Djédjé Apali : chronique d’une mort annoncée, entre écran et hors-champ

Lise-Marie Ranner-Luxin
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Lise-Marie Ranner-Luxin
Directrice de la rédaction
Fondatrice du site, Lise-Marie aime la culture et sa ville Paris. Elle a travaillé dans la presse magazine féminine et informatique ainsi que dans la mode....
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Disparu un 12 juillet 2019, dans l’anonymat d’un quai de gare, Djédjé Apali avait pourtant laissé à l’écran une intensité rare. Le cinéma français l’avait trop peu vu, la vie l’a happé trop vite. Le comédien ivoiro-antillais, s’est donné la mort à 44 ans. Une disparition longtemps noyée dans l’indifférence, comme si le scénario de son absence avait été écrit d’avance.

Il était de ces acteurs qu’on n’oublie pas, même en second rôle. Djédjé Apali s’est effacé un matin d’été, laissant derrière lui une poignée de films et une intensité à vif. Un acteur parti trop tôt. Sa mort, comme un fondu au noir prémédité, résonne encore comme une scène trop brutale pour le montage final. Acteur fragile, incandescent, il a choisi sa sortie comme on règle un plan de cinéma : minutie du décor, brutalité du cut.

Plan d’ouverture : un quai, comme un décor de cinéma

Le 12 juillet 2019, dans une gare de l’Est de la France. Un homme en costume sombre, valise à la main, attend. Dix minutes. Les témoins diront qu’il semblait calme, presque en répétition. Puis le geste, simple, irréversible. Le train arrive, fondu au noir. Clap de fin.

L’homme, c’est Djédjé Apali, comédien ivoiro-antillais, 44 ans. Une trajectoire cabossée, une carrière fragile mais habitée, une disparition trop longtemps laissée dans le brouillard administratif.

Flashback : une enfance morcelée, décor d’exil

Aucun labyrinthe mental ne s’éclaire sans en examiner l’origine. Apali grandit entre deux rives. Né à Orléans le 6 janvier 1975, fils d’une Guadeloupéenne et d’un Ivoirien, Djédjé traverse une enfance déchirée. À 14 ans, la guerre civile en Côte d’Ivoire disperse sa famille. Isolement, fractures, maladie grave qui frôle l’amputation. Il frôle déjà le déraillement. Des cicatrices invisibles, des failles qui deviendront des forces de jeu.

Montée en puissance : acteur rare, intensité brute

À l’écran, il hypnotise. En 2003, il explose dans Terre d’asile, prix du jury espoir. En 2009, il brille dans Après l’océan, puis dans Jeune et Jolie de François Ozon (2013). Mais c’est avec Le Gang des Antillais (Jean-Claude Barny, 2016) qu’il impose sa présence : mélange de rage contenue et de fragilité à vif. Rôle incandescent, mélange de fragilité et de rage. L’impression qu’il ne joue pas, qu’il se livre. Trop sensible pour le cinéma français qui préfère les silhouettes lisses, trop vrai pour le confort de ce septième art qui peine encore à donner de la place aux visages noirs hors des clichés.

Disparition en mode brouillard : l’affaire des “faux raccords”

Après l’été 2019, plus rien. Officiellement, il disparaît sans laisser de trace. Octobre 2019. On croit l’apercevoir à la gare de l’Est, tiré à quatre épingles, comme un acteur qui s’apprête à prendre un train vers un nouveau tournage. Témoignages contradictoires : certains jurent l’avoir croisé gare de l’Est en octobre, d’autres évoquent une mystérieuse compagne, silhouette sans nom, jamais retrouvée. L’affaire ressemble à un scénario inachevé. Coupe du monde comme toile de fond… Scénario brouillé, intrigue policière à la Truffaut. Mais au générique, pas de happy end. Faux raccord. Le réel, lui, avait basculé depuis juillet.

Les survivants : combat contre l’oubli

Mais les proches s’inquiètent. La mère alerte les pompiers, sollicite la police. Réponse administrative : « Votre fils est adulte, il a le droit de disparaître. » Le dossier se perd dans les couloirs. Silence.

La mère, tenace, multiplie les démarches. La sœur Joëlle, obstinée, relance sans cesse l’enquête. Glad Amog Lemra, frère de cinéma, mène son enquête parallèle.

Ce trio refuse le “fade out” imposé par l’administration. Leur acharnement finira par révéler l’impensable : Apali ne s’était pas volatilisé. Il s’était donné la mort, méthodiquement, le 12 juillet. Le secret avait tenu des mois.

Épilogue : la mise en scène de soi

Djédjé Apali n’a pas été englouti par le hors-champ, il a cadré son dernier plan.. Suicide comme mise en scène : minutie du décor, rigueur du geste, silence parfait. Acteur jusqu’au bout, même quand il ne restait plus de spectateurs. Un acteur disparu, mais une intensité qui persiste et qui ne se coupe pas au montage. Un film interrompu. Comme un plan fantôme qu’on revoit en boucle, bien après le mot “Fin”.

Il laisse une filmographie brève mais marquante, silhouette fugitive dans un cinéma français qui n’a pas su, ou pas voulu, lui offrir la place qu’il méritait.

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Fondatrice du site, Lise-Marie aime la culture et sa ville Paris. Elle a travaillé dans la presse magazine féminine et informatique ainsi que dans la mode. Grande fan du New Yorker, Vogue et Harper’s Bazaar, c’est de ces prestigieuses revues qu’elle s’est inspirée pour créer Rapporteuses.com, des revues avant-gardistes qui ont contribué à l’émancipation des femmes, en matière de mode, de société, d’art et de littérature.
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