De B683 à Ganymede, le couturier désormais parfumeur a construit en une décennie une maison incontournable de la parfumerie de niche. Pour célébrer ces dix années, Marc-Antoine Barrois a réuni le 25 septembre au Marois ses proches, ses clients, ses amis de la mode et une partie de ceux qui ont accompagné son aventure. Une fête grandiose, entre piano, photographie, cuir, souvenirs et piste de danse, alors que Paris vivait au rythme de la visite du pape Léon XIV.
- Marc-Antoine Barrois avait écrit l’invitation comme un rêve
- Et puis il y a l’autre boîte
- Avant le parfum, il y avait la mode, et avant la mode, le dessin d’un monde
- B683, puis Ganymede : la petite planète devient une galaxie
- Une maison qui grandit, mais qui refuse de devenir une machine
- Arles, une autre façon de regarder ses clients
- Puis Paris s’est mis à danser
Il y avait, ce vendredi 25 septembre, deux Paris qui se croisaient sans vraiment se rencontrer. Celui, solennel, qui attendait le pape Léon XIV entre l’Élysée, l’Unesco, Notre-Dame et le Stade de France. Et celui, beaucoup plus nocturne, qui avait rendez-vous à quelques rues de là, à l’hôtel Marois, pour célébrer dix ans de parfums. Chez Marc-Antoine Barrois, même les contraintes du calendrier prennent des airs de scénario. La venue du souverain pontife avait sérieusement compliqué la circulation parisienne et obligé les invités à composer avec les périmètres de sécurité. Qu’importe. Le parfumeur avait décidé de célébrer ses dix ans, et il n’était manifestement pas question de laisser les barrières et les gyrophares voler la vedette à la fête.
À 17 h 30, la conférence de presse lançait les réjouissances. À 19 heures, le cocktail dînatoire prenait le relais. Puis, à 21 h 30, les salons du Marois basculaient dans une autre atmosphère, jusqu’à une heure du matin. Entre-temps, le pianiste installé dans le hall accueillait les invités à proximité du photocall, dans cette esthétique noire et blanche devant l’escalier majestueux habillé pour l’occasion de la grammaire visuelle de la maison.
Marc-Antoine Barrois avait écrit l’invitation comme un rêve
Tout a commencé par un colis reçu par la poste. Pas une invitation cartonnée, ni un communiqué de presse, encore moins un banal « save the date ». Une jolie boîte dorée, suffisamment précieuse pour donner envie de la garder, et sur sa couverture, comme échappée d’un conte, une petite bande dessinée inspirée du Petit Prince.
Marc-Antoine Barrois y apparaît de dos, pensif, devant un carnet. Dans sa bulle, une phrase : « 10 ans de parfum, je rêve de célébrer ça avec tous ceux qui m’ont aidé et ceux qui m’entourent aujourd’hui. » Puis, le personnage s’adresse directement à moi : « Chère Lise-Marie, je serai heureux que vous veniez faire la fête avec moi le 25 septembre. »
Difficile de faire plus personnel. À l’intérieur, huit parfums. Huit petits flacons qui racontent dix années de vie, de création, de rencontres et de rêves devenus réalité. Une invitation à sentir avant même d’assister à la fête. Une façon, surtout, de dire que derrière une maison de parfum, il y a d’abord une histoire et derrière une histoire, des personnes à remercier. Entre la boîte dorée reçue par la poste et cette nuit parisienne, il y a dix ans de parfumerie. Dix ans depuis que le couturier a imaginé B683 avec le parfumeur Quentin Bisch. Dix ans depuis qu’une première « planète » olfactive est venue compléter son univers de mode.


Et puis il y a l’autre boîte
Le 25 septembre, au Marois, Marc-Antoine Barrois aurait pu faire ce que font beaucoup de maisons lorsqu’elles atteignent un anniversaire symbolique : sortir une nouvelle fragrance, ressortir une ancienne, multiplier les chiffres et les images impeccables, puis passer au cocktail. Il a choisi autre chose. À l’issue de la conférence, les journalistes et les invités repartent avec une boîte bleue. Elle ressemble à s’y méprendre aux boîtes qui enferment ses parfums. Mais celle-ci n’abrite pas un flacon. Elle contient dix ans de sa vie. Barrois l’a baptisée la boîte d’archives B683. Un coffret à souvenirs, presque une boîte à secrets, où le récit de la marque cesse soudain d’être celui d’une entreprise pour devenir celui d’un homme. À l’intérieur, il y a des photographies inédites, des images de famille, des amis, des fragments de son enfance, des correspondances manuscrites, des cartes devenues iconiques, des objets dont la valeur n’est pas financière mais affective. Et puis cette petite pierre blanche striée de bleu, étrange petit morceau de matière dont on imagine qu’il faut connaître l’histoire pour en comprendre la présence.
