Le Franco-Israélien Ofer Bronchtein est mort lundi 18 mai à Paris, à l’âge de 69 ans. Cofondateur du Forum international pour la paix, conseiller officieux puis envoyé spécial sur le Moyen-Orient auprès de l’exécutif français, il défendait depuis plus de quarante ans une conviction demeurée intacte malgré les guerres et les échecs diplomatiques : Israéliens et Palestiniens ne sortiront du conflit que par une coexistence politique. © Capture d'écran du compte Instagram lecrayonmedia

Ofer Bronchtein, le passeur de paix qui n’aura pas vu l’horizon

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Il y a quelque chose de tragique dans la disparition d’Ofer Bronchtein. L’homme qui avait passé sa vie à défendre l’idée que deux peuples puissent un jour habiter la même terre sans s’entretuer est mort au moment où cet horizon semble plus éloigné que jamais. Le militant franco-israélien s’est éteint lundi 18 mai à Paris, à 69 ans, emporté par une bronchopneumopathie chronique obstructive qui le privait progressivement d’oxygène et l’avait, ces derniers mois, contraint au fauteuil roulant. Jusqu’au bout pourtant, il aura continué à faire ce qu’il faisait depuis quarante ans : appeler, insister, déranger, tenter d’ouvrir des portes que d’autres considéraient déjà condamnées.

On meurt parfois avant ses idées

Bronchtein n’aura pas vu la paix qu’il poursuivait avec une forme d’entêtement presque anachronique dans le paysage politique israélien comme international. Il n’aura pas vu l’État palestinien coexister avec Israël autrement que dans des discours, des résolutions et des promesses sans cesse reportées. Mais réduire sa trajectoire à une succession d’échecs serait manquer ce qu’il aura représenté : l’une des dernières figures d’un camp de la paix qui, après avoir cru toucher son but au début des années 1990, a vu son horizon se rétrécir sans jamais tout à fait renoncer.

Le moment où tout bascule

Il racontait souvent que son engagement n’était pas né dans une réunion diplomatique ni dans un livre, mais au petit matin, pendant son service militaire en Israël. Né en 1957 à Beer-Sheva, dans le Néguev, puis élevé entre Israël et la France, Ofer Bronchtein avait grandi avec le récit national israélien avant d’en éprouver les limites au contact du réel. Au cours de son service, à un poste proche des territoires palestiniens, il assiste au contrôle d’un autobus. Un officier ordonne à un vieil homme palestinien de se déshabiller devant sa fille et les autres passagers. Des années plus tard, il décrira cette scène au Monde : « J’ai vu l’angoisse, j’ai vu l’humiliation qu’il y avait dans les yeux de cet homme. Ça a été un tournant. »

Cette scène, il ne cessera jamais d’y revenir. Non comme un acte d’accusation contre son pays — il se disait profondément attaché à Israël — mais comme le point de départ d’une idée simple et radicale : la sécurité d’un peuple ne peut pas se construire sur l’humiliation de l’autre.

Dans les années 1980, cette conviction n’a rien d’évident. Bronchtein choisit pourtant de franchir une ligne rouge politique et juridique. En 1987, alors que la loi israélienne interdit tout contact avec l’Organisation de libération de la Palestine, il rencontre Mahmoud Abbas en Espagne. L’épisode lui vaut une condamnation et une peine de prison. Il y voit au contraire la démonstration qu’aucune paix ne naît sans conversation préalable avec ceux qu’on désigne comme ennemis.

L’homme d’Oslo qui n’a jamais accepté la défaite

Cette fidélité au dialogue l’amène au plus près du pouvoir. Au début des années 1990, il se rapproche du premier ministre travailliste Yitzhak Rabin et participe à la délégation israélienne lors de la signature des accords d’Oslo, le 13 septembre 1993 à Washington. Depuis la pelouse de la Maison Blanche, il assiste à la poignée de main entre Rabin et Yasser Arafat, une image qui, pendant quelques années, fera croire qu’une autre histoire est possible au Proche-Orient. Bronchtein dira plus tard qu’il s’agissait de l’un des moments les plus bouleversants de sa vie.

Puis tout s’est défait. L’assassinat de Rabin en 1995. La poursuite de la colonisation. La seconde Intifada. L’enlisement politique. Les massacres du 7 octobre 2023 puis la guerre à Gaza. Progressivement, ce qui apparaissait comme une perspective politique devient, pour beaucoup, un langage du passé. La solution à deux États cesse d’être une promesse pour devenir une formule répétée sans conviction.

Bronchtein, lui, refuse de changer de camp. « Il n’a jamais fait son deuil d’Oslo », résume Yonathan Arfi, président du CRIF, cité par Le Monde. Une phrase qui dit autant son obstination que sa singularité : il appartenait à cette génération pour laquelle la paix n’était pas un slogan mais quelque chose qu’on avait cru voir arriver.

Un Israélien avec un passeport palestinien

Installé en France à la fin des années 1990, Ofer Bronchtein poursuit son combat depuis Paris. En 2011, Mahmoud Abbas lui remet un passeport palestinien. Le geste est politique, évidemment, mais aussi intime : Bronchtein devient ce paradoxe vivant, un Franco-Israélien détenteur d’un document palestinien. Une manière de dire que l’identité n’est pas un territoire fermé et que choisir la coexistence ne signifie pas abandonner son camp. Ce rôle de passeur finit par lui ouvrir les portes de l’Élysée. En 2020, Emmanuel Macron lui confie une mission de dialogue avec les sociétés civiles israélienne et palestinienne. Bronchtein pousse alors sans relâche pour que la France reconnaisse l’État palestinien. Il insiste, relance, s’impatiente face aux diplomates, convaincu que le temps joue désormais contre toute perspective de paix.

Lorsque Paris franchit finalement ce pas en septembre 2025 à l’ONU, il est présent dans les coulisses. Au retour, il résume ce moment en une formule : « C’est le combat de ma vie. »

Continuer malgré l’épuisement

Ses proches racontent qu’au cours des derniers mois, le souffle lui manquait mais pas la colère. La maladie rétrécissait son corps, mais n’avait pas réduit sa capacité d’indignation. Il dénonçait le gouvernement de Benyamin Nétanyahou, qu’il accusait de fracturer davantage les sociétés et d’éloigner toute perspective politique, et continuait aussi à alerter sur le sort des civils palestiniens et sur l’effondrement moral provoqué par la guerre. Son engagement lui avait valu critiques, menaces, accusations de trahison jusque dans une partie de son propre camp. Il refusait pourtant de renoncer. L’Élysée a salué lundi un « artisan infatigable de la paix » et une « voix humaniste qui portait l’espérance ».

Ofer Bronchtein meurt sans avoir vu se réaliser ce qu’il appelait le seul horizon raisonnable, et laisse derrière lui quelque chose de plus difficile à mesurer qu’une victoire politique : la conviction, devenue minoritaire mais jamais inutile, que même au cœur des guerres les plus longues, parler à l’autre n’est pas une faiblesse, mais le commencement de toute paix.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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