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Jean-Luc Godard en août 1966 © Giancarlo Botti 

Jean-Luc Godard : la Nouvelle Vague rend son dernier souffle

Le cinéaste de la Nouvelle vague Jean-Luc Godard est mort le 13 septembre à l’âge de 91 ans par suicide assisté, en laissant plus d’une centaine de films en héritage. A bout de souffle, qui a lancé sa carrière, reste son plus grand chef d’œuvre, suivi de Pierrot le fou et Le Mépris.

Avec une carrière débutée dans les années 1950 comme critique de cinéma, Jean-Luc Godard aura marqué le cinéma français avec panache, entre irrévérence et déclarations politiques assumées. A bout de souffle, son premier long métrage, adapté d’un fait divers, est celui qui reste dans les mémoires comme l’un des symboles de la Nouvelle Vague avec Les Quatre Cents Coups de François Truffaut et Le Beau Serge de Claude Chabrol, ses anciens collègues des Cahiers du Cinéma avec Éric Rohmer et Jacques Rivette. Mais c’est avec Truffaut dont il fut proche puis en rivalité qu’il entretiendra une relation épistolaire violente, jusqu’à la mort du réalisateur du Dernier Métro. Adulé, récompensé, honni, Godard ne laisse pas indifférent. Seule ombre au tableau : des propos antisémites qu’il aurait tenus en 2006 en aparté du film Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard, d’Alain Fleischer et raconté par ce dernier dans son livre Courts-circuits.

Le cinéaste de la Nouvelle Vague

Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo dans “A bout de souffle” de Jean-Luc Godard © StudioCanal/ Société Nouvelle de Cinématographie

Inventée par la journaliste Françoise Giroud qui avait écrit un livre sur la nouvelle génération marquée par la guerre d’Algérie, la Nouvelle Vague est reprise par un critique de cinéma pour qualifier cette nouvelle génération de réalisateurs, où tout est nouveau. Nouvelle caméra plus légère, nouveau son, nouvelle production, nouveau montage, même les dialogues sont nouveaux parfois crus comme dans cette tirade de A bout de souffle où Jean-Paul Belmondo dans le rôle de Michel Poiccard, alias Laszlo Kovacs, au volant de sa voiture américaine sur une route de campagne clope à la bouche a cette tirade restée dans les annales : “Si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aimez pas la ville… Allez vous faire foutre !” Une irrévérence que Godard adresse au milieu jusque là conventionnel du cinéma comme pour lui dire si vous n’aimez pas mon cinéma : « Allez vous faire foutre ! » Godard sort du cadre, prend un risque et ça fonctionne. Le spectateur est emporté dans un tourbillon. La désinvolture de Belmondo dans cette folle poursuite face à la mort, les cheveux courts et l’accent de Jean Seberg rencontrent une critique et un succès immédiats. Une révolution dans le septième art, mais aussi une révolution sociale, les personnages de Belmondo et Jean Seberg modèles avant-gardistes d’une jeunesse elle aussi à bout de souffle qui criera sa rage en 1968. Mais avant mai 68, deux autres films tout aussi exceptionnels suivront, Le Mépris avec Piccoli et Brigitte Bardot et Pierrot le Fou où là encore Belmondo dans le rôle de Ferdinand Griffon dit Pierrot, entraîne Anna Karina dans un grand périple amoureux sous fond de complot politique et de trafic d’armes. Dans Le Mépris, autre film culte de Jean-Luc Godard adapté du roman d’Alberto Moravia, et tourné dans le somptueux décor de la villa Malaparte, c’est encore une histoire de couple, mais qui cette fois se déchirent, et donnera lieu à la réplique la plus célèbre du film : « Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ? »

Godard l’insoumis

Jean-Luc Godard filme une manifestation à Paris, le 06 mai 1968 © afp.com/PIGISTE

