La marque Soutoura portée sa créatrice Fatou, a été la grande révélation de cette édition 2026 qui s'est tenue le 16 avril à l'hôtel Le Marois à Paris. © Paul Tomasini/Compte Instagram de Soutoura

À Paris, Soutoura donne sa définition du style

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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À Paris, lors de la Modest Fashion Week 2026, qui s’est tenue à l’Hôtel Le Marois du 16 au 18 avril, une silhouette a particulièrement retenu l’attention. Pas seulement pour ses coupes ou ses matières, mais pour ce qu’elle incarne. Fatou, fondatrice de la marque Soutoura, fut l’une des révélations de cette première édition parisienne.

La mode modeste, ou modest fashion, désigne un courant vestimentaire qui privilégie des tenues couvrantes, sans pour autant renoncer à l’esthétique, à la créativité ou au désir de mode. Mais s’arrêter à cette définition serait réducteur. Car la modest fashion est à la fois un style, un marché et un terrain culturel, parfois politique. Pendant trois jours, l’événement orchestré par Think Fashion a confirmé une chose : la mode modeste n’est plus une niche, mais un marché, une esthétique, un territoire d’influence. Entre panels sur l’intelligence artificielle, stratégies de marque et défilés internationaux, la Paris Modest Fashion Week a posé les bases d’un nouvel écosystème où création et business avancent désormais main dans la main.

« Nous clôturons cette première édition parisienne avec succès, en affirmant notre ambition : créer une plateforme qui célèbre la créativité tout en générant des opportunités concrètes de croissance pour les designers à l’échelle internationale », déclare Ozlem Sahin, CEO de Modest Fashion Weeks by Think Fashion. C’est précisément à cette intersection que se situe Fatou, créatrice de la marque Soutoura.

Une vision : réconcilier pudeur et désir de mode

Avec Soutoura, un nom qui évoque autant la discrétion que la dignité, Fatou défend une ligne claire : la pudeur n’est pas une contrainte, mais un langage stylistique à part entière. Là où certains voient une limitation, elle propose une grammaire. Ses pièces jouent sur les volumes, les superpositions, les textures. Rien n’est laissé au hasard, chaque coupe semble pensée pour accompagner le mouvement, sans jamais sacrifier l’allure. Chez elle, le voile ne cache pas, il structure. Il devient même un élément de style central. Dans un paysage où la mode modeste oscille encore entre standardisation commerciale et expression culturelle, Soutoura trace une voie plus exigeante. Une voie où l’esthétique dialogue avec l’identité.

Fatou créatrice de la marque Soutoura. © Capture d’écran du compte Instagram de Soutoura

Une présence remarquée à Paris

Sur le runway, la proposition de Fatou a marqué par sa cohérence. Dans un événement réunissant des créateurs venus de plus de 30 pays — de l’Indonésie au Nigéria — elle a su imposer une signature immédiatement identifiable. Une prouesse dans un contexte saturé d’images et d’influenceurs. Mais c’est surtout en dehors du podium que son positionnement prend tout son sens. À l’heure où la troisième journée de la Fashion Week basculait vers le business — showroom B2B, networking, ventes — Soutoura s’inscrivait déjà dans cette logique d’expansion. Fatou ne pense pas seulement en termes de collection. Elle pense en marque.

Une génération qui refuse de choisir

Ce que raconte Fatou, au fond, dépasse la mode. Elle incarne une génération qui refuse les injonctions contradictoires : être moderne ou traditionnelle, visible ou discrète, spirituelle ou esthétique. Avec Soutoura, elle pose une réponse simple : on peut être tout cela à la fois.

Dans un contexte français où le vêtement féminin, et en particulier le voile, reste un objet de débat politique permanent, Soutoura introduit une dissonance, une autre lecture. Ni revendication frontale, ni effacement stratégique, mais une présence, qui dit : on peut être voilée et fashion. Mais surtout, on peut être visible sans se conformer. Et c’est peut-être là que réside sa force. Dans cette capacité à transformer une identité souvent assignée en terrain de création. À faire du vêtement un espace de narration, mais aussi de projection économique. Dans une industrie en quête de nouveaux récits, Fatou n’est pas seulement une créatrice à suivre. Elle est un signal.

