La marque espagnole Zara a annoncé mardi 18 mars la signature d’un « partenariat artistique » de deux ans avec le designer britannique de 65 ans, qui avait été évincé du groupe LVMH en 2011 après avoir tenu des propos antisémites. © Photo prise au siège de Maison Margiela, à Paris, en 2018. © PAOLO ROVERSI/Compte Instagram de John Galliano

John Galliano, la couture après la chute

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Longtemps considéré comme l’un des génies les plus flamboyants de la mode, John Galliano a connu dans les années 2000, une ascension fulgurante, une disgrâce brutale, puis une lente remontée vers la lumière. Son retour annoncé aux côtés de Zara, près de quinze ans après son éviction de Dior, ravive autant les espoirs que les interrogations. Peut-on vraiment réhabiliter un créateur sans effacer ses fautes ?

L’enfant terrible devenu roi de la couture

Il y a chez Galliano quelque chose du météore, une trajectoire incandescente qui, dès les années 1990, fascine autant qu’elle dérange. Au départ, il y a une famille venue d’ailleurs et un enfant qui observe. Un père anglais d’origine italienne, plombier, et une mère espagnole qui aime les étoffes et le flamenco, et c’est peut-être là que tout commence, dans ce mélange de rigueur ouvrière et de flamboyance domestique. Lorsqu’ils s’installent à Battersea, au sud de Londres, le quartier est pauvre, traversé de langues, de visages, de musiques venues d’Afrique, d’Asie, des Caraïbes. Galliano dira plus tard que ce chaos-là fut sa première école, une “source d’enrichissement culturel fantastique”.

Direction Central Saint Martins au début des années 1980, mais déjà, l’apprenti surdoué ne pense pas la mode comme un simple vêtement. C’est en travaillant en parallèle au National Theatre, qu’il apprend le costume, le geste, la scène. Très vite, ses silhouettes ne marchent plus, elles racontent. En 1984, son défilé de fin d’études, inspiré de la Révolution française, fait sensation. Des silhouettes outrées, théâtrales, presque insolentes. Les critiques ne parlent pas encore de génie, mais déjà d’un regard.

Sauf que le regard ne suffit pas à payer les loyers. Galliano lance sa marque, vend quelques pièces, une première à Diana Ross, mais les industriels hésitent. Trop complexe, trop cher, trop en avance. Le jeune styliste persiste, collection après collection, décroche un prix en 1987, mais reste à la lisière du succès. Alors il part à Paris, presque sans rien, porté par quelques rencontres.

Au début des années 1990, la scène est presque romanesque, un jeune créateur brillant, sans argent, qui présente des collections saluées par la critique mais ignorées par le commerce. La nuit précédant un défilé, sa collaboratrice se souvient qu’ils avaient froid, faim, et pas un sou. Galliano manque une saison, pense rentrer à Londres. Puis, presque par miracle, des soutiens apparaissent. Anna Wintour, André Leon Talley, qui voient en lui ce que l’industrie ne sait pas encore exploiter.

Dans un studio précaire près de la Bastille, il recommence. Quelques clientes célèbres passent, Madonna, Papa Wemba, juste assez pour survivre. Et surtout, il affine sa langue : une obsession pour le biais, cette coupe difficile qui fait onduler le tissu comme une peau vivante, héritée de Madeleine Vionnet. Galliano ne suit pas la mode, il la plie à ses obsessions. Lentement, sans bruit, le monde commence à le remarquer. Avant, bientôt, de ne plus voir que lui.

Lorsqu’il est nommé directeur artistique de Givenchy en 1995, puis de Dior en 1996 par Bernard Arnault, l’histoire de la mode bascule. Chez Dior, Galliano ne se contente pas de perpétuer un héritage, il le dynamite. Ses défilés sont des spectacles totaux, qui mêlent références historiques, et audace technique, à l’image de la collection inspirée de Marie Antoinette ou de ses relectures orientalisantes qui marquent les rédactrices de mode et tous les observateurs.

Le succès est immédiat et massif. Dans les années 2000, Galliano incarne une forme de toute-puissance. Adulé par la critique, soutenu par les ventes, il devient l’un des rares créateurs capables de faire dialoguer haute couture et culture populaire, spectacle et commerce.

2011, la chute

Mais les mythologies de la mode ont souvent leurs zones d’ombre. Le 24 février 2011, une vidéo tournée dans un café parisien montre un Galliano visiblement éméché, proférant des insultes antisémites, déclarant : « I love Hitler ». L’onde de choc est immédiate. En quelques jours, Dior annonce sa suspension puis son licenciement. La maison parle d’une « tolérance zéro » face à de tels propos. Le procès qui suit en juin 2011 à Paris, aboutit à une condamnation pour injures publiques à caractère antisémite, assortie d’une amende avec sursis.

