En adaptant Le Mage du Kremlin, en salle depuis le 21 janvier, le roman de Giuliano da Empoli paru en 2022, Olivier Assayas s’attaque à une matière inflammable : le pouvoir russe, ses mythologies, ses faiseurs d’ombres, et cette fascination occidentale pour les récits qui expliqueraient, enfin, Vladimir Poutine.
Avant même la première image, un avertissement s’impose à l’écran, comme un pare-feu moral dressé face au soupçon contemporain : « Le film reste une œuvre artistique. Les personnages, ainsi que leurs propos et opinions, sont fictifs. » Rarement une phrase aura autant trahi l’époque qu’elle prétend rassurer. Car en adaptant Le Mage du Kremlin, Olivier Assayas signe un film hanté par l’actualité, pris en étau entre la violence du réel et la tentation du récit, au point que la fiction elle-même semble devoir s’excuser d’exister.
Une œuvre sous surveillance
Projet ambitieux, coûteux, international, Le Mage du Kremlin ne s’est pas seulement heurté à des obstacles financiers imprévus, réécritures successives, frilosités des investisseurs, inquiétudes sur sa réception diplomatique, mais aussi à une controverse plus sourde, plus politique : celle d’une représentation jugée trop « positive », ou du moins trop sophistiquée, des personnages russes. Comme si montrer des stratèges, des idéologues, des hommes de pouvoir capables de pensée complexe revenait déjà, en 2026, à une forme de compromission morale.
Cette suspicion dit beaucoup de notre rapport contemporain à la fiction politique, sommée non plus d’éclairer le réel mais de s’aligner sur une grille morale immédiate, quitte à réduire l’art à un commentaire illustré de l’actualité. Or Assayas refuse précisément cette assignation. « Le Mage du Kremlin n’est pas un thriller sur Poutine, c’est un film sur le pouvoir », rappelle le cinéaste, dans une déclaration qui agit comme un manifeste autant qu’un désaveu.
« La Russie n’est pas un pays, c’est un sortilège », fait-il dire à son narrateur, phrase clé, presque trop belle, qui dit déjà le danger. Car Assayas n’est pas un cinéaste du pouvoir frontal. De Carlos (2010) à Wasp Network (2019), il s’intéresse moins aux figures souveraines qu’aux zones intermédiaires : les agents, les passeurs, les idéologues, ceux qui fabriquent le récit pendant que d’autres exercent la force. Le Mage du Kremlin, c’est prolonger une obsession ancienne.
« La vérité est une matière première comme une autre »
Adapté du roman de Giuliano da Empoli, publié en 2022 dans le sillage direct de l’invasion de l’Ukraine par la Russie (24 février 2022), le film reprend la figure de Vadim Baranov, conseiller fictif mais terriblement crédible, mage des mots et des images, convaincu que gouverner consiste moins à décider qu’à raconter. Ce n’est pas tant Poutine qui intéresse Assayas que l’écosystème mental qui rend son pouvoir pensable, acceptable, parfois même fascinant.
Dans cette Russie filmée comme un théâtre d’ombres, la violence n’est jamais spectaculaire : elle est conceptuelle, diffuse, enfouie dans les discours. « La vérité est une matière première comme une autre », affirme Baranov, dans une phrase qui résonne avec une actualité saturée de désinformation, de guerres narratives et de propagandes concurrentes, de Moscou à Gaza, de Kyiv à Washington.
Une fiction rattrapée par l’Histoire
Difficile, en 2026, de regarder cette fiction sans comprendre en arrière-plan, le poids des événements récents. La guerre en Ukraine qui s’enlise, la mort d’Alexeï Navalny en février 2024, les élections russes de mars 2024 verrouillées sans suspense, et cette Europe qui oscille entre sidération morale et calcul stratégique. Le film ne prétend pas expliquer Poutine, et Assayas se garde bien de toute psychologie de comptoir, mais il montre comment un système se raconte à lui-même sa propre nécessité.
Une zone grise, inconfortable, presque suspecte
Si malaise il y a, et il est réel, c’est peut-être parce que le film refuse le confort de la dénonciation frontale. Assayas filme des hommes intelligents, cultivés, parfois drôles, souvent lucides, et laisse au spectateur la responsabilité de mesurer l’abîme entre l’élégance du discours et la brutalité des conséquences.
Il faut aussi dire un mot de Jude Law, présence spectrale et paradoxalement centrale du film, dont le jeu tout en retenue évite soigneusement l’écueil de l’imitation ou de la caricature. Là où l’on aurait pu attendre une composition appuyée, une performance mimétique de Poutine, l’acteur britannique choisit au contraire l’effacement, la distance, presque l’abstraction. Ce minimalisme, qui peut déconcerter, s’accorde parfaitement avec le projet d’Assayas : montrer le pouvoir non comme une démonstration de force, mais comme une présence continue, presque banale. Law confirme avec ce nouveau rôle, ce qu’il explore depuis plusieurs années déjà de The Young Pope (2016) à Firebrand (2023) : une capacité singulière à incarner des figures d’autorité sans jamais les rendre héroïques, ni totalement monstrueuses, mais dangereusement humaines.
À l’heure où l’on exige des œuvres qu’elles soient immédiatement lisibles, alignées, pédagogiques, Le Mage du Kremlin revendique une zone grise, inconfortable, presque suspecte. Mais c’est dans cet espace que le cinéma politique retrouve sa fonction première, celle de ne pas rassurer, mais inquiéter, ni juger à la place de, mais forcer à penser.



