Dans la nuit du dimanche 15 au lundi 16 mars, le Dolby Theatre de Hollywood accueillait la 98ᵉ cérémonie des Oscars. Grand favori de la soirée, Une Bataille Après l’Autre de Paul Thomas Anderson reçoit l’Oscar du meilleur film et figure parmi les grands gagnants de la soirée aux côtés de Sinners. Côté français, la cérémonie s’est soldée par une statuette : la France repart avec l’Oscar du meilleur court-métrage.
- Le grand duel : Anderson contre Coogler
- Michael B. Jordan, star devenue symbole
- Sean Penn et Amy Madigan : les seconds rôles qui mordent
- Hollywood pleure ses morts
- Les Français : présents, mais discrets
- Le documentaire s’invite dans la guerre
- Nouvel Oscar pour Avatar: De feu et de cendres
- « Non à la guerre »
Le grand duel : Anderson contre Coogler
La bataille de la soirée s’est jouée entre deux visions du cinéma américain. D’un côté, Sinners, fresque gothique et musicale signée Ryan Coogler, arrivée aux Oscars avec seize nominations, un record historique pour un film. De l’autre, Une Bataille Après l’Autre, thriller politique du perfectionniste Paul Thomas Anderson. Au final, c’est Anderson qui s’est imposé : meilleur film, meilleure réalisation pour ce récit de militants révolutionnaires vieillissants pris dans les contradictions de leur propre histoire, et confrontés à des suprémacistes blancs. Une victoire presque ironique. Anderson était depuis longtemps considéré comme l’un des plus grands cinéastes américains vivants. Il aura fallu quatorze nominations pour que l’Académie se décide enfin à lui remettre une statuette.
Sinners », écrit et réalisé par Ryan Coogler, glane, lui, le trophée du meilleur scénario original. Le compositeur suédois Ludwig Göransson, auteur de la bande originale de Sinners, a remporté l’Oscar de la meilleure musique. Il s’agit du troisième Oscar pour Göransson, déjà récompensé pour Black Panther et Oppenheimer. À noter qu’un Français figurait également parmi les nommés : le compositeur Alexandre Desplat, sélectionné pour la partition de Frankenstein.
Michael B. Jordan, star devenue symbole
Si Anderson a remporté la guerre des films, la soirée appartient à un acteur : Michael B. Jordan. À 39 ans, il décroche l’Oscar du meilleur acteur pour son double rôle dans Sinners, où il incarne les jumeaux Smoke et Stack dans un Sud américain hanté par les fantômes du racisme et du blues. L’acteur, longtemps perçu comme une star de franchises (Creed, Black Panther), rejoint un cercle extrêmement restreint : celui des hommes noirs récompensés dans cette catégorie, aux côtés de Sidney Poitier ou Denzel Washington.
Mais derrière ce sacre, il y a aussi une alliance artistique devenue l’une des plus solides du cinéma américain : celle entre Jordan et Coogler. Depuis Fruitvale Station (2013), chronique bouleversante de la mort d’Oscar Grant, les deux hommes avancent ensemble. Creed a ressuscité Rocky. Black Panther a transformé le blockbuster en événement culturel. Avec Sinners, film de vampires traversé par l’histoire noire américaine, ils proposent un objet étrange : du cinéma populaire qui regarde l’histoire en face.
Résultat : meilleur scénario original, meilleure photographie et meilleure musique originale pour le film. Hollywood aime les mythologies. Celle-ci est déjà écrite.
Sean Penn et Amy Madigan : les seconds rôles qui mordent
La cérémonie a aussi récompensé deux performances inattendues. Le vétéran Sean Penn a remporté l’Oscar du meilleur acteur dans un second rôle pour Une Bataille Après l’Autre, confirmant le poids du film dans la soirée. Chez les actrices, la statuette est revenue à Amy Madigan pour Weapons, une performance dramatique qui marquait son retour aux Oscars près de quarante ans après sa première nomination. Deux récompenses qui rappellent une vieille règle hollywoodienne : les seconds rôles sont souvent les plus dangereux.
