La DZ Mafia, ce gang criminel marseillais, qui a réussi à s'imposer comme le plus puissant des narcotrafiquants, a été démantelée au cours d'une opération menée en début de semaine par quelque 900 gendarmes, et qui s’est soldée par 26 mises en examen, dont 15 parmi elles ont été placées en détention provisoire, a annoncé samedi le procureur de Marseille. © DR

DZ Mafia : la pieuvre, le rap et les nouvelles « reines » du narcotrafic

Par
rapporteuses
Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
- Rédaction Rapporteuses
13 Min. de lecture

Quarante-deux interpellations, des chefs extraits de prison, un avocat soupçonné de corruption et un réseau tentaculaire qui s’étend désormais bien au-delà de Marseille. Avec l’opération judiciaire baptisée « Octopus », la justice française a porté début mars 2026 un coup spectaculaire à la DZ Mafia. Mais derrière les arrestations se dessine une mutation du narcobanditisme : une organisation qui infiltre l’économie légale, flirte avec l’industrie musicale et, selon le procureur de la République de Marseille, voit apparaître une « véritable féminisation du narcobanditisme ». Une transformation qui raconte aussi l’époque : celle où le rap, les réseaux sociaux et le crime organisé s’entremêlent dangereusement.

Le coup de filet qui vise la « pieuvre »

Le 10 mars 2026, la justice déclenche une vaste opération contre la DZ Mafia : 42 personnes sont placées en garde à vue, dont plusieurs figures présumées de l’organisation, certaines extraites de prisons de haute sécurité. L’opération, baptisée « Octopus », a été menée dans plusieurs départements — Bouches-du-Rhône, Var, Vaucluse et Gard — après des mois d’enquête pilotée par la Juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Marseille et la section de recherches de la gendarmerie.

Le nom de code de l’opération dit tout, une pieuvre aux tentacules multiples. Car la DZ Mafia, ce n’est plus seulement un réseau de trafiquants de stupéfiants marseillais. Les enquêteurs décrivent une organisation éclatée, structurée autour d’une « coupole » de chefs, certains en prison, d’autres en liberté, et qui pilotent différents groupes opérationnels.

Deux rappeurs apparaissent également dans le dossier judiciaire, parmi lesquels Dika, mis en examen puis placé sous contrôle judiciaire, et KITKVT, lui incarcéré en détention provisoire. Originaire de Marseille, Dika s’est fait connaître dans les années 2010 sur la scène rap locale. Ses clips cumulent plusieurs millions de vues sur YouTube et il a notamment collaboré avec deux figures du rap marseillais, Alonzo et Naps. Ce dernier a par ailleurs été condamné pour viol le 19 février, avant d’être remis en liberté sous contrôle judiciaire dans l’attente de son procès en appel.

Depuis 2023, ce gang s’est infiltré dans la guerre des points de deal à Marseille, notamment face au clan rival Yoda, dans une série de fusillades qui ont fait des dizaines de morts dans la ville, au point que la DZ Mafia est aujourd’hui considérée par plusieurs spécialistes comme l’une des organisations criminelles les plus structurées du narcotrafic français.

« Une véritable féminisation du narcobanditisme »

Mais la surprise de cette opération ne tient pas seulement au nombre d’interpellations. Lors de la présentation du dossier, le procureur de la République de Marseille a évoqué un phénomène inédit, l’implication croissante de femmes dans l’organisation. Certaines participeraient à la logistique, d’autres au blanchiment d’argent, et quelques-unes seraient impliquées dans la gestion de réseaux ou d’intermédiaires. Les enquêteurs décrivent une évolution des rôles de celles-ci. Moins cantonnées à des fonctions périphériques, certaines femmes deviennent désormais des actrices centrales du narcotrafic.

Cette féminisation du milieu criminel n’est pas totalement nouvelle, mais elle marque une mutation du banditisme marseillais. Là où le « milieu » traditionnel, le fameux milieu corso-marseillais, reposait sur des structures très masculines, les nouvelles organisations recrutent largement via les réseaux sociaux, dans des cercles plus diffus, parfois familiaux. La présence de femmes bien que confirmée, leurs identités ne sont généralement pas divulguées dans la presse, surtout lorsqu’elles ne sont pas des figures centrales du réseau ou lorsque l’enquête est toujours en cours.

Le procureur de Marseille a souligné cette féminisation du phénomène, avec des femmes désormais impliquées dans la logistique, la livraison ou l’organisation des trafics. Dans certaines affaires antérieures, des femmes ont été interpellées comme compagnes ou proches de membres du gang, suspectées d’avoir participé à des opérations logistiques ou à des faits de violence. Dans un autre dossier distinct, deux agentes administratives du tribunal judiciaire de Marseille, âgées de 24 et 26 ans, ont été mises en examen pour avoir consulté illégalement des fichiers judiciaires et transmis des informations à des proches de la DZ Mafia. Là encore, leurs noms n’ont pas été rendus publics.

Quand la pieuvre s’approche du rap

Et dans ce paysage, l’industrie musicale apparaît comme un terrain d’influence. Selon les enquêteurs, la DZ Mafia cherche depuis quelques années à diversifier ses activités, notamment en s’approchant de milieux visibles, comme les établissements de nuit, la restauration, les événements… et parfois les artistes. Plusieurs affaires ont montré comment certains rappeurs pouvaient devenir des cibles, et le cas le plus emblématique, concerne le rappeur marseillais SCH. Né à Marseille en 1993, l’artiste est considéré comme l’une des figures majeures du rap français depuis les années 2010. Mais son entourage a été visé par une fusillade et par des tentatives d’extorsion, des individus auraient exigé plusieurs centaines de milliers d’euros à l’artiste, un chantage que les enquêteurs soupçonnent d’être liée à la DZ Mafia.

