Jean-Marie Couchy, CEO OP TV, OP+, OPTV Académie. © Jean-Marie Couchy

Jean-Marie Couchy, l’homme qui veut bâtir une télévision comme on bâtit un pays

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Le 17 juillet 2024 dans la salle d’audition, face aux régulateurs de l’audiovisuel français, Jean-Marie Couchy déroule une vision rare : celle d’une télévision ultramarine, diasporique, française et globale à la fois. Derrière OP TV “Ombre Première”, chaîne candidate à la TNT, et OPTV Académie, école de l’image, se dessine un projet bien plus vaste encore : construire une industrie culturelle capable de déplacer le centre du récit national.

Producteur, entrepreneur, formateur, visionnaire autodidacte, Jean-Marie Couchy veut une chaîne musicale ultramarine ciblant principalement les 18-35 ans. Ce qui le distingue d’un simple producteur, c’est une intégration verticale revendiquée : OP TV pour la diffusion, OP+ pour la plateforme numérique, OPTV Académie pour la formation et le vivier de talents. Un triptyque qui permet de sécuriser visibilité, monétisation et compétences, et de réduire la dépendance aux acteurs extérieurs. Mais derrière l’ambition diasporique, se dessine une entreprise médiatique confrontée aux logiques classiques du marché : fragmentation des audiences, dépendance publicitaire, capitalisation incertaine. Portrait d’un entrepreneur qui pense les médias comme des infrastructures de pouvoir.

L’ingénieur du récit

Le jour de son audition devant l’ARCOM, Jean-Marie Couchy a sa vision toute tracée. Il n’est pas venu plaider pour une fréquence, il raconte une architecture. OP TV, explique-t-il, sera « socialement utile, intellectuellement contributive, civiquement responsable et politiquement indépendante ». Les dossiers que reçoivent les régulateurs se ressemblent souvent : business plan, audiences, budgets. Le sien c’est autre chose. L’entrepreneur d’origine guadeloupéenne, raconte un système, une vision. Un projet qui dépasse la télévision. « Créer un média structuré, c’est agir sur le récit national », dit-il. Chez lui, la télévision n’est pas un écran, mais une infrastructure.

La donnée servira à : analyser les usages culturels, ajuster la production,
personnaliser l’expérience, créer des synergies territoriales. Nous voulons comprendre nos publics, pas seulement les monétiser.

Jean-Marie Couchy

Le discours de Jean-Marie Couchy est soigneusement pensé, il parle de narration comme d’un levier de pouvoir. À travers Ombre Première, sa structure transversale, il a travaillé la communication politique, la production audiovisuelle, le cadrage médiatique. « La communication n’est pas un vernis, c’est une architecture du réel », affirme-t-il. Dans son bureau, il dessine des schémas : diffusion, plateforme, formation. Une chaîne de valeur complète. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas un programme, mais un système. « Un média isolé est fragile. Un écosystème intégré est durable. »

OP TV, une chaîne pour sortir des marges

OP TV revendique un axe ultramarin et afro-diasporique, un récit alternatif à celui de la télévision métropolitaine et centralisée. La chaîne promet de raconter l’histoire, la musique, les luttes, les esthétiques et les imaginaires des Outre-mer, souvent cantonnés à la folklorisation ou à l’exotisme. Dans un pays où la télévision continue de fabriquer le récit national, il revendique un autre centre de gravité. « Nous ne reproduisons pas un modèle américain. Nous construisons un média inscrit dans l’histoire et la sociologie françaises », insiste-t-il. Sauf qu’ici, le projet revendique l’entrée dans l’institution suprême : la TNT, cœur symbolique du service audiovisuel national.

Alors comment être à la fois un média communautaire et un acteur de la télévision nationale gratuite, tout en étant soumis à des impératifs d’audience de masse et à un cadre réglementaire universaliste ?

La réponse est évidente selon lui, parce que son projet ne se limite pas uniquement à l’antenne. Il fait la démonstration de quatre piliers économiques : streaming, publicité, coproductions, événementiel.
À dix ans, il imagine OP TV comme un groupe média intégré. Le streaming, dit-il, représentera 35 à 45 % du chiffre d’affaires. La TNT garantira la légitimité nationale. Le financement, il le pense en phases : amorçage par fonds propres, alliances industrielles, puis levées de capitaux adossées à des actifs tangibles. A cela s’ajoute un magazine papier trimestriel, tiré à 50 000 exemplaires, pour créer une
extension éditoriale et commerciale. « Je privilégie un capital de conviction plutôt qu’un capital spéculatif. » Dans l’univers impitoyable de la finance obsédé par l’hypercroissance, son discours tranche. L’objectif d’équilibre à six est une projection prudente. Dans un secteur où même des géants comme Vice ou BuzzFeed ont vacillé, l’utopie médiatique reste structurellement fragile.

Former pour produire

L’autre pilier du projet, OPTV Académie, est présenté comme un outil d’émancipation : former des jeunes ultramarins et afro-descendants aux métiers de l’audiovisuel. L’Académie forme des techniciens, réalisateurs, producteurs. Il propose des BTS, bachelors et mastères, avec une pédagogie tournée vers la pratique et l’alternance. Pour Jean-Marie Couchy, l’école est un pilier stratégique. « Former, c’est sécuriser les compétences et structurer la filière. » Pour lui, la formation n’est pas un supplément d’âme, mais un instrument industriel. Créer un pipeline de talents, réduire les coûts de production, bâtir une autonomie culturelle. Mais cette stratégie pose une question sociologique : la formation privée est-elle une voie d’émancipation ou un marché où les populations marginalisées financent leur propre inclusion ?