Grande favorite de la soirée, Jessie Buckley a remporté l’Oscar de la meilleure actrice pour Hamnet, le film de Chloé Zhao dans lequel elle incarne l’épouse de William Shakespeare, confrontée au deuil dévastateur de leur enfant. Il s’agit du seul prix remporté par le long-métrage lors de cette 98ᵉ cérémonie. Sur scène, l’actrice irlandaise a livré un discours teinté d’émotion : « Aujourd’hui, au Royaume-Uni, c’est la fête des mères », a-t-elle rappelé avant d’ajouter : « Je voudrais dédier cet Oscar au merveilleux chaos qu’est le cœur d’une mère. »
Hollywood pleure ses morts
Comme chaque année, le moment le plus sincère de la cérémonie est aussi le plus silencieux : la séquence In Memoriam. L’Académie a rendu hommage à plusieurs figures majeures du cinéma mondial, parmi lesquelles : Claudia Cardinale, Robert Redford, Robert Duvall, Rob Renner réalisateur de Quand Harry rencontre Sally et Des hommes d’honneur, et son épouse Michele Singer Reiner, retrouvés sans vie le 14 décembre, dans leur villa du quartier huppé de Brentwood, à Los Angeles. La disparition de Redford a donné lieu à un hommage particulièrement émouvant, quand Barbra Streisand est montée sur scène pour interpréter “The Way We Were”, chanson culte du film Nos plus belles années dans lequel les deux acteurs tiennent le premier rôle, sorti en 1973. Une absence dans cette hommage, celle de Brigitte Bardot. L’ancienne star du cinéma français, condamnée à plusieurs reprises pour incitation à la haine raciale, n’a pas été mentionnée. L’Académie, très attentive à son image sur les questions de discrimination, ne plaisante plus avec ces sujets.
Les Français : présents, mais discrets
Côté français, la soirée n’a pas viré au triomphe mais la présence était là. Le cinéma d’animation francophone s’est illustré avec plusieurs nominations, dont Little Amélie ou le caractère de la pluie, adaptation de l’œuvre de Amélie Nothomb. Une confirmation de la vitalité d’un secteur où la France reste une puissance mondiale, même si la statuette est restée ailleurs cette année.
La France qui attend toujours un successeur à Indochine, dernier film sacré dans la catégorie du meilleur film international en 1993. Trente-trois ans plus tard, la statuette lui échappe encore. Cette année, c’est le réalisateur dano-norvégien Joachim Trier qui l’emporte avec le délicat Valeur sentimentale, un film pourtant coproduit avec des capitaux français.
Le représentant de la France, Jafar Panahi, repart donc bredouille avec Un simple accident, malgré sa Palme d’or au Festival de Cannes quelques mois plus tôt. Un rappel cruel : la reconnaissance cannoise ne garantit jamais celle de Hollywood.
Le documentaire s’invite dans la guerre
« Monsieur Personne a plus de pouvoir qu’on le pense », a ironisé l’équipe du film en recevant la statuette. L’Oscar du meilleur documentaire revient à Mr. Nobody Against Putin, un film qui raconte comment les écoles russes sont progressivement transformées en relais de propagande dans le contexte de l’invasion de l’Ukraine.
Dans la catégorie du meilleur court-métrage documentaire, l’Académie a distingué Toutes les chambres vides, un film bouleversant consacré aux enfants tués par armes à feu aux États-Unis.
Nouvel Oscar pour Avatar: De feu et de cendres
Dans la catégorie des effets visuels, l’Académie a couronné un habitué. Le troisième volet de la saga Avatar, réalisé par James Cameron, remporte l’Oscar des meilleurs effets visuels pour Avatar: De feu et de cendres, confirmant une fois de plus la domination technologique de la franchise dans ce domaine.
« Non à la guerre »
Il aura fallu attendre près de trois heures de cérémonie pour que les conflits du moment s’invitent réellement sur la scène du Dolby Theatre. L’acteur espagnol Javier Bardem a été le premier à briser le silence, lançant un message aussi bref que frontal : « Non à la guerre et que la Palestine soit libre. » Une prise de position rare dans une soirée où les allusions politiques restent généralement mesurées, même lorsque le monde gronde aux portes de Hollywood.