Entretien

Rapporteuses : Soutoura semble porter une vision forte : comment définissez-vous précisément votre ADN de marque ?

Fatou : Soutoura est avant tout une marque fondée sur une vision de la pudeur ancrée dans des valeurs personnelles, que je considère comme essentielles. Cette dimension est le point de départ de toute ma démarche créative : proposer une mode qui respecte des principes de modestie, tout en étant contemporaine et esthétique. L’ADN de la marque repose sur l’idée de proposer une autre lecture du vêtement. D’où le slogan « Learn a new language of fashion ». Pour moi, la pudeur n’est pas une contrainte, mais un cadre qui permet de créer autrement, avec exigence et intention.

Chaque pièce est pensée autour de silhouettes couvrantes, fluides et structurées, avec une attention particulière portée au détail, aux matières et au mouvement, afin de proposer une élégance moderne fidèle à ces valeurs. Soutoura porte aussi une vision de la féminité : une féminité consciente, alignée avec ses convictions, qui s’exprime avec dignité, sans compromis entre identité, foi et style.

Je porte une attention particulière au choix des tissus, à leur qualité et à leur durabilité, avec l’idée de proposer des pièces qui traversent le temps et qui ont du sens, au-delà de la saison.

Fatou

Rapporteuses : En France, le voile reste un sujet hautement politisé. Cela influence-t-il votre manière de créer ?

Fatou : Le contexte français est une réalité que je ne peux pas ignorer, mais il ne définit pas ma manière de créer. Ma démarche est avant tout guidée par mes convictions, notamment cette volonté de proposer une mode pudique en cohérence avec mes valeurs . C’est ce cadre qui structure mon travail, bien plus que le regard extérieur ou les débats. C’est avant tout un processus créatif.

Bien sûr, je suis consciente de tous ces débats autour du voile, mais je ne crée pas en réaction à celles-ci. Je crée pour proposer une alternative, et pour prouver que l’on peux être une femme musulmane ,voilée en France , et accomplir de belles choses avec cohérence et dignité. Soutoura s’inscrit dans une démarche apaisée : montrer qu’il est possible d’allier foi, élégance et modernité, sans être dans la confrontation, mais plutôt dans l’expression d’une vision assumée.

Rapporteuses : Soutoura est-elle pensée comme une marque engagée, même si ce n’est pas revendiqué frontalement ?

Fatou : Soutoura porte une forme d’engagement à travers ses choix. Il y a d’abord un engagement dans la vision : proposer une mode pudique, en cohérence avec ses croyances , et offrir une alternative qui permet aux femmes de s’habiller en accord avec leurs convictions. Mais il y a aussi un engagement plus concret, dans la manière de créer. Je porte une attention particulière au choix des tissus, à leur qualité et à leur durabilité, avec l’idée de proposer des pièces qui traversent le temps et qui ont du sens, au-delà de la saison.

Pour moi, l’engagement ne passe pas forcément par un discours revendiqué, mais par une exigence : créer de manière responsable, cohérente et fidèle à ce que je défends.

Rapporteuses : Les réseaux sociaux jouent un rôle clé, quelle place leur accordez-vous dans votre développement ?

Fatou : Les réseaux sociaux occupent une place importante dans le développement de Soutoura, car c’est la que tout a réellement commencé. Ils me permettent de partager l’univers de la marque, de raconter son histoire et de créer un lien direct avec une communauté qui se reconnaît dans cette vision de la mode, à la fois pudique, contemporaine et alignée avec des valeurs.

C’est aussi un espace d’expression où je peux montrer les coulisses, le processus créatif, et donner du sens aux pièces au-delà de leur esthétique. Cependant, je veille à garder une certaine cohérence : les réseaux ne définissent pas la marque, ils l’illustrent. L’essentiel reste la vision, la qualité des créations et le message que Soutoura porte.

Rapporteuses : Le succès de la modest fashion attire de nouveaux investisseurs, comment choisissez-vous vos partenaires ?

