En déplacement à New York du 21 au 23 septembre pour la 81e Assemblée générale des Nations unies, Emmanuel Macron a multiplié les rendez-vous diplomatiques avant de s’offrir une séquence beaucoup plus cinéphile. Mardi 22 septembre, à la Villa Albertine, le président français a remis la Légion d’honneur à Martin Scorsese et Robert De Niro. Deux monuments du cinéma américain, deux compagnons de route depuis un demi-siècle, et un certain Leonardo DiCaprio dans la salle.
De l’ONU aux monstres sacrés du cinéma
Pendant trois jours, New York est devenue le centre de gravité diplomatique de la présidence française. Emmanuel Macron s’y est rendu pour participer à la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies. Au programme : guerre en Ukraine, situation au Moyen-Orient, énergie et rencontres avec plusieurs dirigeants, dont Donald Trump et Volodymyr Zelensky. Le président français devait également porter la voix de la France dans une séquence internationale particulièrement chargée.
Mais après les grandes tables diplomatiques, les poignées de main et les dossiers géopolitiques, changement de décor. Mardi soir, direction la Villa Albertine, résidence culturelle française installée au cœur de Manhattan. Là, pas de chefs d’État autour de la table : deux hommes dont les noms ont, à eux seuls, traversé plusieurs décennies de cinéma américain. Martin Scorsese et Robert De Niro.
La cérémonie s’inscrit d’ailleurs dans le prolongement d’une offensive culturelle française déjà engagée quelques semaines plus tôt. Le 7 septembre, Emmanuel Macron avait réuni à Saint-Paul-de-Vence, dans les Alpes-Maritimes, quelque 220 professionnels venus de 65 pays pour le premier Sommet Lumière, consacré à l’avenir du cinéma et de l’image animée, à l’heure où l’intelligence artificielle et les plateformes bouleversent profondément le secteur. Scorsese avait salué avant la rencontre un rendez-vous dont il estimait qu’il constituait une discussion mondiale nécessaire pour l’avenir du septième art.
Et quelques jours plus tard, à New York, le président français donnait un visage à cette défense du cinéma : celui de deux hommes qui ont passé leur vie à le faire, mais aussi à le protéger.
Scorsese, le GOAT
À 83 ans, Martin Scorsese reçoit les insignes de Grand Officier de la Légion d’honneur. Une distinction qui vient saluer autant une œuvre que son combat de longue haleine pour la conservation et la restauration du patrimoine cinématographique et pour la survie du cinéma indépendant. Car chez Scorsese, le cinéma n’est pas seulement une industrie. C’est une mémoire. Né à New York en 1942 et grandi dans Little Italy, le cinéaste a transformé très tôt ses obsessions en matière cinématographique : la religion, la culpabilité, la violence, les hommes qui cherchent une rédemption qui leur échappe, mais aussi cette ville de New York qu’il filme comme un personnage à part entière. Après Boxcar Bertha en 1972, il signe en 1973 Mean Streets, premier grand coup de tonnerre d’une filmographie monumentale.
Puis arrive Taxi Driver, en 1976. Travis Bickle, chauffeur de taxi solitaire sillonnant une New York nocturne et poisseuse, offre à Robert De Niro l’un de ses rôles les plus mémorables. Le film décroche la Palme d’or à Cannes et devient immédiatement l’un des chefs-d’œuvre de son époque.
Scorsese enchaînera avec New York, New York, Raging Bull, La Valse des pantins, Les Affranchis, Les Nerfs à vif, Casino, Gangs of New York, Aviator, Les Infiltrés, Shutter Island, Le Loup de Wall Street, Silence, The Irishman et, plus récemment, Killers of the Flower Moon.
Une filmographie où les personnages ne sont jamais vraiment des gentils. Ils veulent l’argent, le pouvoir, l’amour, Dieu, la reconnaissance ou simplement une deuxième chance. Ils courent, trahissent, prient, mentent, chutent. Et Scorsese, lui, continue de filmer.
