Quinze ans après l’accident nucléaire de Fukushima, le retour à la normale reste incertain. © iStock

Fukushima, quinze ans après : l’accident qui a fissuré le mythe nucléaire

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Le 11 mars 2011, un séisme géant suivi d’un tsunami dévastateur frappait le nord-est du Japon et provoquait l’accident nucléaire de Fukushima Daiichi, le plus grave depuis Tchernobyl. Quinze ans plus tard, la centrale éventrée reste un chantier colossal, des dizaines de milliers de Japonais vivent toujours loin de chez eux et le débat sur le nucléaire continue d’empoisonner la politique énergétique mondiale. Retour sur une catastrophe industrielle qui a brisé la promesse d’une énergie sûre.

11 mars 2011 : le jour où la mer a avalé la centrale

Il est 14 h 46, le 11 mars 2011, lorsque la terre tremble au large de la côte nord-est du Japon. Un séisme de magnitude 9,0, le plus puissant jamais enregistré dans l’archipel, secoue la région du Tōhoku. Moins d’une heure plus tard, un tsunami gigantesque s’abat sur la côte pacifique. Les vagues dépassent parfois 10 mètres et engloutissent villes, ports et infrastructures. La centrale nucléaire Fukushima Daiichi, exploitée par la compagnie TEPCO, se retrouve directement sur la trajectoire de la catastrophe.

Les réacteurs s’arrêtent automatiquement après le séisme, comme prévu par les protocoles de sécurité. Mais le tsunami noie les générateurs électriques de secours, indispensables pour alimenter les systèmes de refroidissement. Sans électricité, les cœurs des réacteurs commencent à surchauffer. Entre le 12 et le 15 mars 2011, trois réacteurs entrent en fusion. Des explosions d’hydrogène soufflent les bâtiments des unités 1, 3 et 4. Des matériaux radioactifs s’échappent dans l’atmosphère.

L’accident est classé niveau 7 sur l’échelle internationale des événements nucléaires, le niveau maximal, le même que celui de Tchernobyl en 1986. Dans les jours qui suivent, le gouvernement ordonne l’évacuation progressive de la population dans un rayon de 20 kilomètres autour de la centrale. Au total, environ 165 000 personnes devront quitter leur domicile.

Des villes entières se vident en quelques heures. L’ancien Premier ministre japonais Naoto Kan, qui dirigeait le pays au moment de la catastrophe, confiera plus tard :

« Nous étions à un moment où l’existence même du Japon était menacée. »

Une phrase qui résume la panique des premiers jours.La catastrophe naturelle s’est muée en catastrophe industrielle.

Une catastrophe humaine immense

Le bilan humain du séisme et du tsunami dépasse 18 000 morts et disparus selon les autorités japonaises. Mais les conséquences sociales de Fukushima s’inscrivent dans la durée. Des villes entières se vident, des famillesLe séisme et le tsunami ont fait plus de 18 000 morts et disparus dans l’ensemble du nord-est du Japon.

Mais Fukushima ajoute une autre dimension à la tragédie : celle de l’exil. Dans les semaines qui suivent l’accident nucléaire, des dizaines de milliers d’habitants fuient des zones contaminées. Des familles se dispersent, des villages disparaissent de la carte. Quinze ans plus tard, plusieurs dizaines de milliers de personnes vivent encore loin de leur ancienne maison. Selon des experts des Nations unies, les conséquences humaines de l’accident dépassent largement les questions radiologiques.

Le rapporteur spécial de l’ONU sur les substances toxiques Baskut Tuncak déclarait en 2017 après une mission au Japon :

« La catastrophe de Fukushima continue d’avoir des conséquences profondes sur les droits humains des populations touchées. »

Car l’accident nucléaire ne tue pas seulement par irradiation. Il détruit aussi les liens sociaux, les économies locales et la confiance dans les institutions.

