À Venise, Bunker, le nouveau thriller de Florian Zeller, a provoqué une impressionnante ovation. Le scénario réunit pour la première fois à l’écran Javier Bardem et Penélope Cruz dans le rôle d’un couple marié au bord de la rupture. Une idée pensée par le réalisateur français en référence à Eyes Wide Shut, où Stanley Kubrick avait confronté Tom Cruise et Nicole Kidman à une fiction conjugale troublante. Avec une différence de taille : contrairement à leurs personnages, Bardem et Cruz n’ont aucune intention de laisser la fiction contaminer leur mariage.
- Florian Zeller voulait voir ce qui se passe quand la fiction entre dans le couple
- Le fantôme de Eyes Wide Shut
- Un bunker pour milliardaire, et le couple commence à se fissurer
- Penélope et Javier, ensemble mais pas confondus
- Alors, Bunker sera-t-il le Eyes Wide Shut de Bardem et Cruz ?
- Le cinéma adore prédire les catastrophes
Le baiser est arrivé après les applaudissements. Mardi 8 septembre, au Palazzo del Cinema du Lido de Venise, Penélope Cruz a fondu en larmes avant d’embrasser Javier Bardem. Leur film, Bunker, venait d’être projeté en compétition à la 83e Mostra de Venise. L’ovation a duré environ quinze minutes et demie, certains décomptes allant jusqu’à seize. Le couple espagnol, marié depuis 2010, venait pourtant de passer plus de deux heures à jouer les époux au bord de l’explosion.
La scène avait quelque chose d’ironiquement cinématographique. À l’écran, ils sont Miguel et Sofia, mariés depuis dix-sept ans et rattrapés par les contradictions de leur existence. Dans la salle, ils étaient simplement Javier et Penélope, l’un des couples les plus célèbres du cinéma européen. Et c’est précisément cette frontière que Florian Zeller a voulu brouiller.
Florian Zeller voulait voir ce qui se passe quand la fiction entre dans le couple
Le réalisateur français n’a pas écrit Bunker en cherchant d’abord deux acteurs susceptibles d’incarner ses personnages. Il a pensé à eux avant même que le scénario ne soit complètement construit. Javier Bardem et Penélope Cruz s’étaient déjà retrouvés à plusieurs reprises devant une caméra. Ils s’étaient rencontrés en 1992 sur le tournage de Jamón, jamón, de Bigas Luna, avant de partager notamment l’affiche de Vicky Cristina Barcelona de Woody Allen en 2008, de The Counselor de Ridley Scott en 2013 et de Everybody Knows d’Asghar Farhadi en 2018. Mais il manquait quelque chose à cette filmographie commune : jamais ils n’avaient joué un couple marié.
Pour Zeller, cette absence était justement la porte d’entrée du film. « Depuis le début, je voulais les avoir ensemble à l’écran », a expliqué le cinéaste à Venise, estimant que leur présence permettait de saisir quelque chose de particulier dans la relation d’un couple réel. Il disait vouloir travailler sur cette « authenticité brûlante de la vérité », tout en maintenant une frontière entre la réalité et la fiction.
L’idée n’était donc pas de faire jouer Bardem et Cruz à être Javier et Penélope, mais plutôt à utiliser ce que le public sait d’eux pour créer un trouble supplémentaire : lorsqu’ils se disputent à l’écran, le spectateur sait qu’ils sont mariés dans la vie ; lorsqu’ils se regardent, il ne peut s’empêcher de se demander ce qui appartient au personnage et ce qui appartient à l’intime.
Le dispositif avait déjà un précédent particulièrement célèbre.
Le fantôme de Eyes Wide Shut
Florian Zeller a reconnu s’être inspiré de Eyes Wide Shut, le dernier film de Stanley Kubrick, sorti en 1999. Kubrick avait choisi Tom Cruise et Nicole Kidman, alors mariés depuis près d’une décennie, pour incarner Bill et Alice Harford, un couple new-yorkais dont l’équilibre vacille après une confession sur le désir et la tentation. Le film, adapté de la nouvelle Traumnovelle d’Arthur Schnitzler, transformait ainsi la relation réelle des deux vedettes en matériau supplémentaire de fiction.
Le tournage, commencé en 1996 près de Londres, s’étira pendant plus d’un an et demi. Kubrick multipliait les prises et maintenait autour du film un niveau de secret inhabituel, au point que Eyes Wide Shut devint lui-même une sorte de laboratoire de la vie conjugale de ses deux stars. Le film fut finalement présenté en 1999, quelques mois après la mort de Kubrick. Zeller ne cache donc pas la filiation. Il dit avoir aimé chez Kubrick cette proposition ambiguë dans laquelle le spectateur ne sait jamais tout à fait ce qu’il regarde : la fiction, une autre version de la fiction, ou quelque chose qui se glisse entre les deux. Avec Cruz et Bardem, il voulait retrouver cette zone d’incertitude.
