Interdit par la préfecture de police de Paris, puis par le tribunal administratif, le grand rassemblement contre les exécutions et la répression en Iran s’est malgré tout tenu samedi 20 juin place Vauban. Plusieurs centaines de manifestants se sont réunis en défiant l’interdiction, dénonçant une décision qu’ils jugent politique. Les autorités invoquent, elles, un risque majeur de troubles à l’ordre public et de menace terroriste. Derrière cet affrontement juridique et policier, c’est aussi la question des relations entre Paris et Téhéran qui ressurgit.
Une manifestation préparée depuis des mois
Le rendez-vous était fixé de longue date. Le collectif Voix d’Iran a annoncé, vendredi 19 juin, l’interdiction par la préfecture de police de Paris d’un important rassemblement prévu le lendemain dans la capitale. Les organisateurs espéraient réunir jusqu’à 100 000 participants venus de toute l’Europe, ainsi qu’une trentaine de délégations parlementaires, pour dénoncer la répression en Iran, les violations des droits humains et réclamer la libération des prisonniers politiques.
Dans un communiqué, le collectif a regretté une décision prise malgré « le respect de l’ensemble des procédures légales » et plusieurs semaines de concertation avec les autorités. Voix d’Iran rassemble notamment le Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI), l’Association des femmes iraniennes en France et le Comité de soutien aux droits de l’homme en Iran (CSDHI).
La manifestation, déclarée au nom de l’association Nouveaux Droits de l’homme, devait débuter à 14 heures place Vauban, près des Invalides, avant de rejoindre la place Joffre en empruntant plusieurs axes du 7e arrondissement parisien.
Cette date n’avait pas été choisie au hasard. Le mouvement souhaitait également commémorer le 45e anniversaire du début de la résistance organisée contre la République islamique, dans un contexte marqué par une hausse des exécutions en Iran et par la guerre qui secoue actuellement la région.
Selon les organisateurs, les démarches administratives avaient été engagées depuis près de deux mois et les modalités de sécurité avaient été discutées avec la préfecture de police.
Une interdiction de dernière minute
Tout bascule le jeudi 18 juin. La préfecture de police de Paris prononce l’interdiction du rassemblement. Dans son arrêté, elle évoque « un contexte national et international particulièrement tendu » et estime qu’il existe un risque sérieux d’affrontements entre groupes aux opinions antagonistes susceptibles de troubler gravement l’ordre public.
Selon plusieurs médias, les services de renseignement ont également fait état de menaces visant l’événement. D’après les éléments rapportés devant la justice administrative, le rassemblement aurait été exposé à un risque d’attentat ou d’action violente pouvant provenir aussi bien d’agents liés au régime iranien que de groupes monarchistes iraniens opposés au CNRI. Des éléments qui ont pesé dans la décision des autorités.
Les organisateurs ont immédiatement saisi le tribunal administratif de Paris pour tenter d’obtenir la suspension de l’arrêté préfectoral.
Le tribunal valide finalement l’interdiction
Saisi en urgence, le tribunal administratif de Paris a examiné le recours dans la nuit de vendredi à samedi. Selon les informations communiquées par les organisateurs et plusieurs comptes liés à la résistance iranienne, les juges auraient estimé que certains arguments avancés par la préfecture étaient insuffisamment étayés. Mais ils ont finalement considéré que les éléments produits par les services de renseignement concernant les menaces pesant sur le rassemblement justifiaient le maintien de l’interdiction.
Le tribunal a donc rejeté le recours, validant la décision préfectorale quelques heures avant le début prévu de la manifestation, en s’appuyant sur des notes des services de renseignement faisant état d’un risque élevé de menace contre le rassemblement, qu’elle puisse provenir d’acteurs liés au régime iranien ou de groupes monarchistes radicaux. Les organisateurs contestent vigoureusement cette analyse.
« Une nouvelle politique d’apaisement avec Téhéran »
Pour les organisateurs, cette explication sécuritaire ne convainc pas. Journaliste iranien réfugié en France depuis de nombreuses années, Rasoul Asghari, qui a contacté notre rédaction, estime que l’interdiction intervient dans un contexte diplomatique particulier.
« La police a annulé notre rassemblement, pour lequel nous avions obtenu l’autorisation il y a deux mois et dont nous avions convenu de tous les détails avec le préfet. La police a invoqué des menaces sécuritaires qui auraient pu être proférées contre la foule par le régime iranien ou les partisans de la monarchie », affirme-t-il.
Il souligne également que cette décision est intervenue après plusieurs échanges téléphoniques entre le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, et son homologue français Jean-Noël Barrot.
« Bien entendu, M. Barrot affirme n’avoir joué aucun rôle dans cette interdiction et que son ministère n’en a fait aucune demande au gouvernement. Autrement dit, une fois de plus, juste après l’accord avec le régime, la diplomatie française a repris sa politique d’apaisement habituelle. »
Une accusation rejetée par le ministère français des Affaires étrangères, qui a assuré que la manifestation n’avait pas été évoquée lors des échanges entre les deux ministres.
Toujours selon Rasoul Asghari, des documents produits dans le cadre de la procédure et relayés par les organisateurs, ainsi que des notes de renseignement évoquaient un risque d’attentat susceptible de provenir de groupes hostiles au rassemblement. Notre rédaction n’a pas été en mesure de consulter l’intégralité des pièces ni de vérifier indépendamment ces allégations.
Place Vauban, la manifestation a quand même eu lieu
Malgré l’interdiction et la décision du tribunal, plusieurs centaines de personnes se sont réunies samedi après-midi place Vauban, à proximité des Invalides.
Selon Reuters, la police est rapidement intervenue pour disperser le rassemblement et procéder à des interpellations. Au moins vingt personnes ont été arrêtées selon les premiers bilans communiqués par les autorités et les organisateurs.
Rasoul Asghari évoque une mobilisation plus large :
« Cette manifestation ayant été interdite à la dernière minute, alors que nous nous étions préparés à accueillir 100 000 personnes, une partie des résistants s’est rassemblée place Vauban. La police a alors fait usage de violences, de coups et de gaz lacrymogène. Malgré cela, la foule est restée place Vauban pendant des heures et s’est simultanément rassemblée sur trois autres places parisiennes. »
Le journaliste affirme également que « 50 personnes ont été arrêtées, toutes relâchées depuis, mais on dénombre de nombreux blessés, dont au moins une personne hospitalisée ».
Ces chiffres n’ont pas, à ce stade, été confirmés officiellement par la préfecture de police.
Un bras de fer qui dépasse la seule question iranienne
Au-delà de la manifestation elle-même, l’affaire illustre la tension croissante entre impératifs de sécurité et liberté de manifester.
Depuis plusieurs années, la France accueille régulièrement les grands rassemblements de l’opposition iranienne en exil. Le CNRI organise ainsi de vastes événements à Paris et dans sa région, parfois en présence d’anciens responsables politiques européens, américains ou arabes.
Mais le contexte de juin 2026 est particulièrement explosif : guerre au Moyen-Orient, multiplication des menaces transnationales, tensions entre différentes composantes de la diaspora iranienne et craintes d’actions violentes sur le sol européen.
Samedi, place Vauban, les manifestants ont voulu montrer qu’ils ne renonceraient pas à faire entendre leur voix. Les autorités, elles, ont estimé que le risque était trop élevé pour laisser le rassemblement se tenir. Entre sécurité et liberté publique, le débat est loin d’être clos.