Jean-Luc Godard va ensuite s’engouffrer dans la révolution de mai 68, pour finir par faire « sa » révolution. Engagé contre la guerre du Vietnam, son cinéma devient par la suite militant, avant de se réfugier à la fin des années 70 sur les terres suisses de son enfance, cultivant les apparitions rares, et les déclarations en forme d’uppercut. En 2014 dans un entretien au journal Le Monde, le cinéaste adepte de la provocation, avec son éternel cheveu sur la langue s’était réjouit de l’arrivée de l’extrême droite en tête des européennes en France, ajoutant que François Hollande alors président de la République, devrait nommer Marine Le Pen comme Premier ministre. Interrogé par les journalistes sur les raisons de cette prise de position, quand ses convictions d’homme de gauche sont connues du public, le cinéaste répond : « Pour que ça bouge un peu. Pour qu’on fasse semblant de bouger, si on ne bouge pas vraiment. Ce qui est mieux que de faire semblant de ne rien faire ». Quelques années auparavant en 2010, c’est Hollywood temple de la cinématographie qui décidait de l’honorer d’un Oscar pour l’ensemble de sa carrière lors des Governors Awards, au côté de Francis Ford Coppola et de l’acteur Eli Wallach. Godard qui s’était radicalisé et marginalisé, avait snobé la même année, le Festival de Cannes qui projetait son dernier opus, Film Socialisme, et n’avait étonné personne en ne se déplaçant pas pour venir chercher sa statuette venant surtout d’une industrie qu’il avait souvent critiquée.  

Une énorme influence sur le cinéma américain

Jean-Luc Godard reçoit  un César d’honneur en 1998 © Jack GUEZ/AFP

Mais la polémique était arrivée surtout avec l’apparition l’année précédente en octobre 2009 à la une du Jewish Journal, intitulé “Jean-Luc Godard est-il antisémite ?” Le journal revenait sur les différentes controverses provoquées par le réalisateur de la Nouvelle Vague, antisioniste assumé et défenseur de la cause palestinienne. Jean-Luc Godard dans son documentaire Ici et ailleurs sorti en 1976, y avait accolé des images d’Hitler et de Golda Meir l’ancienne Premier ministre d’Israël. Le New York Times avait titré : « Un Oscar d’honneur ravive la controverse » et Los Angeles TimesEst-ce un problème si (Godard) est antisémite ?” arguments à l’appui, le journaliste répondait, que finalement, non. L’Académie des Oscars qui pourtant compte parmi ses membres beaucoup de personnalités juives, n’avait pas tenu rigueur au cinéaste lui reconnaissant même “une extraordinaire contribution à l’art du cinéma“. Ajoutant : “l’antisémitisme est bien sûr déplorable, mais l’Académie n’a trouvé aucune accusation convaincante à l’encontre de M. Godard“. On pardonne tout aux génies, même leurs égarements. Le cinéma français a bien récompensé Roman Polanski pour des faits jugées bien plus graves aux Etats-Unis. Godard qui a eu une énorme influence sur le cinéma américain, de Scorsese à De Palma, en passant par Soderbergh, Tarantino ou Jarmusch, fera salle comble avec la projection de son Film Socialisme dans le cadre du festival de l’American Film Institute (AFI Fest) à Hollywood les jours suivants. Preuve encore de la reconnaissance de la profession, sa conférence de presse virtuelle au festival de Cannes, en 2018, un ultime pied de nez à cette industrie qu’il a la fois aimé et détesté.

A l’annonce de sa mort les réactions ont été nombreuses. Le président de la République Emmanuel Macron a salué le « plus iconoclaste des cinéastes de la Nouvelle Vague ». « Merci Monsieur Godard d’avoir repoussé les frontières du cinéma », a tweeté l’acteur et producteur Antonio Banderas. « Et Godard créa le Mépris et c’est à bout de souffle qu’il a rejoint le firmament des derniers grands créateurs d’étoiles », a réagi Brigitte Bardot qu’il a fait jouer dans Le Mépris.

Récompenses :

Ours d’or au Festival de Berlin en 1965 pour Alphaville

Ours d’argent du meilleur réalisateur en 1960 pour A bout de souffle

Ours d’argent extraordinaire en 1961 pour Une femme et une femme

Lion d’or d’honneur en 1982 à la Mostra de Venise

Lion d’or du meilleur film pour Prénom Carmen en 1983

César d’honneur en 1987

César d’honneur en 1998

Oscar d’honneur en 2010 pour l’ensemble de sa carrière

Prix du jury du Festival de Cannes pour Adieu au langage en 2014

Palme d’or spéciale pour Le Livre d’image et toute son œuvre au 71ème Festival de Cannes en 2018

Godard avait refusé l’ordre du mérite pour deux raisons : « D’abord, je n’ai aucun mérite. Ensuite, je n’ai d’ordre à recevoir de personne. »

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