Le créateur d'« Hippocrate », qui avait bâti sa réputation sur son expérience de médecin et son regard sur l'hôpital public, est aujourd'hui visé par de graves accusations révélées par Mediapart. © Compte Instagram de models.code

Thomas Lilti, le créateur d’« Hippocrate » confronté à de lourdes accusations

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Le réalisateur d’« Hippocrate », longtemps érigé en chroniqueur sensible du monde médical, est mis en cause dans une vaste enquête de Mediapart. Le média d’investigation rapporte des accusations de plagiat, des conflits récurrents avec des collaboratrices et la poursuite d’activités médicales après sa radiation de l’Ordre des médecins en 2012. Thomas Lilti conteste l’essentiel et dénonce une campagne menée par d’anciennes proches.

Thomas Lilti a longtemps été présenté comme une forme d’exception française. Dans un cinéma souvent accusé de tourner en vase clos, lui venait du réel. Du moins était-ce le récit. À l’heure où l’hôpital public traversait une crise chronique, aggravée par la pandémie de Covid-19, ses films et sa série Hippocrate avaient trouvé un écho particulier.

Ses personnages, des internes épuisés, des praticiens étrangers mal considérés, des soignants confrontés à la pénurie. Ses dialogues semblaient arrachés aux couloirs des services hospitaliers. Son statut de médecin garantissait l’authenticité du propos. Il est celui qui sait parce qu’il avait vécu.

Affiche représentant Vincent Lacoste et Reda Kateb dans «Hippocrate» (2014). © France 2 Cinéma

Avec Hippocrate, sorti en septembre 2014, puis Médecin de campagne en 2016 et Première année en 2018, le réalisateur est devenu l’un des rares auteurs capables de faire du système de santé un sujet populaire. Son film Hippocrate avait attiré près d’un million de spectateurs et obtenu six nominations aux César. Deux ans plus tard, Médecin de campagne dépassait 1,5 million d’entrées. La série Hippocrate, lancée sur Canal+ en novembre 2018, achevait de faire de lui une référence lorsqu’il s’agissait de raconter les métiers du soin.

Cette réussite reposait sur une promesse implicite : celle de l’authenticité. Thomas Lilti ne se contentait pas de filmer l’hôpital. Il affirmait en venir. Toute sa légitimité publique repose depuis des années sur cette double identité de médecin-cinéaste. Dans les médias, dans les festivals, dans les dossiers de presse, son expérience médicale est constamment mise en avant pour expliquer la singularité de son regard. Lui-même rappelait régulièrement avoir appris « les deux métiers en parallèle ».

C’est précisément cette image que vient aujourd’hui ébranler une longue enquête publiée le 19 juin 2026 par Mediapart.

Une œuvre construite avec des contributions invisibles ?

Selon Mediapart, plusieurs femmes accusent le réalisateur d’avoir puisé dans leurs travaux, leurs recherches ou leurs scénarios sans reconnaissance à la hauteur de leur contribution. Le journal parle de « pillage » et recueille plusieurs témoignages concordants décrivant un même mécanisme : des idées ou des récits développés par des collaboratrices auraient nourri des œuvres ensuite attribuées principalement à Lilti. Le cœur de l’enquête repose sur le témoignage de femmes ayant collaboré avec lui entre 2008 et 2020.

La première d’entre elles, désignée sous le prénom d’emprunt de « Lila », raconte une relation de travail qui aurait duré plusieurs années dans l’ombre. Selon les documents consultés par Mediapart, cette femme aurait participé à l’écriture de plusieurs projets du réalisateur, notamment autour de ce qui deviendra Hippocrate.

L’un des éléments les plus troublants concerne une nouvelle intitulée Les Ors de la République, rédigée à la demande de Thomas Lilti. Le texte mettait déjà en scène un médecin algérien exerçant dans un hôpital parisien sous le statut de « faisant fonction d’interne », ainsi qu’un jeune interne nommé Benjamin. Des personnages qui présentent des ressemblances avec ceux du futur film.

Selon Mediapart, Thomas Lilti aurait transmis ce texte à des collaborateurs et à une société de production en se présentant comme son auteur. Le réalisateur reconnaît avoir envoyé le document sans mentionner sa véritable autrice, mais affirme que le projet avait été refusé et qu’aucun élément substantiel n’en a été repris dans Hippocrate.