Galliano, jusque-là figure intouchable, devient persona non grata. La violence de la chute est à la mesure de l’ascension : brutale, publique, irréversible en apparence.

Addictions et effondrement

Très vite, le récit bascule du scandale à la déchéance personnelle. Dans plusieurs entretiens accordés après les faits, notamment à Vanity Fair en 2013, Galliano évoque son alcoolisme et sa dépendance aux médicaments, ou il décrit un état de perte de contrôle avancée au moment des faits.

« Je n’étais pas moi-même », explique-t-il alors, évoquant une spirale d’addictions alimentée par la pression constante du système de la mode, où le rythme des collections laisse peu de place à la fragilité. Le surdoué de la mode entame alors une cure de désintoxication et disparaît presque totalement de la scène publique pendant plusieurs années.

La lente réhabilitation

Il faudra attendre 2014 pour voir apparaître les premiers signes d’un retour. Cette année-là, Galliano est nommé directeur artistique de Maison Margiela par Renzo Rosso. Un pari risqué, mais calculé, Margiela, maison conceptuelle, semble offrir un cadre propice à une renaissance plus discrète. Au fil des années, Galliano reconstruit patiemment sa légitimité. Ses collections pour Margiela, saluées pour leur inventivité, témoignent d’un apaisement stylistique, sans renoncer à la dimension narrative qui a fait sa réputation.

En parallèle, il multiplie les prises de parole mesurées, évoquant son travail sur lui-même, ses rencontres avec des représentants de la communauté juive, et sa volonté de comprendre l’ampleur de ses actes. Une réhabilitation lente, jamais totalement acquise, mais progressivement acceptée par une partie du milieu.

Zara, le pari de la rédemption

Nouveau coup de tonnerre, Zara, fleuron du groupe Inditex, annonce le 18 mars, un partenariat artistique de deux ans avec John Galliano, 65 ans, évincé de LVMH en 2011 après ses propos antisémites. Après avoir quitté Maison Margiela fin 2024, le créateur, que certains imaginaient chez Fendi ou Chanel, surprend en choisissant la marque de fast fashion espagnole comme nouveau terrain de jeu.

Le choix de Zara n’est pas anodin, la marque espagnole s’offre ici un créateur issu du sérail du luxe le plus exclusif. Une rencontre des contraires, mais les frontières entre haute couture et grande distribution se brouillent, depuis longtemps et le storytelling compte autant que le produit. Pour Galliano, l’enjeu est double. Il s’agit à la fois de prouver qu’il peut encore créer pour un public élargi, loin des salons feutrés de la couture, et de consolider une réhabilitation toujours fragile. Pour Zara, le pari est tout aussi audacieux : capitaliser sur le génie créatif d’un nom chargé d’histoire, sans raviver les controverses.

Peut-on vraiment tourner la page ?

La question demeure, suspendue au-dessus de cette annonce comme une ombre persistante. Peut-on dissocier l’œuvre de l’homme ? La comparaison avec Kanye West, connu également sous le nom de Ye s’impose, mais elle souligne surtout un écart décisif dans la manière dont l’industrie et l’opinion publique traitent des trajectoires pourtant marquées par des propos similaires.

Là où Galliano, après 2011, a reconnu les faits, s’est excusé à plusieurs reprises, et a engagé un travail de désintoxication et s’est tenu pendant des années dans une relative discrétion avant de revenir progressivement, Ye, à l’inverse, a multiplié les déclarations antisémites à partir de 2022, les revendiquant publiquement, les répétant sur différents réseaux, jusqu’à rompre avec la plupart de ses partenaires commerciaux, notamment Adidas, qui a mis fin à leur collaboration en octobre 2022. Cette différence d’attitude face à la faute, contrition d’un côté, surenchère de l’autre, explique en grande partie pourquoi l’un peut aujourd’hui prétendre à une forme de réintégration, quand l’autre demeure, pour une large part du monde économique et culturel, durablement infréquentable, malgré un semblant de repentance qui laisse encore perplexe.

En revenant par la porte inattendue de Zara, Galliano ne signe pas seulement un nouveau chapitre de sa carrière. Il met à l’épreuve une industrie entière, sommée de répondre à une question inconfortable : que fait-on, au fond, des génies qui chutent ?

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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