Présenté en 2025 à Toronto, Le Cri des gardes en salle en France ce 8 avril 2026, marque le retour de Claire Denis à un territoire fondateur : l’Afrique postcoloniale. Face à elle, Isaach de Bankolé, compagnon de route de ses débuts, incarne une mémoire qui ne passe pas. Adapté de Bernard-Marie Koltès, le film plonge le spectateur dans un chantier d’Afrique de l’Ouest, enclave coloniale à peine dissimulée derrière des grillages. Dans cet espace clos vivent des expatriés occidentaux, jusqu’à l’irruption d’Alboury, venu réclamer le corps de son frère mort sur le chantier.
Avec Le Cri des gardes, Claire Denis rend ici un vibrant hommage à Bernard-Marie Koltès, à sa langue, à sa poésie, à son engagement. Elle prolonge ainsi son exploration obstinée de l’Afrique, cette terre où elle a grandi et qu’elle n’a jamais cessé de questionner à travers une œuvre libre et profondément singulière. Cette fidélité à un cinéma exigeant sera saluée lors de la 79e édition du Festival de Cannes 2026 (du 12 au 23 mai), où la cinéaste doit recevoir le prestigieux Carrosse d’or de la Quinzaine des cinéastes.

Un chantier, des grilles, et le retour du refoulé
Tout commence par une disparition. Sur un chantier isolé d’Afrique de l’Ouest, enclave occidentale ceinte de grilles et de silence, un ouvrier meurt. Son corps disparaît, surgit alors un homme, Alboury, venu le réclamer. Le Cri des gardes s’installe alors dans une tension continue, presque suffocante. Sorti en salles ce 8 avril, le long métrage marque un retour aussi attendu que chargé pour Claire Denis. Adapté de la pièce Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès, présenté en avant-première au Festival international du film de Toronto 2025 avant de circuler dans plusieurs festivals internationaux, le film prolonge une œuvre hantée par l’Afrique, depuis Chocolat (1988) jusqu’à White Material (2009).
Coécrit avec Suzanne Lindon, le scénario épouse à merveille une forme rigoureuse qui sied à la dimension tragique du récit : unité de temps, unité de lieu. L’action se concentre en revanche sur quelques heures nocturnes, entièrement contenues dans le huis clos du chantier, à l’exception d’une échappée presque irréelle, le trajet chaotique de Léone aux côtés de Cal, quittant l’aéroport pour rejoindre son mari. « Il fallait quand même que le territoire africain existe en dehors du chantier la nuit. Il ne pouvait pas y avoir que des barbelés, il fallait aussi de la vie autour du chantier », confie Claire Denis lors de la présentation du film.
Côté mise en scène, c’est sous la lumière crue de puissants projecteurs, que les personnages surgissent et disparaissent comme sur une scène de théâtre. Tout autour, le monde se dissout dans l’obscurité, dans une nuit dense, presque abstraite. À la lisière de ces deux mondes, Alboury avance dans le clair-obscur, silhouette calme, venu réclamer justice là où tout semble organisé pour le tenir à distance.
Claire Denis, une œuvre hantée par l’histoire coloniale
Depuis Chocolat, son premier long métrage, la cinéaste n’a cessé de revenir sur les histoires liées aux rapports de domination hérités de la colonisation. Née en 1946 et ayant grandi en Afrique, Claire Denis filme depuis toujours la mémoire fragmentée du continent. Depuis les années 1980, la réalisatrice capte les corps comme des territoires politiques. Ici encore, l’espace est structuré par une ligne invisible, qui sépare les dominants des dominés, les vivants des morts, les coupables de leurs propres dénis. Dans White Material, déjà, elle explorait la fin d’un monde colonial à travers le personnage d’Isabelle Huppert. Avec Le Cri des gardes, elle radicalise encore son geste, dépouillement du décor, frontalité des rapports, refus de toute échappatoire narrative.
Fidèle à ses habitudes, Claire Denis s’est aussi entourée de collaborateurs de longue date. Chez elle, le cinéma est affaire de fidélité, aux lieux comme aux visages. Depuis ses débuts, la cinéaste tisse un réseau de collaborations récurrentes, refusant les auditions, écrivant souvent « avec quelqu’un en tête ». Le Cri des gardes ne fait pas exception. On y retrouve le groupe Tindersticks à la musique, et surtout une figure centrale de son cinéma, Isaach de Bankolé, déjà présent dans Chocolat (1988) et S’en fout la mort (1990). Chez elle, la fidélité n’est pas une méthode de confort, mais une manière d’approfondir les mêmes obsessions.
