Le 29 avril, la Cour suprême des États-Unis a porté un nouveau coup au Voting Rights Act, la loi de 1965 qui avait démantelé une partie de l’héritage ségrégationniste. Les juges n’ont pas rétabli les tests d’alphabétisation, ni remis de taxe pour entrer dans l’isoloir, encore moins inscrit « réservé aux Blancs » au-dessus des bureaux de vote. Mais pour beaucoup de militants des droits civiques américains, le résultat est le même : rendre plus difficile, plus faible, moins décisive la participation politique des minorités. Dans les États du Sud, où la mémoire des luttes de Selma, Montgomery ou Jackson reste vive, élus, associations et militants noirs appellent déjà à la mobilisation avant les élections de novembre.
Pendant des décennies, le Voting Rights Act de 1965 a été présenté comme l’une des plus grandes conquêtes démocratiques américaines. Adopté quelques mois après les marches de Selma, en Alabama, et les violences policières qui avaient choqué le pays, il devait empêcher les États – particulièrement dans le Sud – d’inventer sans cesse de nouveaux obstacles pour empêcher les citoyens noirs de voter. Son principe était simple dans son ambition et révolutionnaire dans ses effets : reconnaître qu’une égalité formelle ne suffit pas, lorsque des institutions ont été construites pour exclure. Mais depuis plus d’une décennie, cette architecture est méthodiquement démontée.
Une victoire judiciaire qui commence il y a plus d’un siècle
Pour comprendre pourquoi cette décision provoque une telle onde de choc, il faut revenir à une autre époque américaine, où le droit de vote existait officiellement mais disparaissait dans la pratique. Après la guerre de Sécession et l’adoption du quinzième amendement en 1870, les hommes noirs américains obtiennent théoriquement le droit de voter. Mais dans les anciens États confédérés s’installe progressivement un autre régime : celui des lois Jim Crow. Le principe est d’une redoutable efficacité politique : ne pas abolir les droits, mais les vider de leur contenu.
Tests de lecture impossibles à réussir, taxes électorales, intimidation, violence raciale, fermetures administratives, redécoupage électoral : pendant près d’un siècle, le Sud américain perfectionne une mécanique qui permet de maintenir une démocratie sans égalité. La ségrégation ne s’exerce pas seulement dans les écoles ou les transports ; elle organise aussi le silence politique.
Puis vient 1965. À Selma, en Alabama, les manifestants qui réclament le droit de vote sont violemment réprimés lors du « Bloody Sunday », le 7 mars. Les images traversent le pays et accélèrent une prise de conscience nationale déjà engagée depuis l’adoption du Civil Rights Act en 1964. Quelques mois plus tard, le président Lyndon Johnson signe le Voting Rights Act, le 6 août 1965, texte fondateur destiné à empêcher les États du Sud de contourner le droit de vote des citoyens noirs par des obstacles administratifs, territoriaux ou juridiques.
La Cour suprême et le retour du vote à deux vitesses
Officiellement, le Voting Rights Act existe toujours. Mais le 29 avril 2026, dans l’arrêt Louisiana v. Callais, la majorité conservatrice de la Cour suprême – six juges contre trois – a décidé que la Louisiane n’était pas tenue de maintenir un découpage électoral permettant une représentation noire renforcée au Congrès et qu’utiliser explicitement le critère racial pour dessiner les circonscriptions pouvait devenir inconstitutionnel.
Le langage juridique paraît technique, mais ses conséquences, elles, sont politiques. Depuis plusieurs décennies, la section 2 du Voting Rights Act permettait de contester des cartes électorales qui, sans interdire aux minorités de voter, diluaient leur poids électoral. Désormais, selon de nombreux juristes et organisations de défense des droits civiques, il sera beaucoup plus difficile de démontrer qu’une carte produit des effets discriminatoires si les responsables politiques invoquent d’autres motivations, notamment partisanes.
Pour comprendre la sidération, il faut revenir en arrière. En 2013, l’arrêt Shelby County v. Holder avait supprimé le mécanisme fédéral qui obligeait certains États à faire approuver leurs réformes électorales avant leur application. En 2021, Brnovich v. Democratic National Committee avait rendu plus difficile la contestation judiciaire des restrictions électorales. Et aujourd’hui, selon de nombreux observateurs américains, la décision sur la Louisiane fragilise l’un des derniers outils permettant de contester la dilution du vote des minorités.
Dans sa dissidence, la juge Elena Kagan a accusé la majorité d’achever le démantèlement du Voting Rights Act et d’exposer les minorités à une baisse de leur représentation politique.
