Longtemps perçues comme des maladies « masculines », les pathologies cardiovasculaires représentent pourtant l’une des principales causes de mortalité chez les femmes. En France, le risque augmente fortement après 50 ans, notamment à l’approche de la ménopause, une période charnière souvent mal identifiée par le système de santé comme par les patientes elles-mêmes.
- Une médecine longtemps pensée au masculin
- « Je pensais que c’était une indigestion »
- « Je pensais que ça allait passer »
- Une sexagénaire morte après plusieurs appels au SAMU
- Une femme enceinte décède après un appel au 15
- L’affaire Naomi Musenga, symbole des biais médicaux
- La ménopause, moment de bascule
- Des facteurs de risque amplifiés par les inégalités sociales
- « La santé cardiovasculaire des femmes est un enjeu majeur »
- Réparer un biais médical
Pour alerter sur cet enjeu, le laboratoire français Valbiotis lance la campagne de prévention « Cœur en jeu », débuté ce 10 mars, avec le soutien de la Fondation Agir pour le Cœur des Femmes. L’objectif : mieux comprendre les risques cardiométaboliques et encourager les femmes à agir plus tôt sur leur santé.
Une médecine longtemps pensée au masculin
Cholestérol, hypertension, fatigue persistante… Derrière ces signaux parfois discrets se cache un enjeu majeur de santé publique. Les maladies cardiovasculaires demeurent l’une des premières causes de mortalité féminine, mais elles restent encore insuffisamment dépistées. Et pour cause, la médecine qui pendant longtemps, a étudié le cœur… des hommes. Un paradoxe sanitaire qui révèle un biais ancien dans la recherche médicale et dans la pratique clinique. Les symptômes « typiques » de l’infarctus, douleur brutale dans la poitrine irradiant dans le bras gauche, ont ainsi été définis à partir d’un modèle masculin. Or, chez les femmes, les signes peuvent être très différents.
« Une gêne dans la poitrine reste le symptôme le plus fréquent, mais les femmes peuvent aussi présenter un essoufflement soudain, des nausées, une fatigue intense ou une douleur dans la mâchoire ou le dos », explique la cardiologue Stéphane Manzo-Silberman, spécialiste des pathologies cardiovasculaires féminines à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière.
Parce que ces symptômes sont moins spectaculaires, ils sont souvent minimisés par les patientes elles-mêmes, mais aussi par les professionnels de santé. Conséquence : les femmes arrivent plus tard à l’hôpital et sont diagnostiquées plus tardivement, ce qui augmente la gravité des complications.
Dans de nombreux témoignages recueillis par les associations de cardiologie, les femmes racontent avoir d’abord pensé à une indigestion, à une crise d’angoisse ou à une simple fatigue. Carol, citée par la British Heart Foundation, croyait souffrir d’un trouble digestif avant que les douleurs thoraciques ne deviennent insupportables. L’Australienne Sharyn French, elle, se souvient avoir voulu « prendre une douche et attendre que ça passe » avant de s’effondrer. Des récits qui illustrent un phénomène documenté : les femmes mettent plus de temps que les hommes à appeler les secours lors d’un infarctus.
« Je pensais que c’était une indigestion »
Beaucoup de femmes interprètent les premiers signes d’un infarctus comme un problème digestif ou une simple fatigue. C’est le cas de Carol, dont le témoignage est rapporté par la British Heart Foundation. Elle ressent d’abord une sensation étrange dans la poitrine mais pense à une indigestion. Les douleurs s’intensifient progressivement pendant qu’elle conduit. Ce n’est qu’après avoir dû s’arrêter sur le bord de la route, incapable de se concentrer, qu’une amie appelle finalement les secours pour elle.
Lorsqu’elle arrive à l’hôpital, l’urgence de la situation n’est d’ailleurs pas immédiatement reconnue :
« Je pense qu’ils pensaient que je paniquais », raconte-t-elle.
« Je pensais que ça allait passer »
Un autre témoignage concerne Sharyn French, une Australienne de 51 ans. Pendant plusieurs heures, elle ressent des symptômes inhabituels : vertiges, nausées, fourmillements dans le bras et douleur dans la mâchoire.
Elle choisit pourtant d’attendre.
« Je me suis dit : je vais prendre une douche, ça va passer », explique-t-elle.
Ce n’est que lorsqu’elle s’effondre que sa famille appelle une ambulance. Les médecins diagnostiquent alors une dissection spontanée de l’artère coronaire, une pathologie cardiaque qui touche surtout les femmes.
Les cardiologues constatent également que les femmes mettent plus de temps à appeler les secours lors d’un infarctus, environ deux heures en moyenne, contre une heure vingt pour les hommes. Une différence qui peut coûter la vie. En France, plusieurs affaires médiatisées, comme la mort d’une sexagénaire après cinq appels au SAMU dans le Territoire de Belfort ou celle de Naomi Musenga à Strasbourg, ont révélé combien la parole des femmes pouvait encore être minimisée dans les situations d’urgence.
