Maxime Saada, a annoncé, dimanche, qu'il ne souhaitait pas que le groupe qu'il dirige, Canal+, continue de collaborer avec les 600 signataires du monde du cinéma qui ont ratifié une tribune anti-Bolloré. © Photo publiée sur le compte Instagram de Maxime Saada

Bolloré, Saada et les 600 signataires : la guerre est déclarée

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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À Cannes, la riposte de Maxime Saada aux 600 artistes ne s’est pas fait attendre. Après la publication par Libération d’une tribune dénonçant Vincent Bolloré et « l’emprise grandissante de l’extrême droite » sur le cinéma, le directeur général du groupe Canal+ a assuré ne plus avoir « envie de travailler avec des gens qui nous traitent de crypto-fascistes ». Derrière les déclarations du patron de Canal+, c’est toute la dépendance économique du septième art à la chaîne cryptée qui réapparaît brutalement.

Une tribune publiée en plein Festival de Cannes

Le conflit éclate au cœur du Festival de Cannes. Le 11 mai, le quotidien Libération publie une tribune signée par plus de 600 professionnels du cinéma dénonçant « l’emprise de Vincent Bolloré sur le septième art ». Parmi les signataires figurent notamment Juliette Binoche, Raymond Depardon, Adèle Haenel, Bruno Solo ou encore Nina Meurisse.

Le texte accuse le milliardaire breton, propriétaire du groupe Vivendi et actionnaire de référence de Canal+, d’avoir progressivement imposé une vision idéologique dans les médias qu’il contrôle. Les auteurs évoquent une « concentration inquiétante des médias » et dénoncent notamment l’évolution éditoriale de CNews, régulièrement accusée par ses détracteurs de contribuer à la banalisation des idées d’extrême droite. Dans cette tribune, les signataires affirment que le cinéma ne peut rester silencieux face à ce qu’ils considèrent comme une offensive politique et culturelle. « Le cinéma français ne peut dépendre d’un groupe qui met ses médias au service d’un projet réactionnaire », écrivent-ils notamment dans le texte publié par Libération.

La tribune pointait également les ambitions de Canal+ sur le réseau de salles UGC, dont le groupe a acquis 34 % du capital en septembre dernier, avec l’objectif affiché d’en prendre à terme le contrôle total. Une opération appuyée par le Centre national du cinéma et de l’image animée.

Cette prise de position survient dans un climat déjà tendu autour de la place prise par Vincent Bolloré dans le paysage audiovisuel français, après la transformation éditoriale de plusieurs médias du groupe Vivendi au cours des dernières années.

La réponse brutale du patron de Canal+

La réaction de Maxime Saada ne se fait pas attendre. Invité dimanche 17 mai sur RTL, le président du directoire de Canal+ annonce qu’il ne souhaite « plus que Canal+ travaille avec » les signataires de la tribune. « Je n’ai pas envie de travailler avec des gens qui me traitent de crypto-fasciste », déclare-t-il également, en référence aux accusations formulées contre Vincent Bolloré et son groupe dans le débat public. Selon lui, certains artistes bénéficient depuis des années du financement de Canal+ tout en attaquant publiquement son actionnaire principal.

La déclaration a provoqué immédiatement un séisme dans le milieu du cinéma. Car Canal+ n’est pas un financeur parmi d’autres : la chaîne cryptée demeure le premier investisseur privé du cinéma français. Chaque année, le groupe injecte plusieurs centaines de millions d’euros dans la production, via des préachats, des coproductions ou des obligations réglementaires imposées par le Centre national du cinéma.

Autrement dit, lorsqu’un dirigeant de Canal+ évoque la possibilité de cesser de travailler avec certains réalisateurs, scénaristes ou comédiens, la menace dépasse largement le symbole.

Une menace difficile à appliquer

Pour autant, plusieurs observateurs du secteur doutent de la possibilité réelle d’un « blacklistage » massif des signataires. D’abord parce que la liste des artistes concernés est immense et particulièrement prestigieuse. Beaucoup appartiennent au premier cercle du cinéma d’auteur français, régulièrement sélectionné dans les grands festivals internationaux et soutenu par les diffuseurs historiques, dont Canal+ lui-même.

Ensuite parce que Canal+ fonctionne dans un écosystème fortement régulé. La chaîne est tenue par des obligations de financement du cinéma français, avec des critères artistiques et économiques précis. Refuser systématiquement de collaborer avec des centaines de professionnels reconnus pourrait fragiliser sa propre stratégie éditoriale et son image. Selon l’accord signé en 2025 avec les principales organisations professionnelles du secteur, Canal+ s’est engagé à consacrer 480 millions d’euros au cinéma français d’ici à 2027 : 150 millions en 2025, 160 millions en 2026 puis 170 millions en 2027.

Plusieurs figures du cinéma ont surtout vu dans cette sortie une déclaration politique destinée à intimider les signataires. Dans Le Monde, les réalisateurs Caroline Deruas Peano et Yann Gonzalez ont dénoncé une atteinte à la liberté d’expression et une concentration inquiétante du pouvoir culturel.

Le président du Centre national du cinéma et de l’image animée, Gaëtan Bruel, a lui aussi pris ses distances avec les déclarations de Maxime Saada. Invité de France Inter lundi 18 mai, il a dit « regretter » les propos du patron de Canal+, qui avait annoncé la veille ne plus souhaiter travailler avec les 600 signataires de la tribune anti-Bolloré publiée dans Libération. « Sur le plan de la liberté d’expression, ça pose question. Parce que le droit à la critique fait partie de ce principe fondamental », a souligné Gaëtan Bruel, rappelant que Canal+ avait jusqu’ici soutenu « tous les cinéastes » et demeurait « le premier soutien privé de la plus grande diversité du cinéma français ». Le président du CNC a toutefois appelé à l’apaisement, jugeant « factuellement faux de dire que Canal aurait renoncé à soutenir toute la diversité du cinéma ». « Je ne me retrouve pas dans les faits qu’ils dénoncent (…) et il faut faire attention aux prophéties autoréalisatrices », a-t-il ajouté.

Reste que même sans interdiction formelle, les effets peuvent être très concrets. Dans une industrie où les arbitrages de financement se jouent souvent de manière discrète, le simple fait d’être perçu comme « hostile » au groupe peut peser sur certains projets.

Un climat de peur dans le cinéma français

Cette affaire révèle surtout la dépendance structurelle du cinéma français à quelques grands groupes audiovisuels. Depuis les années 1980, Canal+ occupe une place centrale dans le financement du cinéma d’auteur comme du cinéma populaire. Beaucoup de films ne pourraient voir le jour sans les préachats de la chaîne. C’est précisément cette situation que dénoncent certains professionnels : la concentration croissante des pouvoirs économiques et médiatiques entre les mains d’un petit nombre d’acteurs.

La polémique intervient également dans un contexte politique tendu. Depuis plusieurs années, Vincent Bolloré est devenu une figure centrale des débats sur l’influence idéologique des grands propriétaires de médias. Ses soutiens dénoncent des caricatures et des procès d’intention ; ses opposants accusent au contraire le milliardaire d’utiliser ses médias pour imposer une ligne conservatrice et identitaire dans le débat public.

Dans le monde du cinéma, où les prises de position politiques sont fréquentes, la sortie de Maxime Saada fait craindre un précédent : celui d’un lien assumé entre opinions publiques des artistes et accès au financement.

Un risque de fracture durable

À court terme, il paraît peu probable que Canal+ rompe effectivement avec l’ensemble des 600 signataires. Une telle décision désorganiserait une partie du cinéma français et provoquerait probablement une levée de boucliers institutionnelle. Mais l’épisode pourrait laisser des traces durables. D’abord parce qu’il accentue la défiance déjà profonde entre une partie du monde culturel et le groupe Vivendi. Ensuite parce qu’il installe l’idée qu’une prise de position politique pourrait désormais avoir des conséquences économiques directes dans le secteur. Enfin, cette crise pose une question plus large : celle de l’indépendance de la création dans un paysage médiatique toujours plus concentré.

Au moment même où le Festival de Cannes célèbre la liberté artistique et la diversité des regards, le cinéma français découvre brutalement combien son équilibre économique reste suspendu à quelques grands groupes privés, et à leurs dirigeants.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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