C’est précisément ce qui rend l’objet intéressant. Une maison de parfum expose rarement ses coulisses de cette manière. Le luxe aime généralement effacer les traces de fabrication. Barrois, lui, ouvre ses tiroirs. Il montre ce qui a précédé les flacons. Et, dans cette boîte bleue, B683 n’est plus seulement le nom d’un parfum. C’est le début d’une décennie.
Avant le parfum, il y avait la mode, et avant la mode, le dessin d’un monde
Pour comprendre pourquoi Barrois tient autant à ces fragments, il faut revenir en arrière. Dans la lettre manuscrite rédigée en anglais qu’il adresse en 2020 à une journaliste autrichienne, le créateur raconte son parcours avec une simplicité presque désarmante. Il se présente d’abord comme un « couturier et artiste français basé à Paris ». Il évoque ses études d’art, son passage auprès de Jean-Paul Gaultier et chez Hermès, puis ses expériences avec Gianbattista Valli et Jitrois. En 2009, il lance sa propre maison de couture.
La parfumerie n’était pas encore le centre de son univers. Puis il rencontre Quentin Bisch. La rencontre est décisive. Bisch est encore un jeune parfumeur, Barrois cherche à prolonger son vocabulaire créatif. Ensemble, ils imaginent B683, ce parfum dont le nom ressemble davantage à une coordonnée spatiale qu’à celui d’une fragrance. L’explication, elle aussi, est personnelle : B683 emprunte son nom à l’astéroïde B612 du Petit Prince et à la date de naissance du créateur, le 6 octobre 1983. Dans sa lettre, Barrois décrit la fragrance comme une planète imaginaire. Il souhaite pas simplement trouver un nom suffisamment mystérieux pour un parfum de niche, mais fabriquer un territoire. Une planète à lui. Et c’est peut-être là que commence réellement l’histoire de Marc-Antoine Barrois parfumeur : un couturier qui décide qu’un parfum peut être autre chose qu’un accessoire de mode.
B683, puis Ganymede : la petite planète devient une galaxie
B683 ouvre la porte en 2016. Trois ans plus tard, Ganymede va considérablement élargir l’espace de jeu. Avec cette création de Quentin Bisch, Marc-Antoine impose une écriture olfactive qui ne cherche pas la facilité. Le cuir, l’immortelle, la mandarine et les notes boisées composent une fragrance immédiatement reconnaissable, dont le nom renvoie cette fois à l’un des satellites de Jupiter. B683 était une planète imaginaire, Ganymede devient un monde. Et derrière ces noms qui pourraient sortir d’un roman de science-fiction, il y a une obsession beaucoup plus terrestre : raconter des émotions sans les enfermer dans une définition.
Dans une autre lettre, écrite le 20 septembre 2026 depuis Bangkok toujours enfermée dans la boîte bleue, Barrois revient d’ailleurs sur ces dix années. Il y parle de ses trois jeunes enfants, de ses parents, de ceux qui l’ont accompagné depuis le début, mais aussi d’une notion devenue presque suspecte dans le luxe contemporain : l’authenticité. Le mot, écrit-il, est tellement utilisé qu’il en est venu à perdre de son sens. Alors il préfère parler de fidélité à ses valeurs. Une nuance qui en dit long.
Une maison qui grandit, mais qui refuse de devenir une machine
Dans cette lettre, Barrois raconte aussi les contradictions de cette décennie. La maison grandit. Elle est désormais internationale. Les parfums circulent dans plusieurs pays. Les équipes se sont développées. Le créateur, lui, est devenu père. Mais l’idée qu’il défend reste celle d’une maison capable de conserver quelque chose de son histoire. Il écrit vouloir continuer à proposer des produits « exceptionnel, sincère et respectueux ». Et reconnaît aussi avoir fait des erreurs. Cette phrase, plus que les discours sur la croissance ou le succès, donne une autre dimension à l’anniversaire. Car dix ans, dans le luxe, c’est suffisamment long pour avoir changé d’échelle et suffisamment court pour encore se souvenir de la première table, du premier flacon, des premiers clients.