De Niro, le caméléon
Face à lui, ou plutôt à ses côtés depuis 1973, Robert De Niro. Le comédien reçoit les insignes d’Officier de la Légion d’honneur, notamment pour son engagement en faveur de l’éducation à l’image et de la création audiovisuelle indépendante.
Il faudrait presque raconter sa carrière comme une succession de transformations. Le jeune Vito Corleone dans Le Parrain 2, rôle qui lui vaut en 1975 l’Oscar du meilleur acteur dans un second rôle. Le boxeur Jake LaMotta dans Raging Bull, pour lequel il décroche cette fois l’Oscar du meilleur acteur. Travis Bickle dans Taxi Driver. Jimmy Conway dans Les Affranchis. Max Cady dans Les Nerfs à vif. Sam « Ace » Rothstein dans Casino. Puis une autre facette, plus comique, dans Midnight Run, Mafia Blues ou Mon beau-père et moi.
De Niro n’est pas seulement l’acteur de Scorsese. Mais avec Scorsese, quelque chose s’est produit que le cinéma américain a rarement reproduit avec une telle intensité. Dix longs-métrages en commun, de Mean Streets en 1973 à Killers of the Flower Moon en 2023, en passant par Taxi Driver, Raging Bull, Les Affranchis, Casino et The Irishman. Cinquante ans d’une relation artistique qui a produit certaines des scènes les plus électriques du cinéma américain.
Dans Raging Bull, De Niro transforme son corps pour devenir Jake LaMotta. Dans Taxi Driver, il suffit presque d’un regard dans le rétroviseur pour installer la folie de Travis Bickle. Dans Les Affranchis, il n’a pas besoin de surjouer la violence : elle est déjà dans la façon dont Jimmy Conway entre dans une pièce, regarde quelqu’un et décide de son sort. C’est aussi cela, le cinéma de Scorsese et De Niro : des personnages qui semblent avoir continué à vivre quelque part après le générique.
Et puis il y a Leo
Dans la salle de la Villa Albertine, un autre visage racontait une autre transmission. Leonardo DiCaprio était présent parmi les invités. Et sa présence avait presque valeur de clin d’œil cinéphile : après De Niro, Scorsese a trouvé en lui un autre acteur capable de porter ses obsessions, ses personnages fiévreux et ses grandes fresques américaines.
Gangs of New York, Aviator, Les Infiltrés, Shutter Island, Le Loup de Wall Street puis Killers of the Flower Moon : six collaborations qui ont progressivement construit une autre relation majeure entre un réalisateur et son acteur. Dans Aviator, DiCaprio devient Howard Hughes, milliardaire, producteur et aviateur obsédé par ses avions et ses propres démons. Dans Les Infiltrés, il est un policier infiltré chez les gangsters de Boston. Dans Shutter Island, il s’enfonce dans un labyrinthe mental dont Scorsese fait une machine à brouiller les certitudes. Et dans Le Loup de Wall Street, il interprète Jordan Belfort, créature électrique, grotesque et fascinante, lancée à pleine vitesse dans l’Amérique de l’argent facile.
Comment oublier Killers of the Flower Moon. Pour la première fois, Scorsese réunit véritablement ses deux générations d’acteurs fétiches dans le même film : De Niro et DiCaprio, une rencontre qui donne au film une dimension presque testamentaire.
Trois générations, une même passion du grand écran
C’est finalement ce qui rend cette cérémonie new-yorkaise particulièrement cinématographique. Scorsese et De Niro appartiennent à la génération qui a fait exploser les codes du Nouvel Hollywood. Ils ont grandi avec les films de Powell, Welles, Hitchcock, Ford, Rossellini ou Visconti, et ont contribué à transformer à leur tour la manière de raconter l’Amérique.
DiCaprio lui appartient à une autre génération. Pourtant, lorsqu’il apparaît aux côtés des deux hommes à la Villa Albertine, le fil est évident. De Taxi Driver à Killers of the Flower Moon, de Travis Bickle à Ernest Burkhart, le cinéma de Scorsese n’a cessé de trouver des acteurs capables de faire exister ses personnages au-delà de la simple performance. La Légion d’honneur vient donc refermer, le temps d’une soirée, une drôle de boucle franco-américaine.