D’autres artistes ont été cités dans des dossiers judiciaires, parfois pour des liens indirects, parfois pour des relations d’entourage. Le rappeur Koba LaD, par exemple, a été entendu dans une enquête liée au narcotrafiquant Mohamed Amra, après des relations nouées en détention. Et certains rappeurs eux-mêmes ont eu des démêlés judiciaires, comme le cas du rappeur Lacrim qui a été condamné en 2015 pour des faits liés à des armes retrouvées dans un dépôt marseillais.

Dans ce climat de plus en plus violent, les artistes ne sont plus des people, mais des cibles, parfois même des trophées, pour leur visibilité, leur argent et l’influence qu’ils exercent, en particulier sur la jeunesse.

Tous les spécialistes du crime organisé le répètent : l’argent du rap attire les convoitises. Le journaliste d’investigation Paul Deutschmann souligne que l’exposition d’une richesse rapide, voitures, bijoux, villas peut susciter l’intérêt de groupes criminels en quête de nouveaux circuits financiers. Dans certains cas, les bandes tentent d’extorquer les artistes. Dans d’autres, elles cherchent à s’approprier leur image ou leur entourage.

Une vieille histoire : musique et mafia

Pour autant, rien de vraiment inédit. La musique populaire a souvent entretenu des relations troubles avec le crime organisé. Dans les années 1940-1950, le crooner Frank Sinatra a longtemps été soupçonné de relations avec la mafia italo-américaine, notamment dans le contrôle des casinos et des clubs de Las Vegas. Le phénomène se retrouve aussi dans le hip-hop américain. Plusieurs affaires ont révélé les liens entre certains artistes et des gangs ou organisations criminelles.

La fiction elle-même s’en est emparée. La série Empire explore l’ascension d’un empire musical né dans les trafics de drogue. En France, Validé, créée par Franck Gastambide, raconte l’ascension d’un rappeur plongé dans les relations très glauques entre industrie musicale et criminalité. La réalité rattrape parfois la fiction.

Marseille, laboratoire du narcobanditisme moderne

Il faut aussi préciser que la DZ Mafia s’inscrit également dans une transformation plus large du narcotrafic français. Les organisations criminelles, ressemblent de moins en moins aux mafias pyramidales du XXᵉ siècle. Là où les structures traditionnelles, comme la Cosa Nostra ou la Camorra, reposaient sur des hiérarchies rigides, des parrains identifiés et des territoires clairement contrôlés, le narcobanditisme actuel fonctionne davantage comme un réseau éclaté, mobile et adaptable.

Les groupes, notamment ceux impliqués dans le trafic de stupéfiants en France, fonctionnent souvent par cellules autonomes. Les chefs peuvent coordonner les opérations à distance, parfois depuis la prison, tandis que les exécutants changent rapidement. Le recrutement s’effectue de plus en plus via les réseaux sociaux ou les messageries chiffrées, qui permettent de mobiliser très vite des guetteurs, des livreurs ou des hommes de main. Cette organisation souple permet aussi d’externaliser la violence : les commanditaires ne participent plus directement aux règlements de comptes, mais confient ces missions à de jeunes exécutants parfois recrutés pour une seule opération.

Les chefs à l’abri à l’étranger

Autre évolution majeure : certains trafiquants prennent désormais la fuite à l’étranger pour piloter leurs activités à distance. Ces dernières années, plusieurs figures du narcotrafic français se sont installées dans des villes comme Dubaï, qui est devenue un refuge pour certains criminels internationaux en raison de procédures d’extradition complexes. L’exemple le plus connu reste celui de Sofiane Hambli, trafiquant franco-algérien longtemps considéré comme un acteur majeur du trafic de cannabis entre le Maroc et l’Europe. Pendant des années, il a évolué entre plusieurs pays avant d’être finalement arrêté en 2021.

D’autres criminels français ont également été interpellés ou localisés aux Émirats ces dernières années, et illustrent parfaitement ce phénomène d’exil stratégique des narcotrafiquants.

Blanchiment et économie légale

Comme les mafias historiques, ces réseaux doivent recycler leurs profits. Mais les circuits se sont diversifiés. L’argent de la drogue est aujourd’hui fréquemment réinvesti dans des secteurs visibles et lucratifs comme l’immobilier, via l’achat d’appartements ou de résidences de luxe ; la restauration, notamment les snacks ou restaurants servant de vitrines légales ; et le nightlife avec les clubs, bars ou événements festifs, où les flux d’argent liquide facilitent le blanchiment. Ces activités offrent à la fois des revenus légaux, une respectabilité apparente et des lieux de sociabilité où se croisent entrepreneurs, artistes et figures du milieu.

Dans certains cas, l’écosystème musical devient lui aussi une porte d’entrée. Le rap, en particulier, constitue un univers très visible, où circulent argent, notoriété et influence. Des trafiquants peuvent chercher à s’en approcher, que ce soit pour blanchir des fonds, investir dans des projets ou exercer des pressions sur des artistes.

Le coup de filet de mars 2026 est un tournant judiciaire et raconte surtout une époque. Celui de l’argent facile. Une époque où un gang peut se comporter comme un label, recruter sur Snapchat, terroriser des cités et tenter d’influencer une industrie musicale. Marseille quant à elle a toujours été une ville de trafics et de légendes. Mais aujourd’hui, elle est aussi devenue un studio à ciel ouvert où les rappeurs remplissent les Zéniths, pendant que les narcotrafiquants rêvent, eux aussi, de leur part de lumière. La musique raconte la rue. La rue, parfois, veut posséder la musique.

Partager cet article
Rédaction Rapporteuses
Suivre :
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
Aucun commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *