Dans Gourou, le prochain film de Yann Gozlan, en salle le 28 janvier 2026, Pierre Niney incarne un coach en développement personnel au sourire calme et aux certitudes tranchantes, promettant à ses adeptes une vie « purifiée », sans jeux vidéo, sans réseaux sociaux, sans pornographie, au nom d’une guerre contre la « cheap dopamine ». Derrière cette fiction à peine déguisée, se dessine une réalité bien plus inquiétante, celle de notre propension collective à déléguer notre esprit critique à celles et ceux qui promettent des réponses simples à des existences devenues complexes, anxiogènes et fragmentées.
Gourou est adapté du livre de Julia de Funès publié en 2023, dans lequel la philosophe démonte méthodiquement les impostures du développement personnel et la tyrannie contemporaine du bonheur obligatoire. À travers une enquête rigoureuse nourrie de références en sciences sociales, la philosophe analyse la manière dont les discours managériaux et les pseudo-coachs transforment des injonctions morales en recettes de vie prétendument universelles. L’adaptation cinématographique prolonge cette réflexion en la faisant basculer dans la fiction, là où l’idéologie de la performance intime se révèle, à l’écran, comme une mécanique d’emprise.
Le gourou n’est plus dans la grotte, il est sur l’écran
Le premier extrait, dévoilé par Canal+ le 27 novembre, dure à peine quarante secondes, mais il suffit à installer un malaise familier : voix posée, regard assuré, phrases courtes érigées en règles de vie, et cette promesse implicite, presque hypnotique, d’un monde enfin lisible si l’on accepte d’en suivre les codes. Rien de mystique, d’ésotérique, le gourou version 2026 ne parle plus d’illumination mais de performance, d’alignement, de discipline personnelle, recyclant le vocabulaire du bien-être et du management pour mieux s’insinuer dans l’intime.
Mais ce que raconte Gourou, au-delà de l’ascension et de la chute d’un coach star, c’est notre rapport troublé à l’autorité calme. Celle qui ne contraint pas frontalement, mais suggère, qui n’ordonne pas, mais « conseille ». Celle qui ne menace pas, mais culpabilise. Et dans dans un monde saturé d’informations contradictoires, la tentation est grande de s’en remettre à celui ou celle qui parle calmement, qui simplifie, qui rassure quitte à abandonner un peu de son autonomie au passage.
L’influence commence quand l’autonomie recule
Coaching, développement personnel, management, spiritualité, partout où il est question d’accompagner le changement humain, l’influence est à l’œuvre. Et c’est précisément là que se loge le danger. Paul Pyronnet, expert en Programmation Neuro-Linguistique (PNL) et fondateur de l’Institut qui porte son nom, le rappelle sans détour : « Un bon accompagnement ne crée pas de disciples. Il révèle des individus capables de penser, ressentir et agir par eux-mêmes. » Parce que la frontière est mince, presque invisible, entre accompagnement légitime et dérive d’autorité. Elle se fissure lorsque la complexité du réel est remplacée par des vérités simples et indiscutables, lorsque le doute devient suspect, lorsque l’esprit critique est requalifié en résistance. « On prend une hypothèse et on en fait une vérité », résume Paul Pyronnet, pointant des mécanismes universels : débit lent, silences maîtrisés, regard soutenu, phrases courtes. Autant de leviers qui focalisent l’attention et peuvent, s’ils sont mal utilisés, réduire la capacité de questionnement.
Le gouroutisme, insiste-t-il, n’est pas l’apanage des sectes. On le retrouve dans certaines entreprises, dans des pratiques managériales autoritaires, dans des formations où la contradiction est disqualifiée, dans des discours politiques qui transforment des exemples isolés en généralités incontestables. Partout où l’autorité se fait indiscutable, la dérive guette.
Quand le doute devient une faute
Les signes de l’emprise sont souvent subtils, presque banals. « Si tu doutes, c’est que tu résistes. » « Si tu échoues, c’est que tu ne t’es pas assez engagé. » Autant de phrases qui déplacent la responsabilité sur l’individu tout en le maintenant dans une dépendance psychologique. Le gourou ne contraint pas, il rend indispensable sa présence, son regard, sa validation.
À l’inverse, un accompagnement éthique ramène sans cesse la personne à ce qu’elle vit réellement, ses frustrations, ses désirs, ses contradictions, et fait du doute un outil, non un défaut. « Quand la figure d’accompagnement devient indispensable, c’est là qu’elle devient dangereuse », rappelle Pyronnet. Former, c’est accepter qu’à court ou moyen terme, l’autre n’ait plus besoin de vous.
La PNL contre l’emprise, ou l’apprentissage de la conduite intérieure
Souvent caricaturée, parfois soupçonnée de manipulation, la Programmation Neuro-Linguistique n’est pourtant, dans son approche éthique, ni une technique de contrôle ni une méthode d’endoctrinement. Née dans les années 1970 aux États-Unis, elle vise à comprendre comment nous pensons, ressentons et agissons, afin de sortir des automatismes et élargir le champ des possibles. « La PNL n’apprend pas quoi penser, mais comment penser », insiste Pyronnet.
Son principe est simple, presque subversif dans un monde de recettes miracles : rendre la personne responsable de ses choix. Apprendre à conduire plutôt qu’à être conduit. Responsabilité personnelle, conscience de ses états internes, capacité d’agir de manière plus constructive avec son environnement, autant de piliers qui s’opposent frontalement à la logique du gourou, laquelle repose sur la dépendance et la promesse d’une solution clé en main.
Une fascination collective pour les réponses simples
Dans Gourou, le malaise est perceptible dès les premières secondes, et s’il dérange autant, c’est sans doute parce qu’il ne parle pas seulement d’un personnage de fiction, mais de nous. De notre fatigue démocratique. De notre lassitude face à la complexité du monde. De cette envie diffuse, et qu’on nous dise quoi faire, comment vivre, quoi supprimer pour aller mieux. Et à l’ère des crises internationales multiples et de ce basculement des institutions, la tentation de l’obéissance progresse à mesure que recule le goût du doute.
Parce qu’à force de chercher des vies simplifiées, nous finissons par accepter des récits simplistes, qu’ils viennent d’un coach en développement personnel, d’un manager éclairé ou d’un leader politique. Car le gourou n’est pas seulement celui qui promet le bien-être ou l’alignement intérieur, il prospère aussi sur les plateaux télé, dans les meetings et sur les réseaux, là où Donald Trump incarne sans doute aujourd’hui la figure la plus spectaculaire de ce gouroutisme politique, transformant la colère en vérité, le slogan en pensée et l’adhésion aveugle en programme. Le danger commence toujours au même endroit : quand l’esprit critique est perçu comme une trahison et que la complexité du réel est sacrifiée sur l’autel d’un chef qui prétend penser à notre place.
Le film de Yann Gozlan agit alors comme un miroir peu flatteur, car le gourou n’existe que parce qu’il rencontre une attente. Et la véritable question n’est pas pourquoi ils sont si convaincants, mais pourquoi nous sommes si disposés à les croire ?
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