Martin Luther King et Jesse Jackson. Archives photographiques de Bob Fitch. © Bibliothèques de l'Université de Stanford repris sur le compte Instagram de Alroker

Jesse Jackson, disciple de Martin Luther King, s’éteint en ce Mois de l’histoire des Noirs

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Rédaction Rapporteuses
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À 84 ans, le révérend Jesse Louis Jackson Sr., figure majeure de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis et pionnier de l’engagement politique afro-américain, est mort paisiblement le 17 février 2026, entouré de sa famille à Chicago. Sa disparition, en plein Black History Month, marque la fin d’un chapitre fondamental du combat pour l’égalité et la justice.

Chicago, le 4 novembre 2008, le froid pique et les écrans géants crépitent. La foule attend. Au premier rang, un homme âgé, manteau sombre, regard fatigué par des décennies de combats, fixe la scène comme on fixe une ligne d’horizon après une très longue traversée. Quand le nom de Barack Obama est prononcé, et que le 44ème président nouvellement élu entre sur la scène entouré de sa famille, il pleure. Les caméras captent ces larmes, discrètes mais irrépressibles. Ces larmes de victoire, sont celles d’un survivant de l’histoire.

Héritage d’un militant

Cet homme, c’est Jesse Jackson. Et son histoire commence bien avant les projecteurs, bien avant que l’Amérique n’envisage sérieusement qu’un Noir puisse prétendre à la Maison-Blanche. Né Jesse Louis Burns le 8 octobre 1941 à Greenville, en Caroline du Sud, dans le Sud ségrégué des États-Unis, Jesse Jackson apprend très tôt ce que signifie « rester à sa place », dans un pays où les lois de Jim Crow dictaient la ségrégation raciale. Dès sa jeunesse, il s’engage dans l’activisme, participant à des sit-ins contre la ségrégation dans sa ville natale.

À l’université, il découvre que la colère peut devenir un langage, et que les mots — quand ils sont bien lancés — peuvent frapper plus fort que les coups. Car il a une voix. Grave, ample, biblique comme celle de son mentor. Une voix qui rassemble. Et aux côtés des militants de la Southern Christian Leadership Conference, il apprend l’art du discours et la stratégie du rapport de force non violent.

La trajectoire de Jesse Jackson prend un tournant décisif lorsqu’il rejoint la lutte aux côtés du révérend Martin Luther King Jr. dans les années 1960. A ses côté il marche, organise, harangue, négocie. Il apprend surtout la patience stratégique et l’urgence morale. Le 4 avril 1968, à Memphis, il est là quand tout bascule. Après l’assassinat de King, certains rentrent chez eux. Jackson, lui, reste. Il comprend que le mouvement ne survivra que s’il change d’échelle.

Quand un leader noir entre dans l’arène

À Chicago, le Révérend Jesse Jackson, un orateur charismatique. En 1971, il fonde Operation PUSH (People United to Save Humanity), qui deviendra plus tard la Rainbow PUSH Coalition, qui promeut l’emploi, les opportunités économiques et la justice sociale pour les Afro-Américains dans un premier temps, ensuite il élargit. Aux pauvres, aux ouvriers, aux minorités oubliées. Il parle de « coalition arc-en-ciel » à une époque où l’Amérique préfère le noir ou le blanc, jamais le mélange. Dans les années 1980, il ose ce que beaucoup jugent impensable, il se présenter à l’élection présidentielle. Avant lui, Shirley Chisholm avait ouvert la brèche en 1972. Lui s’y engouffre, en 1984, puis en 1988.

Sa candidature de 1984 est historique : il remporte plus de 3,2 millions de voix dans les primaires et remporte cinq États (Louisiane, District de Columbia, Caroline du Sud, Virginie et Mississippi), devenant ainsi le premier candidat afro-américain à remporter des scrutins majeurs au niveau national. Il ne gagne pas la nomination démocrate, mais il prouve une chose essentielle, ce n’est plus un rêve marginal, c’est une possibilité politique.

Il récidive en 1988 avec une campagne plus affirmée encore. Jesse Jackson s’oppose à des figures établies du Parti démocrate et, à plusieurs moments, mène dans les délégués avant que le gouverneur du Massachusetts Michael Dukakis ne s’impose finalement. Sa prise de parole passionnée à la Convention démocrate, notamment avec son célèbre slogan « Keep Hope Alive » (« Gardez l’espoir vivant »), puis exhortant les Américains à se rassembler : “L’aile gauche, l’aile droite (…), il faut deux ailes pour voler“, reste gravée dans l’histoire politique américaine.

Le pont vers une nouvelle génération

Au-delà des campagnes électorales, Jesse Jackson a été un négociateur international dans les années 1980 et 1990, œuvrant pour la libération d’otages et dialoguant avec des dirigeants mondiaux. S’il n’a jamais accédé à la présidence, son influence se mesure aussi à travers ceux qu’il a inspirés. En 2008, face à la perspective de l’élection de Barack Obama, il se rend à Grant Park à Chicago. Lorsque la victoire d’Obama devient évidente, il est filmé en larmes, un moment qui symbolise pour beaucoup l’intensité du chemin parcouru depuis les luttes des années 1960. Il a également été présent aux côtés de mouvements notamment Black Lives Matter, et a plaidé pour l’égalité des droits jusqu’à ses derniers jours.

Les années passent. Jackson vieillit, la voix reste, mais le corps ralentit, mais ne quitte jamais vraiment la scène, et reste un acteur engagé de la vie politique américaine, apportant son soutien à des figures progressistes au sein du Parti démocrate. Même affaibli par la maladie de Parkinson qui s’était déclarée 10 ans plus tôt et qui le contraignait à se déplacer en fauteuil roulant, il soutient publiquement Kamala Harris pour la présidence en 2024, soulignant l’importance de poursuivre l’œuvre d’élargissement de la représentation politique et sociale.

Tandis que son pays pleure la perte d’un de ses grands artisans de l’égalité, Jesse Jackson laisse derrière lui une œuvre complexe et puissante : des marches des droits civiques aux primaires présidentielles, des rues de Selma aux conventions nationales, il a mis ses messages de dignité, d’espoir et de justice au centre des débats publics. Ses larmes, en 2008, racontent sans discours, cinquante ans d’histoire américaine : les marches, les défaites, les compromis, les espoirs ajournés. Elles disent qu’un combat peut ne pas être gagné par celui qui l’a mené, mais qu’il peut, malgré tout, avoir servi.

Sources :

New York Times

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