Mais Bunker déplace le problème. Il n’est plus question de désir sexuel ou de fantasmes, mais d’argent, de pouvoir, de peur et de responsabilité morale.
Un bunker pour milliardaire, et le couple commence à se fissurer
Dans Bunker, Javier Bardem incarne Miguel, un architecte réputé auquel un milliardaire de la technologie propose de concevoir un bunker de survie luxueux. Le projet doit permettre à son commanditaire de se protéger d’un monde qu’il considère comme menacé d’effondrement. Miguel accepte de réfléchir à cette commande. Pour Sofia, son épouse, interprétée par Penélope Cruz, le problème est immédiatement politique et moral. Comment participer à la construction d’un refuge pour les ultra-riches quand le reste du monde est confronté aux crises, aux inégalités et à l’incertitude climatique ?
La décision professionnelle de Miguel devient alors le révélateur d’une fracture plus ancienne. Après dix-sept ans de mariage, les deux époux ne semblent plus partager exactement les mêmes valeurs, les mêmes aspirations ni la même vision de l’avenir. Le bunker n’est donc pas seulement une construction enterrée destinée à survivre à l’apocalypse, mais devient une métaphore du couple lui-même : un espace fermé, protégé en apparence, mais dans lequel l’air finit par manquer.
C’est aussi ce qui intéresse Zeller. Après The Father et The Son, deux films adaptés de ses propres pièces, le cinéaste s’éloigne ici de son matériau théâtral pour écrire directement pour le cinéma. The Father, sorti en 2020, lui avait valu l’Oscar du meilleur scénario adapté en 2021, partagé avec Christopher Hampton, tandis qu’Anthony Hopkins remportait celui du meilleur acteur. Bunker constitue donc une nouvelle étape dans son parcours de réalisateur.
Penélope et Javier, ensemble mais pas confondus
À Venise, la question est rapidement devenue inévitable : jouer un mariage qui se délite lorsque l’on est soi-même marié, est-ce réellement sans conséquence ? Javier Bardem a répondu sans laisser beaucoup de place aux interprétations. Interrogé sur ce qu’il aurait pu mettre de son propre mariage dans le personnage de Miguel, il a répondu en substance : « rien ». Lui et Cruz, a-t-il expliqué, savent très bien créer une frontière entre leur travail et leur vie personnelle. « Sinon, nous n’aurions pas survécu à ce métier », a-t-il déclaré à la presse.
Penélope Cruz a tenu un discours similaire. La comédienne espagnole relate qu’elle n’avait pas hésité, qu’elle aimait le scénario et parce qu’elle faisait confiance à Zeller. Le couple insiste surtout sur une règle qui semble avoir protégé leur relation : le cinéma reste le cinéma, et leur vie privée,…privée.
Ce principe semble fonctionner. Bardem et Cruz se sont rencontrés il y a trente-quatre ans, sur le tournage de Jamón, jamón. Leur relation amoureuse n’a commencé que beaucoup plus tard, en 2007, lorsqu’ils se sont retrouvés sur Vicky Cristina Barcelona. Ils se sont mariés discrètement aux Bahamas au début du mois de juillet 2010, et ont ensuite eu deux enfants, nés en 2011 et 2013.
Une histoire suffisamment longue pour que le spectateur ne puisse pas complètement dissocier ce qu’il voit de ce qu’il sait. Et c’est précisément là que surgit l’ombre de Tom Cruise et Nicole Kidman.
Alors, Bunker sera-t-il le Eyes Wide Shut de Bardem et Cruz ?
La comparaison est tentante. Elle est aussi dangereuse. Le rapprochement entre le film de Kubrick et la rupture de Cruise et Kidman a depuis nourri d’innombrables récits. Mais il faut résister à la tentation de transformer cette chronologie en causalité.
Lorsque le couple annonce sa séparation, le 5 février 2001, après dix ans de mariage, la nouvelle fait l’effet d’une bombe. Leur porte-parole, Pat Kingsley, invoque officiellement « les difficultés inhérentes à leurs carrières divergentes », qui les maintenaient constamment éloignés. Deux jours plus tard, Cruise dépose une demande de divorce pour « différends irréconciliables ». Les documents judiciaires indiquent que la séparation avait en réalité été décidée en décembre 2000, mais qu’elle n’avait été rendue publique qu’en février.
