendance.

Une jeunesse qui travaille, mais ne parvient plus à partir

Les chiffres donnent une mesure concrète de ce basculement. Selon le baromètre DJEPVA 2025, publié en mai 2026 par le Crédoc et l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP), 45 % des jeunes vivent dans leur propre logement, tandis que quatre sur dix résident encore dans leur famille. Derrière cette cohabitation se cachent des situations très différentes : poursuite d’études, faibles revenus, contrats précaires, retours au domicile parental après une séparation ou impossibilité de payer un loyer. Le désir d’indépendance demeure, mais les moyens de le réaliser manquent.

Le phénomène dépasse largement les frontières françaises. D’après Eurostat, les jeunes Européens ont quitté le domicile parental à 26,3 ans en moyenne en 2025. Ce chiffre, presque inchangé depuis 2002, masque cependant des écarts considérables : 21,4 ans en Finlande, contre 31,5 ans en Croatie. En Espagne et en Italie, le départ intervient en moyenne à 30,2 ans. L’Europe ne connaît donc pas une seule jeunesse, mais plusieurs trajectoires d’accès à l’autonomie, fortement dépendantes des conditions économiques et du marché immobilier. La crise du logement joue ici un rôle déterminant. L’étude d’Eurofound publiée en décembre 2025 souligne que les 18-39 ans sont particulièrement exposés à la hausse des coûts immobiliers. Leurs revenus plus faibles et leurs situations professionnelles moins sécurisées les rendent moins capables d’absorber les augmentations de loyers. Dans les grandes villes, où se concentrent les universités et les premiers emplois, trouver un logement abordable devient parfois une épreuve presque aussi difficile que décrocher un poste.

En France, les données européennes de 2025 montrent que 7,3 % des 15-29 ans consacrent au moins 40 % des ressources de leur ménage au logement, contre 6,3 % pour l’ensemble de la population. À l’échelle de l’Union européenne, cette proportion atteint 9 % chez les jeunes. L’indépendance ne dépend donc plus seulement de la volonté de travailler. Elle suppose de disposer d’un revenu suffisamment stable pour payer un loyer, une caution, les charges, les transports et les dépenses courantes. Le premier salaire, autrefois symbole de liberté, peut désormais être absorbé presque entièrement par le coût de la vie.

Le premier emploi, une porte d’entrée qui se referme

À cette difficulté matérielle s’ajoute un marché du travail qui ne réserve pas le même accueil à tous. En France, le taux de chômage des 15-24 ans a atteint 19,8 % en moyenne en 2025, selon l’Insee, contre 6,9 % chez les 25-49 ans. Au deuxième trimestre 2026, il s’élevait même à 21,6 % pour les jeunes actifs. Une précision statistique est importante : le taux de chômage rapporte les personnes sans emploi qui en recherchent un à la seule population active. Il ne signifie donc pas qu’un jeune sur cinq est sans activité, puisque beaucoup poursuivent leurs études. Mais il révèle bien la difficulté rencontrée par ceux qui tentent d’entrer sur le marché du travail.

Le paradoxe est particulièrement sensible chez les jeunes diplômés. Après des années d’études, parfois financées par leurs familles ou par des emplois alimentaires, ils découvrent que le diplôme ne garantit plus une insertion rapide. Les entreprises demandent de l’expérience à ceux qui cherchent précisément à obtenir leur première expérience. Les stages se succèdent, les contrats courts s’enchaînent et les périodes de recherche d’emploi s’allongent.

L’OCDE a précisément alerté sur cette dégradation des conditions d’entrée dans la vie professionnelle. Dans une analyse publiée le 4 septembre 2026, l’organisation observe que les jeunes, notamment les jeunes diplômés, rencontrent davantage de difficultés à décrocher leur premier emploi. Leur manque d’expérience et leur présence plus importante dans les contrats à durée déterminée les exposent davantage aux ralentissements économiques. La question de l’intelligence artificielle vient désormais compliquer cette équation. Car si les jeunes ont toujours dû affronter la concurrence et les transformations économiques, ils doivent aujourd’hui entrer dans un monde professionnel dont les règles sont en train d’être réécrites.

