La cérémonie des César s’est tenue jeudi soir à l’Olympia. Laurent Lafitte et Léa Drucker ont remporté les prix de meilleurs acteur et actrice. © Compte Instagram de l'Académie des César

César 2026 : cinéma sous dépendance, paroles sous surveillance

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Record de nominations féminines, standing ovation pour Jim Carrey, discours vibrants et silences pesants. La 51ᵉ cérémonie des César aura oscillé entre avancées historiques et gêne politique. En toile de fond : la démission de la ministre de la culture, la dépendance structurelle du cinéma français à Canal+, et la question brûlante de ce qu’il est encore permis de dire sur une scène retransmise en direct.

Le cinéma français aime à se penser frondeur. Mais ce jeudi soir, dans la salle de l’Olympia, et la retransmission en clair sur Canal+, il avait le pas mesuré. Quelques heures plus tôt, la démission de Rachida Dati avait ouvert un nouveau chapitre d’incertitude politique. Sa remplaçante, Catherine Pégard, ancienne présidente du château de Versailles, fraîchement nommée, s’est contentée d’un salut protocolaire, évitant toute déclaration programmatique. Le symbole était presque ironique, un cinéma qui célèbre ses talents pendant que l’État trébuchait à son chevet. Car si les César distribuent des statuettes, ils exposent aussi les fragilités d’un secteur pris dans ses propres dépendances.

Un palmarès éclatant, une industrie sous tension

Sur scène, Benjamin Lavernhe sourire en coin et regard malicieusement fixe, a offert une parenthèse pop inattendue : l’univers déjanté de The Mask. Clin d’œil appuyé au César d’honneur remis à Jim Carrey, Lavernhe a convoqué l’énergie cartoonesque du film culte de 1994, comédie hilarante où un employé de banque timide se transforme en créature verte aux pouvoirs délirants dès qu’il enfile un masque magique. Grimaces étirées, rythme saccadé, exubérance maîtrisée : le sociétaire de la Comédie-Française s’est amusé à faire résonner l’esprit slapstick dans une cérémonie souvent corsetée par le protocole.

Jim Carrey, César d’honneur, de son côté a offert une parenthèse enchantée dans un discours en français, rappelant qu’« il faut parfois devenir fou pour survivre à la réalité ».

La cérémonie a sacré la mise en scène élégante de Richard Linklater pour Nouvelle Vague, tandis que Laurent Lafitte a remporté le César du meilleur acteur pour La Femme la plus riche du monde.
Le prix de la meilleure actrice est revenu à Léa Drucker pour Dossier 137, et le César du meilleur film a couronné L’Attachement, Vimala Pons, sacrée meilleure actrice dans un second rôle.

Mais derrière le vernis, l’économie du cinéma français reste suspendue à un acteur central : Canal+, pilier du financement des films via la chronologie des médias et premier investisseur privé du secteur. Or la chaîne appartient au groupe Vivendi, contrôlé par Vincent Bolloré, dont l’influence croissante dans les médias nourrit interrogations et crispations.

Une enquête récente de Mediapart évoquait un cinéma « pris à la gorge par ses dépendances ». Traduction : sans Canal+, une grande partie de la production française s’effondre. Mais cette dépendance pose une question simple et vertigineuse : jusqu’où peut-on mordre la main qui finance ? Autrement dit : peut-on être totalement libre quand on dépend structurellement d’un diffuseur ?

43 % de femmes nommées : avancée symbolique, réalité contrastée

Cette édition affiche 43 % de nominations féminines, un record. Dans la catégorie meilleure réalisation, Carine Tardieu et Hafsia Herzi figuraient parmi les cinq nommé·es, alors qu’aucune femme n’y apparaissait l’an dernier. La féminisation du collège des votant·es, désormais composé à 44 % de femmes, résulte d’une réforme engagée après la démission d’Alain Terzian en 2020.

Mais les chiffres du Centre national du cinéma et de l’image animée rappellent que seules 24,2 % des productions françaises en 2024 ont été réalisées ou coréalisées par des femmes. La vitrine progresse plus vite que la structure.