Vous pouvez voter, mais votre vote compte moins
Ce qui inquiète les organisations de défense des droits civiques n’est pas l’interdiction directe du vote. Le paradoxe américain est là. Personne n’interdit aux citoyens noirs de glisser un bulletin dans l’urne. Mais si les frontières électorales sont redessinées pour disperser leurs voix dans plusieurs circonscriptions majoritairement blanches, alors le droit demeure, tandis que le pouvoir politique s’évanouit. C’est précisément ce que dénoncent aujourd’hui les associations de défense du droit de vote.
Dans plusieurs États du Sud, des responsables politiques ont déjà commencé à envisager de nouveaux redécoupages. En Louisiane, le Sénat local a voté un texte supprimant l’un des deux districts à majorité noire de l’État, quelques jours seulement après la décision de la Cour suprême. Pour les opposants à cette évolution, le risque est le retour de Jim Crow dans sa modernisation. En résumé, plus besoin d’interdire, il suffit de redistribuer. Plus besoin d’exclure, il suffit d’affaiblir. La dynamiques a fini par prendre et gagné des États comme le Tennessee, l’Alabama, la Floride, la Géorgie le Mississippi ou le redécoupage est en discussion.
Le représentant Bennie Thompson, seul élu noir du Mississippi au Congrès, a averti que cette décision constituait un signal envoyé aux responsables politiques désireux de réduire le poids électoral noir dans le Sud. « Nos ancêtres n’ont pas marché sur des ponts, affronté des chiens policiers, subi de graves violences, et sacrifié leur vie pour que nous restions assis ici tranquillement alors que le droit de vote en 2026 est ramené à celui de 1956 », a déclaré de son côté Jason Hoskins député D-Southfield.
« Le filet de sécurité sur lequel de nombreux Américains non blancs de ce pays comptaient depuis 60 ans a été anéanti », a déclaré le sénateur Darrin Camilleri (démocrate – Trenton). « En rendant quasiment impossible la contestation des cartes électorales et des lois discriminatoires, la Cour a de fait donné carte blanche aux États pour perpétrer des discriminations raciales. »
Pourquoi les minorités regardent cette décision comme la pièce d’un ensemble
Ce qui nourrit surtout l’inquiétude ne tient pas seulement au contenu juridique de cet arrêt. C’est son inscription dans une séquence. Depuis plusieurs années, les États-Unis traversent une série de batailles politiques et judiciaires qui touchent des publics différents, mais reposent souvent sur une logique commune : réduire le rôle des protections fédérales au nom d’un conservatisme assumé.
L’arrêt Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization a supprimé la garantie constitutionnelle fédérale du droit à l’avortement. Dans plusieurs États, des campagnes de retrait ou de limitation de certains ouvrages dans les bibliothèques scolaires se sont multipliées. Des programmes de diversité, d’équité et d’inclusion ont été attaqués dans les universités et certaines administrations. Des institutions scientifiques fédérales ont subi des restructurations et des pressions budgétaires documentées par la presse américaine. Pour les militants des droits civiques, ces dossiers n’ont pas tous la même nature juridique, mais ils racontent une même bataille culturelle, et c’est précisément ainsi que les protections commencent à disparaître : rarement d’un seul coup, mais presque toujours par couches successives.
Toutes les routes mènent au Sud
Le samedi 16 mai, une mobilisation nationale au mot d’ordre évocateur – « Toutes les routes mènent au Sud » (All Roads Lead to the South) – a été lancée depuis Selma et Montgomery, en Alabama, deux villes dont les noms demeurent indissociables de l’histoire du mouvement des droits civiques américain. À Montgomery, les commémorations ont rapidement pris une tournure politique. « Notre démocratie est en jeu. Nos droits sont en jeu. Ils essaient de tout nous retirer. Ils entravent notre droit de vote, ils essaient de nous réduire au silence », a déclaré le manifestant Victor Coar, cité par Alabama Reflector, résumant le sentiment partagé d’un recul progressif des acquis obtenus au prix des luttes des années 1960.
Parmi eux se trouvait aussi Bernice King, fille de Martin Luther King, présidente du The King Center. En rappelant les combats menés par ses parents et les militants des droits civiques pour obtenir l’adoption de la loi sur le droit de vote, elle a dénoncé la récente décision de la Cour suprême comme « une honte morale » et « une attaque éhontée contre le pouvoir politique des Noirs ». À Selma, le rassemblement s’est ouvert à la Tabernacle Baptist Church, église historique du mouvement pour les droits civiques, comme pour souligner que les combats d’hier continuent de résonner dans l’Amérique d’aujourd’hui.
Avant novembre, la bataille se jouera encore dans les urnes. Dans les églises, les universités, les associations communautaires du Mississippi, de Géorgie, d’Alabama ou de Louisiane, les campagnes d’inscription électorale ont repris. Parce que toute l’histoire américaine du droit de vote tient dans cette contradiction : plus un droit paraît acquis, plus il peut être fragilisé.