Mais le public ne pouvait évidemment pas s’en contenter. Depuis 1996, Cruise et Kidman avaient passé plus d’un an à Londres pour tourner Eyes Wide Shut. Kubrick les avait placés dans la peau d’un couple marié confronté à la jalousie, au désir, à la tentation et aux fantasmes d’infidélité. Dans certaines scènes, les acteurs devaient mettre en jeu des émotions qui n’étaient pas totalement étrangères à leur propre relation. Cruise déclarera d’ailleurs au Los Angeles Times que jouer la jalousie avec sa propre épouse avait été une expérience « très difficile ».
La presse s’est donc emparée de cette coïncidence avec une facilité presque irrésistible : un couple joue à l’écran la désagrégation de son mariage, le film sort en 1999, puis le couple se sépare fin 2000 et annonce sa rupture en février 2001. Le Guardian évoque alors explicitement que le film a fait subir à leur relation une épreuve dont elle ne se serait jamais remise. Le journal ajoute aussitôt que cette explication est séduisante, mais qu’elle ne correspond pas à la raison officiellement avancée par les deux acteurs.
Et il y avait un autre sujet, beaucoup plus délicat, qui traversait leur vie privée : la Scientologie. Nicole Kidman s’était rapprochée de la religion de son mari après leur mariage, tandis que Tom Cruise devenait progressivement l’une de ses figures les plus visibles. Les questions liées à la religion, à l’éducation de leurs deux enfants adoptés, Connor et Isabella, et à la place de la Scientologie dans leur existence ont alimenté les récits sur les difficultés du couple. Le Guardian, dans son portrait de Kidman publié quelques jours après l’annonce de la séparation, rappelait déjà qu’elle était entrée dans l’univers de la Scientologie de Cruise et qu’elle avait toujours été beaucoup plus discrète que lui sur le sujet.
Pourtant, rien dans les déclarations officielles de l’époque ne permet d’établir que la Scientologie, pas plus que Eyes Wide Shut, aurait à elle seule provoqué le divorce. Le dossier public demeure beaucoup plus complexe. Les carrières séparées, les longues absences, les divergences personnelles et religieuses ont été évoquées à différents moments, mais les principaux intéressés n’ont jamais livré un récit complet et commun de leur rupture.
La légende, elle, s’est chargée du reste. Eyes Wide Shut est ainsi devenu rétrospectivement le film dans lequel Cruise et Kidman auraient joué, sans le savoir, leur propre séparation. Une lecture renforcée par la nature même du film et par le fait que Kubrick avait choisi de faire travailler ensemble deux époux réels sur une histoire où le désir, la fidélité et la jalousie deviennent des armes contre le couple.
C’est précisément cette histoire que Florian Zeller convoque aujourd’hui avec Javier Bardem et Penélope Cruz. Et c’est ce qui rend Bunker beaucoup plus troublant qu’un simple thriller conjugal : le film arrive avec, derrière lui, tout le poids de cette vieille légende hollywoodienne.
Reste une question que le film ne peut évidemment pas trancher : un couple peut-il jouer à l’écran sa propre fragilité sans que le public cherche aussitôt à la retrouver dans la vraie vie ? Bardem et Cruz, eux, ont choisi de jouer avec ce risque. Pour l’instant, contrairement à Cruise et Kidman, leur histoire commune ne semble pas près de s’arrêter au générique.
Le cinéma adore prédire les catastrophes
À Venise, Bunker a offert au public exactement ce que son dispositif promettait : une histoire de couple où chaque regard semble pouvoir être lu à deux niveaux. Dans le film, Miguel et Sofia se demandent s’ils ont encore quelque chose en commun. Hors écran, Bardem et Cruz ont montré qu’ils pouvaient jouer cette crise tout en maintenant leur propre équilibre.
Le contraste est d’autant plus saisissant que la première du film s’est achevée dans l’émotion. Après quinze minutes et demie d’applaudissements, Penélope Cruz a pleuré, embrassé son mari et quitté la salle sous les acclamations. Bunker venait de recevoir l’une des plus fortes ovations de cette Mostra 2026.
Le cinéma, lui, avait déjà écrit la suite dans notre imaginaire : un couple réel joue un couple fictif en crise, et quelques années plus tard, le couple réel se sépare. Mais l’histoire de Cruise et Kidman rappelle justement qu’un scénario séduisant n’est pas nécessairement la vérité. Pour Bardem et Cruz, la vraie énigme est ailleurs : après avoir accepté de montrer à l’écran les fissures d’un mariage imaginaire, sauront-ils continuer à laisser leur propre histoire hors champ ?
Pour l’instant, la réponse est oui. Et si Bunker a quelque chose de véritablement troublant, ce n’est peut-être pas de savoir s’il imitera Eyes Wide Shut. C’est de constater à quel point le cinéma peut transformer une histoire d’amour bien réelle en objet de fiction, puis demander au public de chercher les fissures là où elles ne sont peut-être pas.