La bataille des becquerels

Dès les premiers jours de la crise, la gestion de l’information sur la radioactivité devient un enjeu politique majeur. Les autorités japonaises tentent de rassurer la population tout en multipliant les mesures et les seuils d’exposition. En mars 2011, le porte-parole du gouvernement Yukio Edano répète à plusieurs reprises lors de conférences de presse :

« Il n’y a pas de danger immédiat pour la santé. »

Cette phrase deviendra l’un des symboles de la communication de crise de l’État japonais. Mais la confiance est ébranlée. Des associations citoyennes commencent à mesurer elles-mêmes la radioactivité dans les sols et les aliments. Des retombées radioactives — notamment d’iode-131 et de césium-137 — sont détectées dans l’air et les sols, parfois très loin du site de l’accident. Des analyses scientifiques montreront que ces isotopes ont circulé jusqu’en Europe et en Amérique du Nord, à des niveaux généralement faibles mais mesurables.

Au Japon, certaines zones agricoles et forestières restent durablement contaminées. La décontamination, menée à coups de décapage des sols et d’immenses sacs de déchets radioactifs, constitue un chantier colossal qui se poursuit encore aujourd’hui. Dans les premières semaines, les autorités ordonnent aussi la distribution de comprimés d’iode pour limiter le risque de cancers de la thyroïde, mais l’organisation de cette mesure a été jugée inégale selon les régions.

La catastrophe révèle aussi les failles du système de régulation nucléaire japonais, longtemps accusé d’entretenir une proximité excessive avec l’industrie. Dans un rapport publié en 2012, la commission parlementaire d’enquête japonaise conclut que la catastrophe est en partie « d’origine humaine », résultat de défaillances institutionnelles et d’un manque de préparation face aux risques. Autrement dit : Fukushima n’est pas seulement le produit d’un tsunami exceptionnel. C’est aussi celui d’un système.

Quinze ans après : une catastrophe toujours ouverte

Aujourd’hui, Fukushima Daiichi reste un chantier gigantesque. Le démantèlement complet du site pourrait prendre 30 à 40 ans, selon les autorités japonaises. Les opérations les plus complexes concernent l’extraction des combustibles fondus dans les réacteurs, une tâche robotisée extrêmement délicate.

À cela s’ajoute la question de l’eau contaminée stockée sur le site. Depuis 2023, le Japon a commencé à rejeter dans l’océan Pacifique une partie de cette eau traitée, une décision qui a suscité critiques et inquiétudes dans plusieurs pays. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a néanmoins estimé que le dispositif japonais respectait les normes internationales.

Son directeur général Rafael Grossi déclarait en 2023 :

« Les rejets planifiés d’eau traitée par le Japon auront un impact radiologique négligeable sur les populations et l’environnement. »

Ces assurances n’ont pourtant pas suffi à apaiser toutes les inquiétudes. La catastrophe a profondément marqué le débat énergétique mondial.

Fukushima et le débat mondial sur le nucléaire

En 2011, l’Allemagne décide d’accélérer sa sortie du nucléaire. D’autres États, à l’inverse, continuent d’y voir un pilier de la transition énergétique face au changement climatique. La chancelière Angela Merkel, physicienne de formation, déclarait alors devant le Bundestag :

« Fukushima a changé ma position sur l’énergie nucléaire. »

Mais quinze ans plus tard, le débat reste ouvert. Face à l’urgence climatique, certains gouvernements défendent au contraire le nucléaire comme une source d’énergie bas carbone. Fukushima est ainsi devenu un symbole paradoxal : celui d’un risque technologique majeur… mais aussi d’un débat mondial sur l’avenir de l’énergie.

La mémoire d’un désastre

Chaque année, le 11 mars, les habitants du Tōhoku se rassemblent pour commémorer les victimes. À 14 h 46, l’heure exacte du séisme, une minute de silence est observée dans tout le pays. Quinze ans après, Fukushima reste une plaie ouverte dans l’histoire contemporaine du Japon. Comme l’écrivait l’écrivain japonais Kenzaburō Ōe, prix Nobel de littérature et figure du mouvement antinucléaire :

« Après Fukushima, nous devons repenser la manière dont une société accepte les risques au nom du progrès. »

Quinze ans plus tard, la question reste ouverte.

Sources : AIEA (International Atomic Energy Agency)

IEC Centre international pour la sûreté sismique

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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