Des millier de personnes étaient rassemblées contre le racisme, ce samedi 4 avril 2026 sur le parvis de la mairie de Saint-Denis à l'appel du nouveau maire Bally Bagayoko. © Alain Edoko

Des milliers de personnes rassemblées contre le racisme à l’appel de Bally Bagayoko

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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« Nous sommes la France ! » Samedi 4 avril, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées à Saint-Denis pour dénoncer le racisme, à l’appel du nouveau maire « insoumis » Bally Bagayoko. L’édile avait lancé cette mobilisation après avoir été la cible d’une campagne de haine, marquée notamment par des propos à caractère raciste tenus sur CNews.

Depuis la tribune, au terme de ce « rassemblement citoyen », le maire a salué l’ampleur de la mobilisation : « Nous sommes aujourd’hui extrêmement nombreux (…) Nous n’avons pas peur de l’extrême droite. La lutte contre le racisme est une lutte que nous allons gagner. Nous sommes la France ! » La journée s’est achevée dans une atmosphère à la fois militante et festive, conclue par une Marseillaise reprise en chœur par la foule.

Une élection sous tension et des attaques ciblées

Il ne s’agissait pas d’une marche, mais bien d’un point de convergence. Un lieu chargé d’histoire, où se sont retrouvées des milliers de personnes venues de toute l’Île-de-France et au-delà. Sur le parvis de la basilique de Saint-Denis, ville des Rois et des Reines, ce samedi, le rassemblement organisé à l’appel de Bally Bagayoko a pris des allures de démonstration politique, autant que de moment de témoignages. Les pancartes donnent le ton : « Bolloré, l’Arcom, Macron, tous complices », « Les haineux, étouffez-vous dans votre haine »… Dans la foule, quelques slogans fusent, « Nous sommes tous des enfants de Gaza ! », « Siamo tutti antifascisti ! ». Il faut attendre un mot d’ordre plus ancien, presque générationnel, « La jeunesse emmerde le Front national », pour voir le podium et les manifestants s’animer véritablement.

Dès le début de l’après-midi, pourtant, l’accès au site s’est compliqué. La ligne 13 du métro parisien, axe central pour rejoindre la ville, a été interrompue pour une panne technique évoquant un problème sur un rail. Une situation fréquente sur cette ligne saturée, mais qui, dans ce contexte précis, a alimenté des soupçons parmi certains participants. Sans qu’aucune preuve ne vienne les étayer, des voix ont évoqué la possibilité d’un acte de malveillance destiné à freiner l’arrivée des militants. Mais loin de décourager, l’incident a plutôt renforcé la détermination. Les itinéraires ont été adaptés, les correspondances multipliées, ligne 7, tramway, trajets improvisés, et, progressivement, la foule s’est densifiée autour de la basilique. À mesure que les prises de parole s’enchaînaient, l’ampleur du rassemblement devenait évidente : plusieurs milliers de personnes, venues écouter, témoigner, mais aussi signifier une présence.

L’événement prend racine dans une séquence politique nationale. L’élection de Bally Bagayoko, soutenu par la gauche et notamment par la dynamique portée par Jean-Luc Mélenchon, a immédiatement suscité des réactions virulentes. Depuis son accession à la mairie, l’édile fait face à une série d’attaques, dont certaines explicitement racistes. Sur les réseaux sociaux comme dans certains espaces médiatiques, les critiques ont parfois dépassé le cadre politique pour viser l’homme lui-même, son identité, son parcours. « Narcotrafic », « Tribu », « grands singes » des mots prononcés sur CNews pour disqualifier le nouveau maire LFI. Pour ses soutiens, ces attaques ne relèvent pas de simples dérapages isolés mais d’un phénomène structurel : la persistance d’un racisme politique visant particulièrement les élus issus de la diversité.

Paroles d’élus : « une double exposition »

Sur scène Assa Traoré, figure de la lutte contre les violence policières et plusieurs élus ont pris la parole. Dans la foule, nombre d’entre eux, notamment noirs, décrivent une expérience similaire : depuis leur élection, ils disent être confrontés à une « double exposition ». Critiqués pour leurs positions politiques, ils le sont aussi pour ce qu’ils représentent.

Rencontrée sur place, Régine Komokoli, conseillère municipale à Rennes (Ille-et-Vilaine) et figure singulière pour être l’une des premières élues issues d’un parcours de sans-papiers, raconte une violence devenue presque routinière depuis son entrée en politique. Elle dit avoir reçu « rien qu’en 48 h plus de 300 » de messages injurieux et haineux, mêlant attaques racistes, sexistes et remises en cause de sa légitimité. Ajouté à cela, une brique lancée dans son appartement. Face à cette déferlante, elle a déposé plainte contre X, dénonçant un climat qui dépasse les cas individuels et s’inscrit, selon elle, dans une banalisation des discours hostiles visant les élus perçus comme « racisés ». Son témoignage fait écho à une séquence plus large : ces derniers jours, plusieurs responsables politiques noirs, notamment à La France insoumise, ont été visés par des messages ou courriers à caractère raciste, dans un contexte que le mouvement décrit comme une « campagne raciste persistante » visant aussi le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko .

Venue à Saint-Denis pour lui apporter son soutien, Régine Komokoli insiste sur la nécessité de faire bloc face à ces attaques. Elle souligne toutefois bénéficier d’une protection, évoquant notamment le rôle du préfet, qui, dans certains cas récents visant des élus, a pu se constituer partie civile ou renforcer les dispositifs de sécurité . Pour l’élue rennaise, ce qui se joue dépasse sa propre situation : « Ce qui se passe est très grave. Ces personnes sont très dangereuses pour la République. Ma famille a peur mes enfants ont peur. » Sa présence à Saint-Denis s’inscrit ainsi dans une logique de solidarité politique, mais aussi dans une volonté de rendre visible ce qu’elle décrit comme un continuum de violences, des réseaux sociaux jusqu’à la sphère publique.

« Bally Bagayoko fait peur à une droite française qui a peur de voir émerger une figure puissante qui a le pouvoir de fédérer autour d’elle », confie Céleste Baudot, élue LFI de Bagnolet. Elle ajoute : « Il faut garder en tête qu’on parle de Nouvelle France, c’est pas si nouveau, des maires noirs il y en a eu. Il faut prendre la mesure qu’on s’inscrit dans cette continuité là. Il ne faut pas nier l’apport des héritiers de l’immigration. Avoir ce racisme décomplexé sur CNews, sur toutes les chaînes d’infos, c’est nier l’histoire de la République.» Des remarques qui résument le sentiment partagé par un autre participant, celui de Ibrahima Ndiaye élu de Gennevilliers en charge de la vie associative : « Ces attaques sont injustes c’est un français on ne doit pas l’attaquer par rapport à son origine, Bally Bagayoko est né en France à Levallois. Il a été élu pendant des années, c’est quelqu’un qui ne mérite pas cette discrimination. » Un autre élu parisien sur les listes communistes ancien parti de Bally Bagayoko, est venu lui aussi apporter son soutient. Ladji Sakho ouvrier, ancien résident de foyer pour travailleurs migrants figurait sur la liste de l’union de la gauche et des écologistes conduite par Emmanuel Grégoire. « Ce qui est arrivé à Bally Bagayoko c’est de la négrophobie, il faudra le dénoncer et le stopper car c’est un élu républicain. »

Une gauche rassemblée… mais traversée de fractures

Pour autant, l’unité affichée contre le racisme ne masque pas les tensions internes. Parmi les participants, Muriel et Bernard, retraités socialistes venus de Noisy-le-Sec, incarnent cette complexité. Présents « par conviction », ils n’en restent pas moins critiques. Muriel écoute attentivement les discours, mais se montre agacée lorsque certains intervenants s’en prennent au Parti socialiste. « Ce n’est pas le moment », glisse-t-elle. Interrogée sur sa présence, elle revendique un engagement humaniste, reconnaît que « certains insoumis sont corrects », mais se distance nettement des positions de Jean-Luc Mélenchon, qu’elle juge problématiques, allant jusqu’à évoquer des propos qu’elle considère comme antisémites. Une parole dissonante, qui rappelle que, même face à une cause commune, les lignes de fracture politiques restent vives.

Institutions silencieuses et polémiques en cascade

Au fil des échanges, un même constat revient : celui d’un silence institutionnel jugé préoccupant. L’Arcom, notamment, ne s’est pas autosaisie malgré les signalements de propos controversés visant certains élus. Une absence d’intervention perçue par plusieurs participants comme un signe de déséquilibre dans le traitement des discours publics.

La polémique autour de Mémona Hintermann s’inscrit dans cette même séquence. Ses déclarations récentes ont suscité une vive réaction, en particulier en Outre-mer, où des élus ont demandé le retrait de son nom d’un établissement scolaire. À l’Assemblée nationale, plusieurs parlementaires ultramarins sont montés au créneau pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme une banalisation de propos racistes et un manque de reconnaissance des réalités vécues dans les territoires d’Outre-mer.

