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Portrait de Guillaume Diop premier danseur noir, nommé étoile, à l’Opéra de Paris © Julien Benhamou/OnP

Faut-il se réjouir de la nomination de Guillaume Diop, la nouvelle étoile noire de l’Opéra de Paris ?

L’Opéra de Paris a nommé Guillaume Diop 23 ans « étoile » le 10 mars dernier, dont le nom figurait parmi les cinq auteurs du manifeste « De la question raciale à l’Opéra », écrit en 2020 dans la foulée du mouvement #BlackLivesMatter.

La nomination de Guillaume Diop a été annoncée sur la scène du LG Arts Center de Séoul, en Corée du Sud, où le jeune danseur métis, ovationné, venait d’interpréter pour la seconde fois avec la danseuse étoile Dorothée Gilbert comme partenaire, le rôle d’Albrecht dans le ballet romantique Giselle, de Jean Coralli et Jules Perrot. Faut-il donc se réjouir de cette nomination, ou alors en avoir honte comme le souligne à juste titre sur sa page Facebook le réalisateur Alain Foix, qu’une institution comme l’Opéra de Paris nomme sur le tard son premier danseur noir, étoile, alors que bien avant lui, d’autres ont été tout aussi méritants ?

Un si long chemin

Jean-Marie Didière en Tybalt dans “Roméo et Juliette” © R.Torette

L’Opéra de Paris est considéré comme l’une des plus grandes institutions de danse au monde, avec une longue histoire et une tradition de performance de classe mondiale. Parmi les nombreux danseurs noirs exceptionnels qui ont émergé de cette institution, l’un des plus célèbres est sans doute le danseur Jean-Marie Didière entré en 1971 à l’École de danse puis en 1976 dans le Ballet de l’Opéra de Paris. Une blessure au talon d’Achille va malheureusement compromettre son ascension. Un autre danseur noir Éric Vu-An qui en 1986 est nommé avec Manuel Legris danseur étoile par Maurice Béjart, contre la volonté de Rudolf Noureev, qui contraint Maurice Béjart à faire marche arrière. Éric Vu-An devient alors artiste indépendant et est invité à danser pour plusieurs compagnies internationales. Il reviendra en 1987 à Paris, non plus en tant que « sujet », sa réputation de « danseur étoile » ayant été dès lors acquise à l’étranger, mais en tant que soliste invité. La liste est pourtant longue on pourrait citer Charles Jude, Kader Belarbi, Marie-José Redont, Serge Daubrac, Gil Isoart, Miteki Kudo, Takeru Coste, Chun-Wing Lam, Hohyun Kang, Keita Bellali, Seohoo Yun, Saki Kuwabara, Alycia Hiddinga, etc.

Le cas Millepied

Alvin Aley, chorégraphe qui a fondé le Alvin Ailey American Dance Theatre en 1958. © Bettmann/Getty Images

Deux danseurs ont essayé en leur temps de faire bouger les mentalités, en s’inspirant du des ballets d’Alvin Aley, Patrick Dupond et Benjamin Millepied deux figures majeures de la danse classique française. Bien que leurs parcours diffèrent quelque peu, ils ont tous les deux connu une grande réussite sur scène et ont contribué de manière significative à la promotion de la danse dans le monde entier. Bien que leur style de danse soit différent, Dupond et Millepied partageaient une passion commune pour l’art de la danse. Leur talent et leur dévouement ont inspiré de nombreux danseurs et danseuses du monde entier, et leur influence se fait encore sentir aujourd’hui dans le monde de la danse. L’un comme l’autre ont déploré le manque de diversité dans les corps de ballet de l’Opéra de Paris, et on se souvient du départ en fanfare de Benjamin Millepied qui comme le souligne un article du Monde, au sujet de La Bayadère, ballet du XIXe siècle dont l’exotisme est raccord avec l’époque coloniale, Benjamin Millepied avait rebaptisé la « danse des négrillons » « danse des enfants », et refusé que les jeunes danseurs de l’école de l’Opéra national de Paris soient, comme à l’habitude, maquillés en noir. Un refus du blackface qui avait suscité quelques remous, sur les réseaux sociaux. Bien que Français, Benjamin Millepied, ancien danseur du New York City Ballet, né en 1977 à Bordeaux a lui aussi étudié à l’École de danse de l’Opéra de Paris avant de rejoindre le corps de ballet de l’Opéra à l’âge de 16 ans. Connu pour son travail de chorégraphie, notamment pour le film Black Swan de Darren Aronofsky, pour lequel il a créé toutes les chorégraphies, Millepied qui a été directeur de la danse du Ballet de l’Opéra de Paris de 2014 à 2016, a travaillé à moderniser la compagnie et à la rendre plus accessible au grand public, notamment à plus de diversité. En 2012, il a fondé sa propre compagnie de danse, LA Dance Project, qui se produit régulièrement à Los Angeles et dans le monde entier.

La prise de conscience Black Lives Matter

Guillaume Diop dans  “Giselle/Albrecht” d’après Jean Coralli et Jules Perrot © StudioAL

Dès 2021, Alexander Neef directeur général de l’Opéra, avait annoncé toute une série de mesures à l’occasion de la présentation d’un rapport sur la diversité, commandé à l’historien Pap Ndiaye l’actuel ministre de l’Éducation national, et à la secrétaire générale du Défenseur des droits Constance Rivière. L’Opéra avait décidé de revoir ses critères de recrutement au sein de son école de danse, et nommer un référent, comme l’avait fait le Metropolitan Opera de New York suite au mouvement Black Lives Matter. Alexander Neef, s’était ainsi engagé « dès la saison 2021-2022 à une plus grande présence des artistes issus de la diversité », en « élargissant nos processus de recrutement et de sélection des artistes ainsi que nos politiques d’invitations et de commandes » déclarait-il. En nommant Guillaume Diop danseur étoile, le directeur de l’Opéra entendait tenir ainsi ses engagements.

Né le 6 mars 2000 à Paris, Guillaume Diop a commencé sa formation de danse à l’âge de quatre ans, d’abord grâce à l’éveil à la danse contemporaine, le conservatoire de danse classique à huit ans, puis le conservatoire à rayonnement régional de Paris à 10 ans et enfin l’école de danse de l’Opéra national de Paris qu’il intègre en 2012, et gravi les échelons pour devenir étoile en 2023, à seulement 23 ans. Il se fait très vite remarquer pour ses performances éblouissantes dans une variété de rôles notamment dans Etudes (Harald Lander), Raymonda, Cendrillon, Le Lac des cygnes, Roméo et Juliette (Rudolf Noureev), The Seasons’ Canon (Crystal Pite), Blake Works I (William Forsythe), Iolanta/Casse-noisette (Œuvre collective), Notre-Dame de Paris (Roland Petit). Dans les rôles de soliste : Pas de deux de l’acte III, La Belle au bois dormant, Roméo, Roméo et Juliette, Basilio Don Quichotte, Solor, La Bayadère, le Prince Siegfried, Le Lac des cygnes (productions de Rudolf Noureev), Variation, Vaslaw (John Neumeier), Études (Harald Lander), Albrecht / Giselle (d’après Jean Coralli et Jules Perrot). Cependant, pendant ses années à l’Opéra de Paris, Guillaume Diop est déstabilisé par le manque de représentativité des danseurs de couleurs dans la danse classique, si bien comme il le relate sur le plateau de l’émission Quotidien de Yann Bartez, on lui propose d’aller à la rencontre du ballet de Alvin Haley, danseur afro-américain qui a créé la troupe de danse qui porte son nom. Heureusement la technique impeccable de Guillaume Diop, sa grâce et sa présence scénique, ainsi que sa capacité à incarner une gamme de personnages et de styles de danse différents, le place sur la liste des favoris comme danseur étoile. Promu « sujet » à l’issue du concours de novembre 2022, et Guillaume Diop accède ainsi au titre d’étoile sans passer par la case « premier danseur », comme le veut la règle, et comme ce fut le cas de ses prédécesseurs, dont Laurent Hilaire en 1985, Manuel Legris en 1986 ou Mathieu Ganio en 2004. Puis qu’il en faut un premier bravo à Guillaume Diop, mais comme le dit si bien Alain Foix : « Il faut arrêter de dire que Guillaume Diop est un danseur noir. “Le premier danseur étoile noir à l’opéra de Paris”, dit-on. Il est aussi noir que blanc puisqu’il est métis. Ne devenons pas américains pour qui “one drop of blood” (une seule goutte de sang noir) fait de vous un noir. L’autre problème est qu’on l’annonce noir alors que nous savons bien que s’il avait un taux de mélanine plus prononcé, il n’aurait eu aucune chance du fait de la politique discriminatoire de cette vieille institution. Assez d’hypocrisie et arrêtez de faire une gloire de ce qui devrait être une honte. La honte d’avoir attendu tant de siècles pour une chose normale. Non comme disait Richard Wright à Jean-Paul Sartre : “en Amérique il n’y a pas de problème noir, mais un problème blanc“.

1 réflexion sur “Faut-il se réjouir de la nomination de Guillaume Diop, la nouvelle étoile noire de l’Opéra de Paris ?”

  1. Oui il faut réjouir de la nomination de ce bel homme talentueux. Maintenant, il ne faudrait pas lui faire danser un des sept nains de Blanche Neige ; il n’est pas Omar Sy !

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