L’intelligence artificielle et la peur de devenir inutile

Il y a quelques années encore, les jeunes étaient encouragés à se former aux métiers du numérique, de la communication, de la traduction, du graphisme ou de l’analyse de données. Ces secteurs semblaient offrir des perspectives d’emploi à une génération familiarisée avec les nouvelles technologies. L’arrivée de l’intelligence artificielle générative a profondément bouleversé cette promesse. Rédiger un texte, traduire un document, produire une image, analyser des données, réaliser une présentation ou répondre à une demande de client : des tâches autrefois confiées à des salariés débutants peuvent désormais être accomplies, au moins en partie, par des outils automatisés.

Le risque est particulièrement sensible pour les premiers postes. Les missions confiées aux débutants constituent souvent le socle de leur apprentissage professionnel. C’est en rédigeant, en corrigeant, en recherchant, en préparant des dossiers ou en assistant des collaborateurs plus expérimentés qu’ils acquièrent les compétences nécessaires pour évoluer. Si ces tâches sont automatisées, par quoi les nouveaux arrivants commenceront-ils ?

Il faut toutefois éviter de transformer cette inquiétude en certitude. Dans son analyse de septembre 2026, l’OCDE est explicite : les données disponibles ne permettent pas d’attribuer à l’intelligence artificielle la dégradation des conditions d’emploi des jeunes. Cette tendance était déjà engagée avant l’essor des grands modèles de langage. L’IA constitue donc un risque supplémentaire et un facteur de transformation, mais pas l’explication unique du recul des opportunités professionnelles. La distinction est essentielle. Il ne s’agit pas d’affirmer que les machines ont déjà supprimé les emplois de toute une génération, mais de comprendre pourquoi celle-ci redoute de voir disparaître les postes qui lui permettaient traditionnellement de faire ses premiers pas.

Le problème dépasse d’ailleurs la seule question du nombre d’emplois. Car si les entreprises recrutent moins de débutants parce qu’elles peuvent automatiser certaines tâches, elles risquent aussi d’affaiblir les mécanismes de transmission des savoir-faire. Une génération peut alors se retrouver face à une contradiction inédite : devoir posséder une expérience professionnelle pour être recrutée, sans avoir suffisamment d’occasions de l’acquérir.

Grandir avec la certitude que demain sera plus difficile

À ces inquiétudes professionnelles et matérielles s’ajoute une autre rupture, plus profonde encore : la difficulté à imaginer un avenir désirable. Pour les générations précédentes, l’avenir pouvait être incertain, mais il restait associé à une certaine promesse de progrès. Les enfants étaient supposés vivre mieux que leurs parents, accéder à davantage de confort, bénéficier de meilleures conditions de travail et profiter des avancées technologiques. Cette perspective n’a jamais été universelle, particulièrement pour les familles populaires, mais elle a longtemps constitué un horizon collectif. Aujourd’hui, cet horizon s’est assombri.

Le changement climatique, les guerres, les tensions géopolitiques, l’inflation et les crises démocratiques composent le paysage dans lequel grandissent les nouvelles générations. La catastrophe écologique n’est plus une menace lointaine décrite dans les rapports scientifiques. Elle se manifeste dans les canicules, les incendies, les sécheresses et les événements météorologiques extrêmes.

Les enquêtes traduisent cette inquiétude. Selon une étude de l’Institut Terram, 94 % des 15-29 ans interrogés se disent préoccupés par au moins l’un des trois domaines suivants : l’actualité internationale, les enjeux environnementaux et climatiques ou leur propre avenir. La crise climatique inquiète notamment 77 % des jeunes interrogés. Un autre chiffre mérite attention. Selon le baromètre Ipsos-Secours populaire de 2025, repris par le gouvernement dans son analyse publiée en juillet 2026, un jeune sur deux exprime un fort sentiment d’angoisse lorsqu’il pense à sa situation actuelle et à son avenir. Plus d’un sur cinq se dit même désespéré. L’inquiétude ne porte donc pas uniquement sur la planète que les jeunes laisseront à leurs enfants. Elle concerne aussi leur propre capacité à construire une existence stable dans un monde perçu comme de plus en plus incertain.

