Il y avait ce rire, d’abord. Et puis cette voix, reconnaissable entre mille, ce léger déraillement des « ch » et des « j » devenu sa marque de fabrique. Elle était passée derrière la caméra avec Je vous trouve très beau, un premier long-métrage porté par Michel Blanc, couronné en 2007 par le César du meilleur premier film. Et à la radio, elle faisait entendre sa voix singulière parmi les sociétaires des Grosses Têtes, sur RTL, où elle était devenue une présence aussi libre qu’imprévisible et qui déclenchait des éclats de rire à chaque fois. Isabelle Mergault est morte vendredi 20 mars 2026, à 67 ans, des suites d’un cancer, laissant derrière elle deux filles, des amis, et des compagnons de route dévastés.
Chez d’autres, cela aurait été un défaut à corriger. Chez elle, c’est devenu un style. Une arme même. Cette manière de parler, immédiatement identifiable, précédait souvent le rire, et parfois le désamorçait. Et puis, très vite, elle comprend que le cinéma ne lui donnera pas les premiers rôles qu’elle mérite. Alors elle bifurque. Mais ce n’est pas renoncement, plutôt un déplacement.
Avant la caméra, les seconds rôles qui marquent
Bien avant de passer derrière la caméra, Isabelle Mergault était une actrice à la filmographie discrète mais tenace. Elle apparaît dans une série de comédies populaires où elle impose, déjà, son tempo. Dans les comédies des années 1980, elle surgissait souvent là où on ne l’attendait pas. Seconds rôles, silhouettes nerveuses, personnages un peu à côté. Elle n’est pas encore tête d’affiche, mais déjà, elle imprime. Elle ne jouait pas, elle débordait. Une présence nerveuse, imprévisible, toujours un peu de côté. En 1979, elle fait ses premiers pas au cinéma dans La Dérobade, de Daniel Duval, où elle incarne une prostituée. Deux ans plus tard, elle apparaît dans Diva de Jean-Jacques Beineix, dans un rôle déjà remarqué. Dans Le choc, elle se ronge les ongles en donnant la réplique à Alain Delon derrière un guichet. Petit rôle, elle est blonde, son éternel coiffure remontée, elle a déjà ce petit truc en plus, qui ne passe pas inaperçu.
Au fil des années 1980, son chuintement singulier devient presque une signature et l’oriente vers une série de seconds rôles dans des comédies populaires, de On n’est pas des anges… elles non plus et Les hommes préfèrent les grosses en 1981 à Pour cent briques, t’as plus rien… ou Ça va faire mal ! l’année suivante. Mais pour toute une génération, elle restera la prof de Profs. Une apparition qui n’avait rien d’anodin. Dans cette comédie potache devenue culte, elle faisait déjà entendre cette voix impossible à lisser, ce zozotement qui accrochait l’oreille en imitant le cris de la chouette et du Hiboux.
Pourtant en 2023, lors de la rediffusion du film sur la chaîne Gulli, elle revient publiquement sur son expérience du tournage à travers une série de Tweets. Elle y décrit une période vécue comme un « cauchemar » et dit éprouver un profond malaise, allant jusqu’à parler d’« envie de vomir » à l’évocation du film. Elle évoque également des comportements qu’elle juge inappropriés, subis par elle-même et par d’autres personnes sur le plateau, et souligne combien l’absence, à l’époque, d’un mouvement comme MeToo a pu laisser ces situations sans réponse ni prise en charge. Enfin, elle précise qu’elle ne souhaite pas aller plus loin dans ses révélations, le réalisateur étant décédé, ce qui referme en partie la possibilité d’un débat public ou d’un contradictoire.
Écrire pour exister autrement
Au début des années 1990, elle tourne le dos aux plateaux pour se consacrer à l’écriture et à la réalisation. Décision rare, presque brutale, dans un milieu où l’on s’accroche aux rôles comme à des bouées. Son premier film, Je vous trouve très beau, sorti en 2006, est un succès massif. Plus de trois millions de spectateurs, un César du meilleur premier film, et surtout un regard. Le sien. Tendre, rugueux, sans cynisme. Elle filme les solitudes sans les juger, les maladresses sans les ridiculiser, des gens ordinaires sans les trahir. Elle y injecte une mélancolie qui ne dit jamais son nom. Et derrière la comédie, déjà, une solitude qui affleure. D’autres suivront, comme Enfin veuve, Donnant donnant ou plus récemment Des mains en or. À chaque fois, le même mélange de gouaille et de fragilité. Des films populaires, parfois inégaux, mais toujours traversés par une même tendresse rugueuse.