Nous ne reproduisons pas un modèle américain. Nous construisons un
média inscrit dans l’histoire et la sociologie françaises. Notre ancrage
ultramarin et franco-diasporique est structuré par le cadre républicain.

Jean-Marie Couchy

Jean-Marie Couchy parle des Outre-mer comme d’un socle, pas d’un thème éditorial. Il veut produire depuis les territoires, créer des hubs régionaux, faire des Outre-mer des laboratoires éditoriaux. La data, explique-t-il, servira à comprendre les usages culturels, ajuster la production, personnaliser l’expérience. « Nous voulons comprendre nos publics, pas seulement les monétiser. » La diaspora sera un espace culturel structuré, entre hexagone, Outre-mer et Afrique.

OP TV est un projet politique au sens culturel, mais c’est aussi un projet de marché. Abonnements, partenariats, formats sponsorisés, data. La diversité est un actif stratégique, la culture un catalogue, la diaspora une audience. Jean-Marie Couchy ne s’en cache pas. « La diversité n’est pas une posture, c’est une réalité démographique. » Reste à savoir si on peut réparer l’invisibilisation des Outre-mer en passant par les instruments du capitalisme médiatique.

Un entrepreneur structurel, pas militant

Jean-Marie Couchy refuse pourtant l’étiquette militante. Il se dit structurel. « Créer un média durable, dit-il, c’est une action politique plus profonde qu’un discours. » Dans dix ans, il préfère être un acteur influent et structuré plutôt qu’un géant fragile. « L’influence, répète-t-il, se construit dans le temps. »

OP TV ne sera pas seulement jugée sur ses audiences. Elle sera jugée sur sa capacité à déplacer le centre du récit national, à faire entrer les Outre-mer et les diasporas dans le cœur de la télévision française. Si elle échoue, elle confirmera la fragilité structurelle des médias minoritaires. Si elle réussit, elle constituera un précédent : la preuve qu’un média diasporique peut devenir un acteur central du paysage audiovisuel français sans se dissoudre.

Jean-Marie Couchy, lui, parle déjà en cycles décennaux. Comme s’il bâtissait une télévision comme on bâtit un pays : lentement, structurellement, symboliquement.

Entretien

Rapporteuses : Quel est votre modèle économique à 10 ans pour OP TV, et quelle part du chiffre d’affaires proviendra du streaming ?

Jean-Marie Couchy : À dix ans, OP TV sera un groupe média intégré. Le chiffre d’affaires reposera sur quatre piliers : Streaming OP+ (entre 35 et 45 %), la publicité et les partenariats stratégiques. La coproductions et les ventes de formats. L’événementiel et les extensions de marque, le streaming garantit la stabilité récurrente. La TNT garantit la légitimité nationale.

Rapporteuses : Comment comptez-vous financer la croissance de la chaîne : fonds propres, investisseurs, subventions, publicité ?

J.M.C : Il y aura trois phases : l’amorçage par fonds propres avec des partenaires engagés. La consolidation par alliances des industrielles, et la levée de capitaux structurée autour d’actifs tangibles (catalogue, data, audience). Je privilégie un capital de conviction plutôt qu’un capital spéculatif.

Rapporteuses : Votre point mort est fixé à six ans : quels sont les principaux risques financiers que vous anticipez ?

J.M.C : Les risques sont connus : fragmentation des audiences, pression publicitaire, concurrence des plateformes. Mais notre modèle repose sur l’intégration verticale : formation, production, diffusion. Le risque majeur serait de dépendre d’un seul flux de revenus. Ce ne sera pas le cas.

Rapporteuses : Comment OP TV se différencie de chaînes comme Trace ou BET dans l’écosystème global afro-diasporique ?

J.M.C : Nous ne reproduisons pas un modèle américain. Nous construisons un média inscrit dans l’histoire et la sociologie françaises. Notre ancrage ultramarin et franco-diasporique est structuré par le cadre républicain.

Rapporteuses : Quelle stratégie de data et de technologie développez-vous pour OP+ ?

J.M.C : La donnée servira à : analyser les usages culturels, ajuster la production, personnaliser l’expérience, créer des synergies territoriales. Nous voulons comprendre nos publics, pas seulement les monétiser.

Rapporteuses : OPTV Académie est-elle un centre de profit ou un centre de coûts stratégique ?

J.M.C : D’abord outil stratégique. Former, c’est sécuriser les compétences et structurer la filière. À moyen terme, l’académie devient rentable. Mais sa valeur principale est industrielle.

Rapporteuses : Comment comptez-vous attirer et retenir les talents face aux plateformes et aux grands groupes audiovisuels ?

J.M.C : En offrant de la visibilité, de la responsabilité éditoriale, la participation à un projet collectif. Les trajectoires seront évolutives. Le talent cherche du sens autant que des moyens.

Rapporteuses : Quel rôle jouent les Outre-mer dans votre stratégie industrielle : production locale, hubs régionaux, marchés tests ?

J.M.C : Ils sont le socle. Production locale, hubs régionaux, laboratoires éditoriaux. Nous voulons produire depuis les territoires, pas seulement parler d’eux.

Rapporteuses : Quel est votre positionnement politique et éditorial face aux débats sur la diversité, la représentation et la décolonisation des médias ?

J.M.C : Indépendance éditoriale, ancrage républicain, exigence culturelle. La diversité n’est pas une posture. C’est une réalité démographique.

Rapporteuses : Dans dix ans, préférez-vous être un groupe média international ou un acteur culturel influent mais indépendant ?

J.M.C : Je privilégie la solidité à la taille. Un groupe influent, structuré, capable de durer. L’influence se construit dans le temps. Elle ne se décrète pas.

Plus d’infos :

OP TV

OPTV Académie


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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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