Un écran géant, un bout de pelouse, des chaises pliantes. Ce devait être un soir d’été comme les autres, un de ceux où la banlieue se transforme en salle obscure à ciel ouvert. Mais à Noisy-le-Sec, vendredi 8 août, Barbie n’a pas eu le temps d’apparaître en talons sur l’écran : la projection a été annulée sous pression d’un petit groupe d’habitants du quartier du Londeau. Résultat : plainte du maire, enquête ouverte par le parquet de Bobigny, prises de position en rafale de la préfecture à la ministre de la Culture.

Le projecteur est encore dans sa caisse. Sur la pelouse du Londeau, les chaises pliantes restent empilées, la toile blanche n’a pas été tendue. À l’heure où le soleil rase les barres HLM, on devine déjà que Barbie ne montrera pas ses talons aiguilles ce soir-là. Dans les rédactions parisiennes, le sujet monte en température.
La scène
18h45. « Y aura pas de film ce soir », souffle un agent municipal, visiblement contrarié. Autour de lui, une dizaine d’hommes font bloc. Pas de slogans, juste une présence compacte. « Ce truc, c’est de la propagande », lâche l’un d’eux, capuche vissée, regard fuyant. Plus loin, deux gamines en short tiennent un paquet de pop-corn, déçues.
19h10. Olivier Sarrabeyrouse, maire PCF, n’est pas sur place. Mais au téléphone, il tranche : on remballe. « Je ne vais pas envoyer mes agents au casse-pipe », explique-t-il. L’argument de sécurité prend le dessus, même si la décision grince : « Une extrême minorité de voyous prive tout le monde d’un moment de convivialité », dira-t-il plus tard dans un communiqué.
19h30. Les chaises repartent dans le camion. L’odeur d’herbe coupée se mélange à celle de l’orage qui menace. Les familles du coin, déjà installées, plient les couvertures. Une mère tente d’expliquer à son fils pourquoi le film est annulé : « C’est compliqué… y a des gens qui veulent pas qu’on le voie. » « Mais pourquoi ? » Pas de réponse claire.
Ils étaient « entre dix et quinze », selon le maire PCF Olivier Sarrabeyrouse. Assez pour encercler les agents municipaux qui installaient le matériel, et assez bruyants pour faire reculer la municipalité. Motif invoqué par les opposants : Barbie ferait « l’apologie de l’homosexualité » et « porterait atteinte à l’intégrité de la femme ». Autrement dit, une censure morale habillée d’arguments pseudo-culturels.
Le réflexe politique
Dès le lendemain, le préfet de police Laurent Nuñez monte au créneau sur X : il parle de « repli communautaire » et de « séparatisme ». La ministre de la Culture, Rachida Dati, embraye : « Atteinte grave à la programmation culturelle », plainte pour « entrave à la liberté de diffusion de la création artistique ». Sarrabeyrouse, lui, se défend de toute faiblesse : « Je n’ai pas cédé, j’ai protégé mes agents. » L’extrême droite en profite pour l’accuser de lâcheté, l’édile réplique en dénonçant une « manipulation bassement politicienne ».
Le fond
Barbie, film pop acidulé de Greta Gerwig, n’est pas nouveau sur la scène des polémiques : accusé d’être trop « woke » par les uns, de « propagande néoféministe » par d’autres, censuré au Koweït, en Algérie et au Liban. Ici, le conflit dépasse le simple désaccord cinéphile : il touche à la place de la culture dans l’espace public, à la capacité des municipalités à tenir leurs programmations face à des groupes organisés, et à la manière dont tout incident local peut devenir une affaire nationale, surtout à l’approche d’échéances électorales.
L’analyse
Dans les années 90, on aurait parlé d’« affaire de mœurs importée des États-Unis », un prétexte pour tester les nerfs des élus locaux. Aujourd’hui, ça se traduit par des hashtags, des communiqués outrés et une bataille de postures sur fond d’été culturel. Au milieu, les familles du Londeau, qui espéraient juste voir Margot Robbie et Ryan Gosling se chamailler en plastique rose, rentrent chez elles avec un goût amer. Car, comme le résume la députée Aurélie Trouvé, ce sont encore « ceux qui ne partent pas en vacances » qui trinquent.
Dans les cafés du centre-ville, on en parle comme d’une « honte ». Certains accusent le maire d’avoir cédé, d’autres comprennent. Le quartier, lui, retrouve son calme. Les ados traînent près du terrain de foot, comme si rien ne s’était passé. Mais la municipalité promet : Barbie reviendra, ailleurs s’il le faut, avec débat à la clé.
Au fond, un soir d’été gâché, un écran vide, et un parfum d’élection dans l’air. Pas besoin d’aimer Barbie pour comprendre que l’histoire dépasse la simple séance de cinéma : c’est une bataille sur ce qu’on peut encore montrer, dire, partager, dans l’espace public. Et, à Noisy-le-Sec, cette bataille vient de commencer.