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Emmett Till  photographié par sa mère le jour de Noël, 1954 © DR

Black History Month : le mois de la mémoire noire

Plusieurs manifestations culturelles célèbrent le Black History Month. L’Ambassade des Etats-Unis met à l’honneur l’écrivain Claude McKay, le Musée Picasso dévoile  l’exposition Black is Beautiful de Faith Ringgold, et le Brown Sugar Day projetait en avant-première samedi, Emmett Till.

Lancée pour la première fois en 1976 aux Etats-Unis par le président américain Gerald Ford, le Black History Month ou African-American History Month est une commémoration annuelle de l’histoire de la diaspora africaine, qui se tient chaque année au mois de février. Le mois choisi est celui de la naissance de deux personnalités qui tiennent une place importante dans l’histoire des Afro-Américains :  le président Abraham Lincoln (né le 12 février), qui a publié la Proclamation de l’émancipation, et l’abolitionniste, auteur et orateur afro-américain Frederick Douglass (né le 14 février). D’autres pays ont ensuite emboîté le pas des Etats-Unis, comme le Royaume-Uni en 1987, puis le Canada en 1995, la République d’Irlande et la France. En 2020, sept pays d’Afrique ont célébré le Mois de l’Histoire des Noirs et en 2022, en France, la cinquième édition avait rendu hommage à Joséphine Baker, panthéonisée l’année précédente. Devant le succès de la manifestation, plusieurs marques comme Nike, Adidas, ou Apple ont communiqué sur le Black History Month, et reversé leurs bénéfices à des associations. 

Black is Beautiful au Musée Picasso

American People Series #20: Die, 1967. Huile sur toile, deux panneaux, 182,9 x 365,8 cm. © Faith Ringgold/ARS, NY and DACS, London, courtesy ACA Galleries, New York 2022. Digital Image © The Museum of Modern Art/Licensed by SCALA/ Art Resource, NY

Cette exposition inédite en France, prolonge la rétrospective consacrée par le New Museum de New York au début de l’année 2022, à l’artiste Faith Ringgold. Du 31 janvier au 3 juillet, les amateurs d’art pourront découvrir les œuvres de cette artiste féministe née à Harlem en 1930. Engagée depuis les luttes pour les droits civiques, Faith Ringgold a étudié au City College de New York où elle obtiendra un master de Beaux-Arts. Elle évolue à Harlem dans une période de renouveau pour la culture afro-américaine, propice à l’émergence de l’artiste Joséphine Baker et de musiciens de jazz comme Louis Armstrong ou Duke Ellington. Cette époque faite de revendication et de contestation sociale pour la communauté noire, incitera Faith Ringgold à dépeindre cette souffrance qu’elle a elle-même subie, et participer plus tard au mouvement des droits civiques, influencée par les écrivains James Baldwin et Amiri Baraka. Auteur de célèbres ouvrages de littérature enfantine, Faith Ringgold a également produit un ensemble d’œuvres majeures qui relatent l’histoire de la communauté afro-américaine. Son oeuvre est indissociable du jazz dont elle s’inspire dans ses peintures chatoyantes. « J’ai passé ma vie à écouter la grande musique de Billie Holiday, Louis Armstrong, Duke Ellington, Cab Calloway, Ella Fitzgerald, Count Basie et d’autres », explique-t-elle. Des légendes qu’elle a aussi côtoyées : « Beaucoup de ces musiciens vivaient également à Harlem, donc, même s’ils étaient des stars, ils étaient aussi des voisins. Notre maison était animée par des musiciens tels que Miles Davis, Charlie Parker et Jackie McLean, entre autres ». Mais c’est en Afrique que cette artiste va trouver la force de son inspiration, en particulier en Afrique de l’Ouest, où elle s’affranchit des modèles de peintres européens pour s’inspirer de l’art primitif africain et des masques. Dans les années 70, elle délaissera la technique traditionnelle de l’huile sur toile pour expérimenter les « story quilt », peintures sur tissu, qui lui permettent de raconter des histoires à l’origine de ses livres pour enfants.

L’année Claude McKay, le précurseur de la Négritude

Claude McKay © Wikimedia Commons/Domaine public/James L. Allen

L’ambassade des Etats-Unis, à l’initiative de Prodig’art, A7 Production, Cie de l’Enelle et des Editions Héliotropismes, met à l’honneur cette année l’un des plus grands auteurs de la littérature américaine, Claude McKay, en fêtant le centenaire de son arrivée en France, 1923-2023.

Son poème emblématique If we must die fera de Claude McKay une figure de la Harlem Renaissance, mouvement culturel des années 1920. Mais c’est avec son livre paru le 3 juin 2021, 88 ans après sa mort en 1948, Romance in Marseille, que sa littérature résonne et détonne, portée par une écriture crue qui donne voix aux dockers et aux déclassés. Né en Jamaïque en 1889, aux Etats-Unis, il est concierge à Harlem, serveur dans les chemins de fer de Pennsylvanie, puis devient journaliste d’extrême gauche à Londres. Écrivain voyageur, il saisit l’ambiance des villes et des mouvements sociaux du début du XXe siècle. Et lorsqu’il aborde la question raciale, c’est davantage sous un angle social que communautaire. Bisexuel, électron libre, sans tabou, il évoque toutes les sexualités. La liberté avec laquelle il traverse son époque, est remarquable. Dans Banjo il écrira : “Plutôt que de perdre son caractère, que l’intelligence aille au diable et vive l’instinct !”et dans son autobiographie, Un sacré bout de chemin, on croise Léon Trotski, Isadora Duncan ou encore Aimé Césaire. Marrainé par l’ancienne garde des Sceaux Christiane Taubira, cet événement exceptionnel propose également un documentaire du réalisateur producteur Matthieu Verdeil, Claude McKay, de Harlem à Marseille, produit avec le soutien du Consulat des Etats-Unis d’Amérique à Marseille. Un spectacle, jazz-slam, Kay ! Lettres à un poète disparu, de Lamine Diagne et Matthieu Verdeil. Les éditions Héliotropismes publient pour l’occasion Dîner à Douarnenez, un recueil de nouvelles inédites, et Lettre à un poète disparu, un livre-disque, correspondance entre deux auteurs qu’un siècle sépare.

« Tous ces projets autour de l’œuvre, les idées et la personne de Claude McKay, sont captivants. Rigoureux et sensible, formel et plastique, le très beau film de Matthieu Verdeil rend tangibles le foisonnement et les subtilités des romans, autant sur le Marseille d’époque que sur les basculements qui caractérisent et secouent le monde de ce temps. Les télescopages visuels éblouissants, les séquences musicales et la voix singulière de Lamine Diagne sont un régal ! » déclare Christiane Taubira. « Je suis ravie de ces initiatives pour diffuser, en qualité, la pensée, l’écriture, et l’action de Claude McKay. Je prédis que cette année McKay 2023 sera passionnante » conclut l’ancienne ministre de la Justice.

Emmett Till, de l’horreur à la résilience

Emmett Till, le visage d’une révolution de Chinonye Chukwu, en salle le 8 février © Universal Studio

Emmett Till réalisé par Chinonye Chukwu, en salle le 8 février, était projeté en avant-première samedi 4 février durant le Brown Sugar Day, le festival de cinéma américain organisé au Grand Rex à Paris. Didier Mandin, l’organisateur, avertit le public présent dans la salle, dont certains membres sont mineurs, de la gravité de certaines scènes, tout en insistant sur la nécessité pour cette jeune génération de connaître son histoire. Car s’il y a un événement qui entache le récit de l’Amérique, c’est bien le lynchage en 1955 de cet adolescent de 14 ans, Emmett Till, véritable séisme dont les enjeux résonnent encore aujourd’hui. Assassiné parce qu’il aurait sifflé une femme blanche dans le Mississippi, sa mère, Mamie Till-Mobley, demande que le cercueil de son fils reste ouvert lors des obsèques, et cède au magazine Jet les droits exclusifs de publication des clichés de son fils défiguré. « Je veux que les gens voient ce qu’on a fait subir à mon fils ».  Le film Emmett Till relate cet événement qui fut à l’origine d’un mouvement social sans précédent, et sur le courage de cette mère qui sut transformer son deuil en combat universel. Justice ne sera jamais rendue, car le jury uniquement composé de Blancs, décide, en seulement une heure et demie, d’acquitter les deux hommes. Après avoir été acquittés, et en échange de 4 000 dollars, les deux meurtriers acceptent de raconter au magazine Look comment ils ont tué Emmett Till, et ils ne seront jamais poursuivis.

En 2022, la “loi anti-lynchage Emmett Till” a été adoptée par le Congrès américain, faisant du lynchage un crime de haine fédéral aux États-Unis.

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