Il serait pourtant réducteur de décrire cette génération comme une jeunesse résignée. Les mobilisations écologiques, les manifestations pour le pouvoir d’achat, les revendications autour de l’accès au logement et les contestations des conditions de travail témoignent aussi d’une volonté de peser sur les décisions collectives. Car derrière ces engagements se trouve une demande très concrète : ne pas être condamnés à subir un avenir décidé sans eux.

Le travail a perdu son pouvoir de promesse

C’est ici que le témoignage de Sophie Marceau prend une autre dimension. La comédienne ne raconte pas seulement son enfance ouvrière. Elle évoque une culture du travail dans laquelle l’effort, même lorsqu’il était difficilement rémunéré, procurait une forme de dignité et de satisfaction personnelle. Elle précise d’ailleurs que ses parents ne lui ont jamais fait sentir qu’elle représentait une charge. Elle avait simplement observé leur manière de travailler, leur conscience professionnelle et la fierté qu’ils tiraient du travail bien accompli, et son désir d’autonomie venait aussi de là.

Cette nuance est importante, car bien entendu il ne s’agit pas d’opposer une génération qui aurait connu la valeur de l’effort à une autre qui la rejetterait. Les jeunes d’aujourd’hui ne refusent pas de travailler. Beaucoup souhaitent au contraire accéder à un emploi qui leur permette de vivre correctement, d’être reconnus et de construire leur indépendance. Ce qu’ils contestent, c’est la promesse devenue incertaine selon laquelle le travail suffirait à garantir cette autonomie. Le phénomène révèle également une transformation des rapports entre les générations. Les parents deviennent parfois le dernier filet de sécurité économique. Ils hébergent leurs enfants adultes, financent leurs études, contribuent au paiement de leur logement ou les aident à traverser des périodes de chômage. La solidarité familiale, autrefois considérée comme un soutien ponctuel au moment de l’entrée dans la vie adulte, tend ainsi à devenir une condition durable de l’autonomie.

Cette dépendance n’est pas sans conséquences. Elle accentue les inégalités entre ceux qui peuvent compter sur un patrimoine familial et ceux qui doivent se débrouiller seuls. Deux jeunes diplômés, avec les mêmes qualifications et les mêmes ambitions, ne disposent pas des mêmes possibilités lorsqu’un premier loyer, une caution ou plusieurs mois sans salaire doivent être financés. L’autonomie devient alors, en partie, une affaire d’héritage social.

Une génération sommée de réussir dans un monde qui lui ferme des portes

Il serait tentant de conclure que le travail ne fait plus rêver, mais la réalité est plus complexe. Ce n’est pas nécessairement le travail lui-même qui a perdu son attrait, mais le modèle qui l’entourait : étudier, trouver un emploi, gagner sa vie, quitter ses parents et progresser socialement. Demander aux jeunes d’être autonomes tout en laissant le logement inaccessible, exiger de l’expérience sans offrir de premier emploi, les inciter à se former à des métiers dont les contours changent constamment : cette contradiction finit par fragiliser la confiance dans les institutions et dans les promesses de mobilité sociale.

Sophie Marceau voulait gagner son argent à 12 ans pour ne pas peser sur ses parents. En 2026, beaucoup de jeunes restent chez eux non parce qu’ils renoncent à devenir adultes, mais parce que les conditions économiques ne leur permettent pas toujours de franchir le pas. Entre ces deux expériences, ce n’est pas la valeur du travail qui a nécessairement disparu. C’est son pouvoir d’émancipation qui est interrogé. Et la question que pose cette génération est finalement beaucoup plus politique qu’il n’y paraît : à quoi bon promettre aux jeunes qu’ils peuvent construire leur avenir par le travail si la société ne leur donne plus les moyens matériels de le faire ?

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