Isaach de Bankolé, trajectoire d’un acteur-monde

Le spectateurs se souviennent de lui chez Jim Jarmusch, Lars von Trier, mais aussi dans des blockbusters comme Casino Royale ou Black Panther. Une filmographie qui rappelle combien son parcours échappe aux catégories, acteur français, africain, hollywoodien, ou plutôt tout cela à la fois, tout en échappant aux injonctions. Mais c’est avec Claire Denis que son jeu atteint une forme d’épure. Déjà présent dans Chocolat et S’en fout la mort (1990), il retrouve ici un rôle à sa mesure, celui d’un homme qui ne demande rien, sinon justice. Peu de mots, une présence dense, presque minérale. Comme si le personnage portait en lui tout ce que le film refuse de résoudre. Né en 1957 à Abidjan, réapparu récemment dans The Brutalist et dans un biopic consacré au prix Nobel congolais Denis Mukwege, Bankolé fut révélé à la fin des années 1980, à une époque où intituler un film Black Mic-Mac semblait aller de soi, performance qui lui vaut le César du meilleur espoir en 1987. Agé de 68 ans, celui qui s’est longtemps tenu à distance du cinéma français, comme après avoir refermé la porte derrière lui lors de son départ pour les États-Unis, n’y revient qu’à pas comptés. Sauf peut-être pour Claire Denis. Tout simplement parce que c’est avec elle, que son jeu trouve une forme de gravité singulière : silencieux, ancré, presque minéral. Dans Le Cri des gardes, il incarne Alboury, figure de justice implacable, qui ne négocie ni avec le temps ni avec les excuses.
Isaach de Bankolé, qui fut proche de Bernard-Marie Koltès, a aussi joué un rôle déterminant dans la genèse du projet. « Isaach veillait sur le film. Il était comme un gardien du projet », confie Claire Denis. Maîtrisant la langue d’Alboury, le yoruba, sa langue maternelle, l’acteur semble s’être entièrement fondu dans son personnage. Dans une économie de jeu saisissante, il apparaît habité de part en part par cette histoire tragique, ancrée à la fois dans le présent et dans une temporalité plus ancienne. Une tragédie qui, à l’image de celles de l’Antiquité, porte aussi une message universelle.
Un cinéma du malaise
Tourné au Sénégal en 2025, le film assume surtout son dispositif fermé, théâtral, avec ses symboles appuyés presque abstrait. Quant aux personnages expatriés occidentaux, figures locales, gardes anonymes, ils semblent pris dans une mécanique qui les dépasse. Certains reprocheront à Claire Denis une forme de rigidité, y verront une puissance politique intacte, celle d’un cinéma qui refuse la résolution, préférant maintenir ses personnages dans une tension morale constante. D’autres pointeront un excès de démonstration, où la stylisation prend le pas sur la rage initiale du texte. Mais c’est précisément ce qui fait la singularité du film, cette incapacité à apaiser, à expliquer, à conclure. Chez la réalisatrice, le politique ne passe jamais par le discours, mais s’inscrit dans les silences, dans les gestes, dans l’espace même. Comme souvent chez elle, le mal n’est pas extérieur, il circule, invisible, dans les corps et les regards.
Au fond, Le Cri des gardes ne raconte pas une histoire, mais une impossibilité, celle de tourner la page. Dans le regard fixe d’Isaach de Bankolé, quelque chose insiste. Un refus, une mémoire. Le corps qu’on ne rend pas, la dette qu’on ne reconnaît pas, la violence qu’on ne nomme pas. Tout est là, suspendu, irrésolu. Face aux grilles, aux gardes, aux cris qui rythment la nuit, une question reste en suspens : que faire des morts que l’histoire a laissés derrière elle ? Claire Denis ne répond pas. Elle filme. Et dans le regard fixe d’Isaach de Bankolé, c’est peut-être tout un passé qui revient demander justice.