La boîte d’archives B683 est précisément cette mémoire-là. Elle rassemble ce que les campagnes publicitaires éliminent habituellement : les photographies qui n’étaient pas destinées à devenir des images de marque, les lettres, les souvenirs familiaux, les petits objets sans valeur marchande. Tout ce qui permet de comprendre qu’avant d’être une maison internationale, Marc-Antoine Barrois a d’abord été un garçon qui collectionnait des images, dessinait, observait et cherchait sa manière à lui de fabriquer de la beauté.
Arles, une autre façon de regarder ses clients
C’est ici seulement que l’aventure photographique d’Arles retrouve sa place dans le récit. Elle n’est pas la soirée du 25 septembre. Elle en est plutôt le prolongement artistique. Durant l’été, dans le cadre du Festival OFF d’Arles, Barrois avait présenté 10 ans après B683, une œuvre collective réalisée avec le photographe et directeur de la photographie Stéphane Durand. 72 photographes ont reçu carte blanche pour photographier un flacon chez ceux qui le possèdent, à travers plus de cinquante villes du monde. Au total, 164 natures mortes ont été réalisées.
Le dispositif avait quelque chose d’assez malin : ne pas photographier les gens, mais les lieux dans lesquels ils vivent. Pas de portrait, ni de pose, encore moins de célébrité exhibée. Seulement un intérieur, des objets, une lumière, une façon de vivre et, quelque part, un flacon. Barrois expliquait vouloir montrer qu’il n’existe pas de « client type » et que la beauté peut se trouver dans n’importe quel intérieur. Les photographies ont ainsi été réalisées chez des personnes célèbres comme chez des anonymes, dans des univers sociaux et culturels très différents.
Le projet était présenté à Arles du 6 juillet au 30 août 2026, à la Maison Close. Il a également donné naissance à un livre, que quelques chanceux se sont vu offert lors de la soirée du 25. Mais là encore, Barrois semble avoir voulu éviter le livre de marque classique. Les textes réunissent notamment l’historienne du parfum Eugénie Briot, le journaliste Lionel Paillès, Éric Briones et Marc-Antoine Barrois lui-même. Les 164 photographies sont ensuite présentées sans légendes, comme pour empêcher le lecteur de chercher immédiatement qui est riche, qui est célèbre, qui habite où. L’idée est presque politique dans sa simplicité : regarder avant de classer.
Puis Paris s’est mis à danser
Et après les photos, les souvenirs et les dix années racontées dans une boîte bleue, il fallait bien une fête. Elle commence au Marois à 19 heures, après la conférence de presse. Dans le hall, un qui pianiste accueille les invités près du photocall, dans une ambiance encore feutrée. Les amis se croisent, les retrouvailles s’organisent, les flacons sont présentés au invités pour une découverte olfactive qui retrace l’histoire de la maison.
Puis le décor change. À 21 h 30, la soirée descend au sous-sol. Après le gâteau d’anniversaire et le discours empreint d’émotion, une DJ prend les platines, et la fête peut commencer. Marc-Antoine Barrois aussi change de peau. Pour la conférence, il était apparu en tenue décontractée, coiffé de son bob blanc. Quelques heures plus tard, il est tout de noir vêtu, toujours avec ce bob devenu presque une signature, au milieu de ceux qui l’ont accompagné dans cette aventure. Et il danse. Pas à distance, ni derrière une table réservée aux invités VIP, mais au milieu de ses amis.
C’est peut-être la meilleure image de ces dix ans. Un créateur qui aurait pu passer la soirée à raconter son succès et qui préfère finalement descendre dans la boîte installée sous l’hôtel pour danser avec ceux qui sont venus le célébrer. Dehors, Paris est sous haute surveillance pour la visite du pape, mais au Marois, une autre procession se poursuit. Elle n’a ni mitre ni encens, juste des flacons, des souvenirs, du cuir, des photographies, un piano, une DJ et un homme en noir avec un bob.
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