Faut-il tout savoir de l’autre avant de s’engager pour la vie ? C’est la question que pose le cinéaste norvégien Kristoffer Borgli dans son nouveau long-métrage The Drama, traduit en français par L’Aveu. Avec Robert Pattinson et Zendaya, en salle le 1er avril 2026. © LEONINE

The Drama : aimer, c’est savoir… ou renoncer à savoir ?

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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À la veille d’un mariage, une confession fait tout basculer. Avec The Drama traduit en français par L’Aveu, en salles ce mercredi, le cinéaste norvégien Kristoffer Borgli dynamite la comédie romantique et interroge, avec une cruauté feutrée, l’un des mythes modernes du couple : la transparence absolue.

Vous connaissez cette chanson N’avoue jamais de Guy Mardel, qui représentait la France à l’Eurovision en 1965 ? « N’avoue jamais, jamais, jamais… » y martèle-t-il, comme un conseil amoureux teinté de prudence. Un demi-siècle plus tard, The Drama semble en proposer le contrepoint cruel : que se passe-t-il quand, justement, on avoue ? Ou faut-il tout savoir de l’autre avant de s’engager pour la vie ? C’est la question que pose le cinéaste norvégien Kristoffer Borgli dans son nouveau long-métrage The Drama, traduit en français par L’Aveu. À ne pas confondre avec L’Aveu de Costa-Gavras, classique du cinéma politique inspiré des procès staliniens en Tchécoslovaquie. Là où ce dernier dissèque les mécanismes de la confession forcée et de la manipulation d’État, The Drama explore une tout autre forme d’aveu, intime cette fois, et ses effets dévastateurs au sein du couple.

D’une durée d’1h45, le film s’inscrit dans la continuité de ses précédents travaux, Dream Scenario (2023) et Sick of Myself, un triptyque informel autour d’une même obsession : la manière dont le regard des autres façonne nos choix, nos comportements, voire notre morale. Dans ces trois films, une même angoisse, celle d’être, au fond, une mauvaise personne, ou de le devenir sous la pression sociale. Avec The Drama, Borgli prolonge cette réflexion en l’inscrivant dans l’intimité de ce couple et en abordant, en filigrane, la question de la violence dans la société américaine. Un motif central que le film distille progressivement, sans jamais tout révéler, au risque, sinon, d’en dévoiler l’un des ressorts essentiels.

Le vernis et la faille

Tout commence comme une évidence. Emma et Charlie s’aiment, se comprennent, se projettent. Le mariage approche, les amis gravitent. Rien ne semble devoir troubler cette mécanique bien huilée.

Elle, incarnée par Zendaya, travaille dans une librairie ; lui, joué par Robert Pattinson, dirige un musée. Un couple cultivé, urbain, presque exemplaire dans son équilibre. Et puis, il y a cette soirée. Un jeu anodin, qui consiste à raconter la pire chose que l’on ait faite. Emma se jette à l’eau. La révélation, volontairement tenue hors du spectaculaire, agit comme un poison lent. Elle ne détruit pas immédiatement leur couple, elle l’infecte. Avec une précision clinique, Kristoffer Borgli s’attache à ce qui suit, et non à l’événement lui-même. Charlie écoute, accuse le coup, tente de rationaliser. Mais quelque chose s’est déplacé. L’image d’Emma s’effrite, remplacée par une figure trouble, presque étrangère. Le film se transforme alors en une autopsie du doute. Peut-on continuer à aimer quelqu’un que l’on ne reconnaît plus tout à fait ? Peut-on désapprendre ce que l’on vient de découvrir ? La mise en scène de Kristoffer Borgli, épouse cette dérive avec des silences étirés, des regards fuyants, et des conversations qui tournent en rond. Le quotidien de ce jeune couple à quelques jours du mariage, devient un terrain miné.

La transparence comme piège

Sous ses airs de comédie romantique, The Drama avance l’idée dérangeante que nous nous sommes tous posé : et si la vérité n’était pas toujours compatible avec l’amour ? Depuis peu, le couple moderne, s’est construit sur une injonction à la transparence. Tout dire, tout partager, tout dévoiler. L’intimité comme espace sans zones d’ombre. Borgli lui, choisit d’inverser la perspective. Il suggère que certaines vérités, une fois formulées, ne peuvent plus être intégrées. Qu’elles excèdent la capacité d’acceptation de l’autre. Connaître ne rapproche pas, mais fracture. Et le film pousse la logique jusqu’au malaise : faut-il préférer un amour imparfait mais stable, ou une vérité totale qui risque de tout détruire ? Et le film trouve aussi un écho immédiat dans une autre œuvre française du cinéma populaire : Le Jeu de Fred Cavayé sorti en 2018. Dans ce huis clos, des amis décident, le temps d’une soirée, de poser leurs téléphones sur la table et de partager en direct messages, appels et notifications. Très vite, les masques tombent. Adultères, mensonges, identités dissimulées, chacun apparaît différent de l’image qu’il renvoyait au groupe.

Dans les deux cas, tout part d’un jeu, une règle acceptée collectivement, presque anodine, qui ouvre une brèche irréversible. La parole ou la transparence deviennent des pièges. Ce qui devait rapprocher révèle au contraire des fractures. Mais là où Le Jeu met en scène une vérité fragmentée, éclatée entre plusieurs personnages, The Drama concentre la révélation au cœur du couple, et en radicalise les effets. Il ne s’agit plus seulement de découvrir que l’autre ment ou dissimule, mais de faire face à une vérité qui reconfigure entièrement la perception de l’être aimé.

Mais dans les deux cas, la même conclusion, nous ne sommes jamais tout à fait ceux que les autres croient connaître. Et la transparence absolue, souvent fantasmée comme une preuve d’amour ou d’amitié, peut devenir une expérience profondément déstabilisante.

Deux trajectoires, un face-à-face

Le trouble du film tient aussi à son casting. Zendaya, révélée au grand public par les productions Disney avant de s’imposer avec Euphoria puis les fresques de Denis Villeneuve (Dune, 2021 et 2024), incarne une Emma insaisissable, à la fois fragile et opaque. Face à elle, Robert Pattinson poursuit sa mue entamée après Twilight (2008-2012), confirmée par ses collaborations avec des cinéastes exigeants (Good Time, 2017 ; Tenet, 2020) et son incarnation sombre de Batman en 2022. Dans The Drama, leurs registres se heurtent : elle joue le trouble intérieur, lui la désagrégation progressive. Ensemble, ils composent un couple crédible, et profondément instable.

Alors peut-on aimer quelqu’un en sachant tout de lui ? Ou, à l’inverse, l’amour suppose-t-il une part d’ombre, un angle mort nécessaire ? À l’heure où la transparence est érigée en vertu cardinale, Kristoffer Borgli fait un constat plus inconfortable : connaître l’autre, ce n’est pas seulement le rapprocher de soi, c’est aussi risquer de le perdre. Et la morale N’avoue jamais de Guy Mardel, résonne à nos oreilles comme un avertissement : toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, surtout lorsqu’elles risquent de briser ce que l’on cherchait précisément à préserver.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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