A partir des années 2010, elle signe plusieurs pièces écrites sur mesure, notamment pour Pierre Palmade, avec qui elle partage à nouveau la scène, mais aussi pour des figures comme Sylvie Vartan ou encore aux côtés de Gérard Jugnot et Chantal Ladesou. Ses pièces, jouées dans de grandes salles parisiennes comme le Théâtre des Variétés ou le Théâtre des Nouveautés, rencontrent un large public et confirment son goût pour un théâtre populaire, fondé sur le rythme, le verbe et des situations comiques.
En parallèle, elle continue d’écrire, de jouer et de travailler avec des metteurs en scène reconnus comme Patrice Leconte ou Christophe Duthuron, et s’impose tout naturellement comme une figure incontournable du théâtre de boulevard, à la fois autrice et interprète, toujours dans un registre qui mêle humour et regard acéré sur les relations humaines.
Mergault, mère tardive, responsabilité soudaine
Dans sa vie, il y a eu un autre virage. L’adoption de sa fille, Maya en 2010, puis celle de Iris tout récemment. C’est son amie Chantal Ladesou qui a révélé qu’en plus de Maya, Isabelle Mergault avait adopté une seconde petite fille. Deux adoptions qui n’avaient rien d’un geste mondain ou tardif, mais relevaient d’un choix profondément intime. Chez elle, devenir mère n’a jamais été une évidence, encore moins un scénario écrit à l’avance. Ces deux enfants sont arrivées dans sa vie comme des points d’ancrage, presque des lignes de fuite inversées. Elle qui revendiquait volontiers ses doutes et ses fragilités y trouvait une forme de stabilité, une responsabilité qui la tenait debout.
De Maya, elle en parlait comme d’un basculement, puis d’un ancrage. Une façon de sortir de ses propres vertiges, d’elle-même, de cette tendance à l’autodestruction qu’elle évoquait sans fard. Devenir mère, ce n’était pas une image d’Épinal, c’était une discipline. Une façon de tenir debout, apprendre la constance. Une responsabilité qui la transforme, la canalise, la force à durer, à s’organiser, à aimer autrement, sans jamais la lisser. L’ironie devient alors moins défensive, plus douce.
Les Grosses Têtes, la bande et le refuge
Impossible de parler d’elle sans évoquer la radio. Fidèle parmi les fidèles de Laurent Ruquier, Isabelle Mergault le rejoint dès 1998 sur France Inter dans Rien à cirer, avant de le suivre sur Europe 1 puis à la télévision dans On a tout essayé. Devenue un pilier de sa bande, sa voix singulière et son célèbre zozotement, amusent autant Jacques Martin qu’Olivier de Kersauson.
Leur complicité déborde même sur scène, Ruquier lui écrit des pièces à succès au début des années 2000, où elle tient des rôles centraux, et confirme ainsi une présence aussi à l’aise à la radio, qu’à la télévision ou au théâtre.
Et ce théâtre permanent qu’était Les Grosses Têtes. Là, Laurent Ruquier et elle formaient un duo fait d’amitié réelle et de joutes feintes. Elle le suit de station en station, fidèle, indisciplinée, indispensable. Chez Ruquier, elle n’était pas une chroniqueuse comme les autres, mais une présence. Un grain de sable. Une voix qui pouvait dérailler, couper, rire trop fort, dire ce que les autres taisent. Et lui, avait su lui laisser cet espace précieux, celui de ne pas rentrer dans le rang.
Une femme à part, jusqu’au bout
Isabelle Mergault n’a jamais été lisse. Ni dans ses rôles, ni dans ses films, ni dans ses prises de parole. Elle appartenait à cette catégorie d’artistes qu’on ne range pas. Trop drôle pour être tragique, trop lucide pour être simplement comique.
Elle disait penser à la mort souvent. Peut-être parce qu’elle vivait intensément, sans filtre, sans protection. Dans Thé ou Café, lors du traditionnel dos-à-dos, Catherine Ceylac lui pose cette question presque rituelle : “quelle phrase diriez-vous avant de mourir ? Isabelle Mergault, répond sans détour : « J’espère à bientôt. » Une pirouette, peut-être. Ou une façon de ne jamais vraiment dire adieu.



