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Une femme se coupe les cheveux lors d’une manifestation à Istanbul, le 2 octobre 2022 © Dilara Senkaya/Reuters

Mahsa Amini : pourquoi les femmes sont-elles les seules à se couper les cheveux en signe de solidarité ?

En France plusieurs artistes françaises se sont filmées en train de se couper une mèche de cheveux en soutien aux femmes iraniennes. Un geste qui interroge sur le degré d’implication des hommes. Pourquoi la solidarité capillaire ne serait uniquement qu’une histoire de femmes ?

À la suite de la mort de Mahsa Amini, cette jeune Kurde iranienne de 22 ans arrêtée par la police des mœurs pour “port de vêtements inappropriés”, l’écho s’est fait retentissant à travers la Planète. Dans les rues, de Téhéran les femmes sont nombreuses à brûler leur hidjab en scandant Femme, vie, liberté, et certaines se coupent en public les cheveux pour protester contre la République islamique, un geste fort, quand on sait le risque qu’elles encourent. Portées par un élan de solidarité, de nombreuses femmes à travers le monde, se filment en train de se couper une mèche de cheveux, certaines dans des enceintes politiques, à l’image de la députée suédoise Abir Al-Sahlani qui s’est délestée d’une partie de sa chevelure, au Parlement européen. En revanche, aucun homme n’a montré sa solidarité de manière aussi radicale, ce qui est à déplorer, car comme toujours, le sacrifice, dans l’Histoire, la vie, les contes de fées, ou encore la religion reste une histoire de femme.

Les artistes françaises se filment et se coupent les cheveux

Juliette Binoche, Angèle et Isabelle Adjani © Instagram

Juliette Binoche, Angèle, Isabelle Huppert, Muriel Robin, Isabelle Adjani, Julie Gayet, Charlotte Rampling, Juliette Armanet, Firmine Richard, Laure Calamy, Marie-Philomène Nga, Charlotte Gainsbourg et sa mère Jane Birkin, elles se sont toutes prêtées à cet élan de solidarité en se coupant une mèche de cheveux pour marquer leur soutien aux Iraniennes. Un geste mal perçu, parfois raillé sur les réseaux sociaux, certains internautes leur reprochant leur manque de solidarité avec les Gilets jaunes, d’autres les traitant de Bobo qui ne prenaient pas de risque, puisque leur coupe serait vite rattrapée par un célèbre coiffeur. La chercheuse Asal Begheri a de son côté salué le message militant, artistique et féministe extrêmement important”, au Point. La vidéo partait pourtant d’un bon sentiment, puisqu’elle est à l’initiative de trois avocats, dont la bâtonnière de Paris, Julie Couturier, l’ancienne présidente du Conseil national des barreaux, Christiane Feral-Schuhl, et Richard Sédillot, spécialisé dans la défense des droits de l’homme. Ce dernier s’était par le passé mobilisé pour la libération de l’avocate iranienne Nasrin Sotoudeh condamnée à trente-trois ans de détention et 148 coups de fouet et qui avait entamé une grève de la faim.

Il est vrai qu’une Michelle Obama, une Jill Biden ou encore Brigitte Macron se coupant les cheveux auraient eu une tout autre portée symbolique, mais Outre-Atlantique aucune star ne s’est risquée à abimer sa coiffure longuement étudiée par un visagiste ayant pignon sur rue à Hollywood, ou gâché une extension hors de prix en signe de solidarité. Au Canada, il faut saluer le geste de la comédienne Louise Deschâtelets qui s’est coupé une mèche de cheveux en direct sur le plateau de l’émission “Le monde à l’envers”. En France, les soutiens politiques se sont faits rares, hormis la maire de Paris Anne Hidalgo qui s’est elle aussi coupée une mèche de cheveux et qui va proposer l’attribution de la citoyenneté d’honneur de la ville à titre posthume à Mahsa Amini. « Toutes les démocraties du monde doivent se faire les porte-voix du combat des femmes iraniennes. Avec nous derrière elles, elles seront plus fortes », a affirmé l’édile de Paris en dévoilant le jeudi 6 octobre sur le parvis de l’Hôtel de Ville, un portrait de Mahsa Amini avec l’inscription : « Femme, vie, liberté. Paris solidaire des femmes iraniennes ». On le sait, même si toutes les femmes du monde se faisaient la boule à zéro, il y aurait très peu de chance que le régime des Mollahs ne bouge un cil en faveur des femmes iraniennes. Ce qui doit nous interroger en revanche, c’est plutôt le comportement de hommes, ceux qui à part balbutier quelques mots de soutien, n’ont rien sacrifié de leur apparence, ni cheveux, moustache ou barbe. Un hater allant même jusqu’à dire sur les réseaux sociaux « qu’il ne donnerait pas un poil de son cul ».

Ce sont les femmes encore et toujours qui se sacrifient

Isabelle Adjani et Julie Gayet © Instagram

Tout au long de l’Histoire, ce sont les femmes qui ont été humiliées à cause de leur chevelure. Dans la chasse aux sorcières de Salem, les femmes ont eu le crâne rasé pour que des hommes puissent y chercher la “marque des sorcières”, en France les femmes accusées d’avoir fréquenté l’ennemi allemand pendant la guerre ont été exhibées dans les rues de Paris à la libération, déchaussées et tondues, des croix gammées tracées sur le visage. Pour les hommes la chevelure est chargée de symboles viriles. Dans la Bible Salomon ne tire sa force que dans sa chevelure, qu’il finit par perdre quand Dalila lui coupe les cheveux. En France elle était un emblème de la royauté associée à la puissance comme chez les Viking. Dans son livre Les sens du poil, paru en 2015, Christian Bromberger, professeur émérite d’anthropologie à l’université d’Aix-Marseille, membre de l’Institut universitaire de France, et ancien directeur de l’Institut français de recherche en Iran, nous explique que « Le rasage, est une marque de l’esclavage, de suppression de l’identité, un signe de dégradation ». Est-ce que cette notion encore présente dans l’inconscient de certains hommes suffit-elle à justifier leur manque de solidarité capillaire ? Symbole de séduction pour la femme, qu’elle doit cacher aux yeux des hommes, la chevelure est aussi un symbole de liberté à laquelle certaines doivent renoncer. Dans la série Unorthodox sur Netflix l’actrice Shira Haas interprète Esther “Esty” Shapiro, une jeune juive ultra-orthodoxe qui observe son reflet dans la glace tandis que de longues mèches de cheveux tombent par terre sol et que des larmes coulent le long de ses joues. Une tradition hassidique selon laquelle une femme mariée doit porter les cheveux courts cachés sous une perruque. Dans la série, on découvre plus tard que la jeune femme va fuir ce strict conservatisme culturel de sa communauté Satmar de Brooklyn pour se réfugier à Berlin, et jeter sa perruque dans un lac dans un acte de libération et renaissance. A la suite de la vidéo des artistes françaises se coupant une mèche de cheveux, l’actrice Véronique Genest s’était moquée en suggérant sur Twitter : “Allez ! On tente la boule à zéro ?  avant de poursuivre : “Parce que franchement mesdames, c’est bien de faire un geste, mais par rapport à ce qu’endurent ces femmes, ça ou rien“. Ce à quoi nous lui répondons : “qu’il vaut mieux ça, que rien ! “.

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