Un contexte international qui résonne localement

À cette séquence déjà dense s’ajoute un épisode diplomatique qui a marqué les esprits. La France s’est abstenue lors d’un vote à l’ONU visant à reconnaître l’esclavage comme le crime le plus grave que le monde ait connu. Plusieurs parlementaires de Guadeloupe, de Martinique et de Guyane ont vivement réagi, vendredi 27 mars, à l’abstention de la France. Dans un communiqué, la députée socialiste de Martinique Béatrice Bellay a dénoncé « un signal profondément incompréhensible », en contradiction avec « l’histoire législative » française, rappelant que la France avait été « le premier » pays à engager cette reconnaissance avec la loi Taubira du 21 mai 2001. De son côté, le député apparenté socialiste de Guadeloupe Christian Baptiste a souligné que le texte adopté, bien que non contraignant juridiquement, constitue « un acte politique et mémoriel majeur », susceptible d’« ouvrir un dialogue international sur les conséquences durables » de l’esclavage. Il a qualifié la position française de « recul ». Même tonalité du côté de Marcellin Nadeau, député martiniquais affilié à La France insoumise, qui a estimé que la France « a encore affaibli sa crédibilité auprès des peuples dits des outre-mer », dénonçant « un nouveau refus de reconnaissance pleine et entière » à l’égard des ultramarins. « Ce sont des symboles, mais les symboles comptent », insiste un militant rencontré à Saint-Denis.

Une équation électorale en arrière-plan

Derrière les prises de parole et les témoignages, une dimension plus stratégique affleure : celle du rapport à l’électorat. « Ils ont une carte d’électeur », rappelle un participant, en évoquant les citoyens noirs. Une manière de souligner que ces questions ne sont pas seulement morales ou symboliques, mais aussi politiques. Dans ce climat de suspicion raciste, plusieurs observateurs estiment que les partis traditionnels pourraient avoir de plus en plus de difficultés à convaincre cet électorat, au profit de formations perçues comme plus engagées sur ces enjeux, comme La France insoumise.

Le silence du sommet de l’État

Au cœur de cette séquence, un silence interroge, celui du président de la République. Alors que les polémiques s’enchaînent et que la mobilisation prend de l’ampleur, l’absence de prise de parole claire est relevée par de nombreux participants, comme sur scène par le maire lui-même. Un mutisme qui, pour certains, contraste avec la gravité des enjeux soulevés. L’entourage d’Emmanuel Macron a assuré, lundi 30 mars auprès de France Info, que le chef de l’État « a toujours condamné toutes les attaques racistes, d’où qu’elles viennent ». Au même moment, sur RTL, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin s’est dit « très choqué » par des propos jugés « inacceptables » tenus sur la chaîne CNews. « J’ai trouvé ces attaques ignobles (…), nous sommes ici en France, c’est la République française qui reconnaît tous ses enfants, quelle que soit leur origine », a-t-il déclaré. Dans la foulée de cette séquence médiatique, Bally Bagayoko a annoncé avoir déposé plainte. L’édile demande également la fermeture de CNews, estimant que la chaîne contribue à alimenter un climat de haine.

Résistance

Il aura fallu attendre près de deux heures après le début du « grand rassemblement citoyen », pour voir Bally Bagayoko prendre la parole, face à un parvis noir de monde, au pied de la basilique. Selon une source policière, près de 6 000 personnes étaient réunies pour lui apporter leur soutien. « Être ici, c’est aussi rendre hommage à celles et ceux qui ont toujours combattu le racisme et le fascisme. Cette lutte, nous allons la gagner. Nous n’avons pas peur. » Élu le 15 mars à la tête de Saint-Denis et Pierrefitte (Seine-Saint-Denis), l’édile insoumis de 52 ans, d’origine malienne, a livré un discours offensif, rythmé par une anaphore martelée à plusieurs reprises : « Résistance ! ». Il a notamment dénoncé « l’ensemble des médias racistes qui font prospérer le racisme », dans une charge directe contre une partie du paysage médiatique.

A la fin du discours, sur scène, de nombreux drapeaux tricolores, et, au terme du discours, une Marseillaise entonnée collectivement. La scène, tranche avec certaines images habituellement associées à La France insoumise. Une séquence à la fois politique et symbolique, où la Nouvelle France portée par le nouveau maire compte bien se réapproprier les codes républicains.

Un moment révélateur

Lorsque la foule commence à se disperser, en fin d’après-midi, le sentiment dominant n’est pas celui d’un aboutissement, mais d’une étape. Le rassemblement n’a pas tout résolu, loin de là, mais il a permis de rendre visibles des parcours et des blessures face aux attaques négrophobes, et de mettre des mots sur des expériences parfois isolées. Dans une France traversée par des débats récurrents sur le racisme, la mémoire et la représentation, cette mobilisation à Saint-Denis dit aussi quelque chose d’un moment français. Un instant où des trajectoires individuelles, des colères politiques et des enjeux historiques se sont croisés, au même endroit, au même moment. La ligne de mire étant 2027. Reste à savoir si cette convergence produira des effets durables, ou si elle ne restera qu’un signal de plus.

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