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Britney Griner avec les couleurs de son équipe le Mercury de Phoenixen en 2021 © Christian Petersen /Getty Images

 

Britney Griner : l’athlète qui revenait du froid

L’échange de la basketteuse américaine Britney Griner libérée le 9 décembre après 10 mois passés dans l’enfer d’une prison russe, rappelle l’époque de la Guerre froide, quand Moscou et les Occidentaux troquaient leurs espions.  

Le 17 février 2022, Britney Griner, 2.06 m part jouer pour l’hiver dans la ligue de basket-ball russe avec le club de Lekaterinbourg. Double médaillée olympique, elle est l’une des rares femmes à avoir réalisé des dunks lors de compétitions officielles. Comme beaucoup de joueuses de la Ligue féminine nord-américaine (WNBA), l’intersaison est l’occasion pour la double championne olympique, de gagner sa vie en dehors des Etats-Unis. Mais la basketteuse, est loin de se douter que ce voyage vers l’enfer va lui couter sa liberté. Une affaire à forte dimension géopolitique qui va faire l’objet de tractations autour d’un échange de prisonniers entre Moscou et Washington, sous tensions liées au conflit en Ukraine.

Il faut sauver la basketteuse Griner

Britney Griner avec le maillot des Etats-Unis © Reuters

Avant la chute de l’Union soviétique en 1991, il était d’usage de s’échanger des espions, en toute discrétion, l’objectif était la plupart du temps de faire libérer des agents soviétiques contre des espions travaillant pour les Occidentaux, ou des dissidents condamnés à de lourdes peines dans des camp en URSS. Plusieurs athlètes ont décidé à leur risque et péril de fuir le régime de Moscou aidé dans certains cas par des services étrangers, mais c’est la première fois qu’une sportive de haut niveau fait l’objet d’un échange qui plus est sous les caméras du monde entier. A l’origine, un fait divers aux allures de scénario : le 17 février 2022, Britney Griner est arrêtée à son arrivée à l’aéroport de Moscou-Cheremetievo, après avoir été repérée par un chien de détection de stupéfiant. Le service fédéral des douanes russes affirme avoir trouvé dans ses bagages des cartouches de vapotage illégale contenant de l’huile de cannabis. La joueuse est arrêtée sur le champ, et un mois plus tard une cour russe prolonge sa détention provisoire de soixante jours supplémentaires. Ses avocats annoncent que l’athlète est détenue dans la colonie pénitentiaire IK-2, en Mordovie réputée être une des plus durs et les plus controversée du pays, notamment en raison des mauvais traitements infligés aux personnes incarcérées. Ce scénario à la Midnight Express n’est pas sans rappeler l’histoire de Billy Hayes qui fut interpellé le 7 octobre 1970, dans un aéroport de Turquie placé sous vigilance terroriste, et qui a écopé d’une peine à perpétuité pour trafic de drogue. Lors de son procès, la joueuse admet avoir violé la loi russe, tout en affirmant qu’elle avait emporté la vapoteuse et les cartouches par erreur. A noter que l’huile de cannabis est consommée par certains athlètes de haut niveau pour soulager des douleurs chroniques. Sur fond de tensions diplomatique, la Russie ayant entre temps envahi l’Ukraine, des représentants du Congrès américain vont se mobiliser pour tenter de rapatrier la basketteuse. A l’ouverture de son procès, Britney Griner écrit une lettre publique au président américain Joe Biden. Ce dernier qui avait jugé « inacceptable » la condamnation de l’athlète, avait demandé sa libération.

Le sport, un instrument diplomatique

Britney Griner arrêtée en Russie © Getty Images via Bloomberg/KIRILL KUDRYAVTSEV

Le sport est souvent un instrument de diplomatie et de soft power, et dans ce domaine, l’URSS fait figure d’exemple. Autrefois outil de politique intérieure pour galvaniser la conscience populaire autour d’une figure commune, « l’homme nouveau soviétique », il devient pendant la Guerre froide un instrument de chantage, pour discipliner les athlètes de haut niveau. Plusieurs sportifs pour échapper à cette emprise, ont ainsi fui l’URSS en sachant ce qu’ils risquaient, comme le grand maître des échecs Viktor Kortchnoï qui a préparé sa fuite pendant plusieurs années et a abandonné sa famille. Les médaillés olympiques Lioudmila Belooussova et Oleg Protopopov profitant d’une tournée en Europe se sont eux cachés dans des hôtels suisses et demandé l’asile politique. Pendant les années de Guerre froide Moscou a pendant longtemps échangé des espions du KGB ou du GRU (le renseignement militaire soviétique et aujourd’hui russe) contre des dissidents souvent condamnés pour la défense des droits de l’Homme, et le plus souvent des espions contre des espions. Le plus célèbre échange a eu lieu en 1962, sur le pont de Glienicke, près de Berlin, un point de passage entre la République Démocratique Allemande communiste et la RFA : le légendaire espion soviétique Rudolf Abel, un illégal vivant sous fausse identité aux Etats-Unis et condamné à 30 ans de prison, avait été échangé contre le pilote américain Gary Powers, capturé après que son avion espion U2 qui survolait l’URSS eut été abattu par la DCA soviétique. Bien que la Guerre froide soit terminé en tout cas dans les apparences, ces pratiques ont encore cours, et c’est ainsi que récemment, l’ex-Marine américain Trevor Reed condamné à neuf ans de prison pour violences en Russie en juillet 2020, a été échangé le 27 avril de cette année, contre un pilote russe emprisonné aux États-Unis pour trafic de stupéfiants.

Après 10 mois passés dans l’enfer d’une prison russe

Brittney Griner en mai 2019 sous le maillot du Phoenix Mercury © N.Oza/Presse Sports

Britney Griner qui symbolise l’ouverture voulue par le nouveau président Joe Biden, en effet la jeune femme est métis ouvertement gay et mariée à Cherelle Griner qui a œuvré pour sa libération, devenait ainsi une monnaie d’échange dont la Russie n’allait pas se priver. La joueuse de basket après de nombreuses tractations été finalement échangée, mais contre toute attente contre Viktor Bout, 55 ans, un sulfureux marchand d’armes russe, qui purgeait une peine de 25 ans dans une prison américaine. Une immense délivrance pour elle, mais aussi pour sa femme, ses proches et toutes ses collègues de WNBA, qui se battent depuis le début pour obtenir sa libération. L’échange s’est déroulé dans un aéroport d’Abou Dhabi, aux Emirats arabes unis, et c’est Russia Today qui a diffusé les images, qui ont fait le tour des réseaux sociaux. A son arrivée sur le sol américain, la star du basket a été conduite sur une base militaire pour subir des examens médicaux, mais métamorphosée tel Samson sorti de son cachot, le public a pu constater dès sa sortie de l’avion que ses dreads, dont elle semblait tirer sa force et qu’elle arborait fièrement depuis ses années universitaires, avaient disparu. Mais point de Dalila, à mettre en cause, ce choix capillaire n’a pas été imposé par les gardiens de prison, mais une initiative personnelle pour faire face au froid polaire de l’hiver russe. Selon ESPN : « Il fait très froid ici, et dès qu’elle se lavait les cheveux elle était frigorifiée, elle tremblait pendant des heures. Elle aurait dû attendre la fin d’année pour le faire ». Depuis la basketteuse n’a fait aucune déclaration publique. Les Américains espéraient une conférence de presse, mais c’est finalement sur Instagram que Britney Griner s’est exprimée, après avoir a repris l’entraînement sur une base militaire : « Je veux qu’une chose soit bien claire : j’ai l’intention de jouer cette saison en WNBA avec Phoenix. Et ce faisant, je suis impatiente de pouvoir dire merci, en personne, à tous ceux qui ont plaidé ma cause, écrit et posté des choses afin de me soutenir prochainement » tient-elle à préciser. Après avoir remercié sa femme, la WNBA et son équipe, le Mercury de Phoenix, ses avocats et Joe Biden, le Président des États-Unis, elle déclare qu’elle souhaite s’engager pour la libération des autres américains, emprisonnés à l’étranger, à commencer par Paul Whelan, lui aussi détenu en Russie. “J’encourage également tous ceux qui ont joué un rôle dans mon retour à la maison à poursuivre leurs efforts pour ramener tous les Américains à la maison. Chaque famille mérite d’être réunie.” 

Les amateurs de basket sont impatients de revoir sur les terrains la double championne olympique avec Team USA (2016, 2021), qui avait manqué l’intégralité de la saison WNBA 2022 pendant sa détention, après avoir guidé Phoenix en finale l’année précédente. Pour dribbler à nouveau Britney Griner devra avoir un mental hors du commun. Certaines prisons sont parfois plus difficiles à quitter que d’autres.

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