Fatou : Le développement de Soutoura m’amène forcément à réfléchir aux collaborations et aux partenaires, mais pour moi, le critère principal reste l’alignement à mes valeurs. Je ne vois pas les partenariats uniquement comme des opportunités de croissance, mais comme des engagements sur le long terme et des représentants. Il est essentiel que les personnes ou les structures avec lesquelles je travaille comprennent profondément la vision de la marque, et la respecte.

Je suis attentive à la manière dont une marque ou un investisseur envisage la mode, mais aussi à son respect du produit, de la qualité et du sens que l’on donne à ce que l’on crée. Soutoura est une marque construite avec intention, donc chaque collaboration doit s’inscrire dans cette continuité. Grandir, oui, mais sans jamais compromettre ce qui fait l’essence du projet.

Les réseaux sociaux occupent une place importante dans le développement de Soutoura, car c’est la que tout a réellement commencé. Ils me permettent de partager l’univers de la marque…

Fatou

Rapporteuses : Quels marchés internationaux vous semblent aujourd’hui les plus stratégiques pour Soutoura ?

Fatou : Je vais commencer par l’Europe, les pays comme le Royaume-Uni, la Belgique , les Pays-Bas, l’Allemagne… car dans ces pays réside une véritable communauté musulmane, active. Mais également les États-Unis ou une véritable culture de la mode existe avec une ouverture d’esprit qui leur est propre, ainsi qu’une présence importante d’une nouvelle génération de femmes qui cherchent à concilier foi, identité et style.

Le Moyen-Orient reste un espace important, avec une forte culture de la mode pudique et une exigence élevée en matière de qualité et d’esthétique. Mais je m’intéresse aussi beaucoup à des pays comme le Royaume-Uni ou les États-Unis, où il y a une diversité de profils et une nouvelle génération de femmes qui cherchent à concilier foi, identité et style. Au-delà des zones géographiques, je raisonne surtout en termes de femmes et de sensibilité : là où il y a des femmes qui se reconnaissent dans cette vision d’une mode pudique, élégante et alignée avec leurs convictions, Soutoura a sa place et cela même en Alaska.

Rapporteuses : Comment construisez-vous votre stratégie de distribution entre direct-to-consumer et réseaux de revendeurs ?

Fatou : Aujourd’hui, Soutoura est encore en process de développement, donc ma priorité reste de construire la marque de manière solide et cohérente avant d’élargir sa distribution. Je fonctionne principalement en direct, ce qui me permet de garder un lien proche avec ma communauté et de maîtriser pleinement l’univers de la marque, de la création jusqu’à la manière dont elle est présentée et crée un lien avec mes clientes.

La question des revendeurs fait partie de ma réflexion, mais je souhaite avancer de manière progressive. Pour moi, il est essentiel de prendre le temps de structurer la marque avant de m’ouvrir à des réseaux plus larges. C’est un monde qui m’était encore inconnu il y a 4 ans mais je m’efforce d’apprendre en cours de route même si ma vison reste claire. Si je développe ce type de distribution à l’avenir, ce sera de façon très sélective, avec des partenaires capables de comprendre et de respecter l’identité de Soutoura.

Le Moyen-Orient reste un espace important, avec une forte culture de la mode pudique et une exigence élevée en matière de qualité et d’esthétique. Mais je m’intéresse aussi beaucoup à des pays comme le Royaume-Uni ou les États-Unis, où il y a une diversité de profils et une nouvelle génération de femmes qui cherchent à concilier foi, identité et style.

Fatou

Rapporteuses : Lors de cette Fashion Week, avez-vous identifié des opportunités concrètes de développement à l’international ?

Fatou : C’est une affaire à suivre. Comme le dit le diction: “Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.” Mais j’ai eu l’occasion de rencontrer des personnes aux parcours très inspirantes en adéquation avec mes valeurs 

Rapporteuses : À terme, souhaitez-vous rester indépendante ou envisagez-vous une structuration plus large (groupe, levée de fonds, licences) ?

Fatou : Incha’Allah , qui vivra verra. Je vous remercie pour l’intérêt porté à Soutoura.

Plus d’infos :

Soutoura

Paris Modest Fashion Week 2026 by Think Fashion 

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