Adjani, mémoire d’une parole libre

Le moment le plus dense de la soirée est venu d’Isabelle Adjani. Venue remettre le César du meilleur acteur, la comédienne a demandé aux hommes de la salle de se lever pour les femmes victimes de violences, pour les Iraniennes, pour les Afghanes. Un geste fort, certes, mais l’absence d’une mention des Palestiniennes a frappé certains observateurs. Comme un mot avalé. La salle, semblait hésiter entre l’émotion et la gêne. Malaise perceptible, sujet inflammable. Le cinéma aime les discours engagés, mais dans un cadre maîtrisé. La frontière entre solidarité universelle et sélection géopolitique y devient parfois ténue.

Ce n’est pourtant pas la première fois qu’Adjani utilise la scène des César comme tribune. En 1989, au cœur de l’affaire Des Versets sataniques, l’actrice avait publiquement pris position pour défendre l’écrivain Salman Rushdie, visé par une fatwa lancée par l’ayatollah Khomeini après la publication de son roman. À l’époque, Rushdie vivait caché sous protection policière. Le livre, accusé de blasphème par le régime iranien, avait déclenché manifestations et menaces de mort. Sur scène, Adjani avait lu un texte vibrant en défense de la liberté d’expression et du droit à la création, dénonçant l’obscurantisme et rappelant que la peur ne devait pas dicter la culture.

Ce soir-là, l’actrice incarnait une tradition française, celle des artistes prenant des risques pour défendre un principe universel. Trente-sept ans plus tard, le paysage a changé. La parole n’est plus censurée par décret religieux, mais filtrée par crainte d’incident diplomatique, du bad buzz, où du déséquilibre d’antenne, comme lors de la cérémonie des British Academy Film Awards, où le réalisateur Akinola Davies Jr. avait conclu son discours par un « Free Palestine ». La phrase a été coupée dans la version diffusée par la BBC. Dans le même temps, un spectateur atteint du syndrome de Gilles de la Tourette a crié à plusieurs reprises le « mot en N » alors que Michael B. Jordan et Delroy Lindo se trouvaient sur scène. Cette séquence, elle, a été conservée lors de la diffusion initiale, avant excuses publiques.

Se lever pour qui, pourquoi ?

L’époque a changé. De plus, la cérémonie étant diffusée sur Canal+, cette emprise économique s’accompagne d’interrogations sur l’espace de parole offert ce soir-là aux artistes et aux messages portés sur scène. La question était suspendue au-dessus de chaque discours : que laissera-t-on passer ? Que sera-t-il permis de dire, en direct, sur une chaîne appartenant à un groupe dont les orientations éditoriales sont pour la plupart opposées à celles des artistes ?

Il y a encore quelques années, la scène des César ressemblait davantage à une agora qu’à un plateau sous contrôle. On s’y moquait frontalement du pouvoir, on y dénonçait les violences sexistes, les hypocrisies de l’industrie, les dérives politiques. Florence Foresti, maîtresse de cérémonie en 2020, avait dynamité la soirée à coups de piques acerbes contre le patriarcat du cinéma français et l’entre-soi d’une profession en pleine tempête post-#MeToo. D’autres cérémonies ont connu des prises de parole abruptes, des départs de salle, comme lorsque le prix du meilleur réalisateur avait été attribué à Roman Polanski, et que Adèle Haenel s’était levée et avait quitté la cérémonie, en lançant un « La honte ! » resté dans les mémoires. Des voix comme celles de Calixte Beyala, Luc Saint-Éloy, Aïssa Maïga rappelant l’absence criante de personnes noires dans la salle et dans les nominations. « Aucun Noir nommé dans les catégories majeures », avait-elle souligné, appelant l’industrie à regarder en face ses mécanismes d’exclusion.

Cette année, le contraste était saisissant, il n’y avait pas d’esclandre, pas d’irruption incontrôlée, pas de phrase qui tombe dans le jardin d’un tel ou d’une telle. On sentait les mots pesés, calibrés, presque relus intérieurement avant d’être prononcés. Comme si l’époque, plus inflammable, imposait désormais la mesure, là où régnait hier l’impertinence.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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