Une sexagénaire morte après plusieurs appels au SAMU
En 2019, une femme de 62 ans est décédée d’une crise cardiaque à La Chapelle-sous-Chaux, dans le Territoire de Belfort. Sa famille avait pourtant appelé les secours à plusieurs reprises.
Sa fille avait décrit au téléphone des symptômes évocateurs : douleur dans le bras, vomissements et difficultés respiratoires. Malgré cela, les secours ne sont arrivés qu’environ une heure après le premier appel. La famille a déposé plainte pour non-assistance à personne en danger.
Une femme enceinte décède après un appel au 15
Autre affaire, à Saint-Étienne, où une femme de 38 ans, enceinte de six mois, se plaint de douleurs thoraciques. Son conjoint contacte le SAMU, qui la redirige vers SOS Médecins.
Lorsque son état se dégrade, elle est finalement prise en charge et hospitalisée, mais elle décède quelques jours plus tard d’un arrêt cardiaque, et son bébé ne survit pas non plus. La famille a accusé les secours d’avoir sous-estimé la gravité de la situation.
L’affaire Naomi Musenga, symbole des biais médicaux
Le cas le plus connu reste celui de Naomi Musenga, morte en 2017 à Strasbourg après plusieurs appels au SAMU. Dans l’enregistrement téléphonique, la jeune femme explique qu’elle souffre énormément. L’opératrice lui répond sur un ton moqueur :
« Oui vous allez mourir, certainement un jour comme tout le monde. »
Elle ne sera finalement prise en charge que plusieurs heures plus tard et décédera à l’hôpital. L’affaire a provoqué un scandale national et conduit à une réforme de la régulation médicale.
La ménopause, moment de bascule
À ces biais diagnostiques s’ajoute une autre réalité biologique, celle de la ménopause qui constitue un tournant pour la santé cardiovasculaire. Avec la chute des œstrogènes, hormones qui exercent un effet protecteur sur le système vasculaire, plusieurs mécanismes métaboliques se dérèglent progressivement.
« La diminution des œstrogènes entraîne une série de changements défavorables : augmentation du cholestérol LDL, résistance accrue à l’insuline, redistribution des graisses abdominales et altération de la fonction endothéliale », détaille la gynécologue Lorraine Maitrot-Mantelet, praticienne hospitalière à l’AP-HP.
Ces modifications favorisent l’apparition d’hypertension, de diabète ou d’athérosclérose. Autrement dit : le risque cardiovasculaire explose au moment même où la santé des femmes disparaît souvent des radars médicaux. Plus de 10 millions de Françaises vivent aujourd’hui cette transition hormonale. Pourtant, la prévention cardiologique reste rarement intégrée au suivi de la ménopause.
Des facteurs de risque amplifiés par les inégalités sociales
Le cœur des femmes est aussi le reflet d’inégalités sociales persistantes. Charge mentale, stress professionnel, précarité économique ou manque de temps pour pratiquer une activité physique jouent un rôle majeur dans la santé cardiométabolique. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 44 % des femmes françaises sont en surpoids, seules 53 % pratiquent une activité physique suffisante, et 67 % déclarent un niveau de stress élevé.
Ces facteurs de risque s’additionnent aux transformations hormonales de la ménopause et participent à l’augmentation des maladies cardiovasculaires chez les femmes.
Pourtant, les spécialistes rappellent que près de 80 % de ces pathologies pourraient être évitées grâce à une prévention précoce.
« La santé cardiovasculaire des femmes est un enjeu majeur »
La campagne « Cœur en jeu » entend précisément combler ce déficit de prévention. « La ménopause ne doit pas être vécue comme une fatalité pour la santé cardiométabolique. Notre ambition est d’accompagner les femmes pour qu’elles comprennent mieux les mécanismes en jeu et puissent agir sur leur santé », explique Sébastien Peltier, président et cofondateur de Valbiotis. Conférences, webinaires, contenus pédagogiques et outils d’auto-évaluation seront déployés pour sensibiliser les femmes aux facteurs de risque et aux gestes de prévention.
Un travail qui rejoint celui mené depuis plusieurs années par la Fondation Agir pour le Cœur des Femmes, notamment avec le Bus du Cœur des Femmes, qui a déjà permis de dépister des milliers de patientes en France.
Réparer un biais médical
Mais derrière cette campagne se dessine une question encore plus large qui est celle de la place des femmes dans la recherche médicale. Longtemps considérées comme des patientes « atypiques », elles ont été sous-représentées dans les essais cliniques et dans les protocoles de recherche. Ce biais historique continue aujourd’hui de peser sur la compréhension des maladies cardiovasculaires, et la médecine commence seulement à combler ce retard. Mais pour les spécialistes, la révolution devra être autant scientifique que culturelle. Il faudra à l’avenir mieux former les médecins, mieux informer les patientes et intégrer pleinement la dimension du genre dans la cardiologie.
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