Le différend ne s’arrête pas là. Toujours selon l’enquête, Lila aurait ensuite participé à l’écriture de plusieurs épisodes de la série jeunesse Cœur Océan diffusée sur France Télévisions. Mediapart affirme qu’elle travaillait comme « écrivaine fantôme », rémunérée 1 500 euros par épisode, sans bénéficier des droits d’auteur associés à ce type de production.

Le contraste est saisissant avec les déclarations publiques de Thomas Lilti, qui expliquait encore en 2014 à Télérama que cette série lui avait rapporté une part importante de ses revenus grâce aux droits d’auteur.

Plus largement, Lila soutient avoir contribué à l’élaboration des scénarios d’Hippocrate et de Médecin de campagne sans être créditée comme coautrice. Les échanges reproduits par Mediapart montrent un réalisateur louant régulièrement son travail et lui promettant des contrats qui, selon elle, ne viendront jamais.

Le conflit débouchera finalement sur un accord transactionnel confidentiel conclu en 2016 avec la société de production 31 Juin Films.

Des conflits répétés autour de la création

L’enquête ne s’appuie pas uniquement sur le cas de Lila. Une autre collaboratrice affirme avoir participé dès l’origine au développement de Médecin de campagne sans être reconnue au générique ni rémunérée à la hauteur de sa contribution. Là encore, Thomas Lilti parle de simples échanges de travail ne justifiant pas un statut de coauteur.

Mediapart rapporte également que plusieurs scènes de Médecin de campagne reproduiraient presque mot pour mot des séquences du documentaire Doc’ des cités, diffusé sur France 2 en 2014. Selon le média, les emprunts auraient finalement été régularisés avant la sortie du film et la journaliste concernée remerciée au générique.

Plus préoccupants encore sont les témoignages recueillis autour de la deuxième saison d’Hippocrate, écrite entre 2019 et 2020. Plusieurs scénaristes décrivent des conditions de travail qu’elles qualifient d’« apocalyptiques ». Quatre des sept membres de l’équipe d’écriture auraient quitté le projet ou en auraient été écartés. Certaines évoquent des semaines de travail sans interruption, des épisodes d’épuisement professionnel et des arrêts maladie.

L’ironie n’échappe à personne : cette saison mettait précisément en scène la souffrance au travail dans le milieu hospitalier. Un nouveau protocole transactionnel confidentiel aurait été signé avant la diffusion de la saison afin de mettre un terme à un litige opposant plusieurs scénaristes à la production.

Thomas Lilti conteste cette lecture des événements et affirme avoir largement participé lui-même à l’écriture de la série. La société 31 Juin Films assure pour sa part être attentive aux conditions de travail des auteurs, tout en rappelant qu’ils ne relèvent pas du statut de salarié.

L’autre affaire : la médecine après la radiation

Si les accusations portant sur l’écriture interrogent le fonctionnement du monde audiovisuel, celles relatives à l’exercice de la médecine touchent directement au personnage public construit par Thomas Lilti. Selon les informations communiquées à Mediapart par le Conseil national de l’Ordre des médecins, le réalisateur a été radié du tableau de l’Ordre le 11 avril 2012 pour le motif administratif de « parti sans laisser d’adresse ». En France, l’inscription à l’Ordre est une condition obligatoire pour exercer.

Or l’enquête affirme que Thomas Lilti a continué, après cette date, à intervenir comme médecin auprès de proches ou de collaborateurs. Plusieurs témoins rapportent qu’il aurait prescrit des médicaments, donné des avis médicaux ou réalisé des examens cliniques. Mediapart affirme également avoir consulté des documents montrant l’utilisation d’ordonnances au nom de son père, gynécologue aujourd’hui décédé.

Le réalisateur ne nie pas avoir aidé des proches. Il rejette toutefois l’idée d’une pratique assimilable à du charlatanisme et considère qu’on lui reproche avant tout d’avoir rendu service à des personnes qui sollicitaient son avis.

L’épisode le plus embarrassant concerne sans doute la pandémie de Covid-19. En 2020, alors que le tournage d’Hippocrate est interrompu, Thomas Lilti se porte volontaire pour rejoindre l’hôpital Robert-Ballanger d’Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis. L’expérience donnera naissance à un livre, Le Serment, publié chez Grasset en 2021.

Selon Mediapart, il aurait cependant dû quitter rapidement l’établissement, faute de pouvoir justifier d’une inscription valide à l’Ordre des médecins.

La chute d’une figure morale

Au-delà des faits eux-mêmes, l’affaire révèle la fragilité des récits de légitimité dans le monde culturel. Thomas Lilti n’est pas seulement un réalisateur à succès, mais une figure morale du débat public sur l’hôpital. Ses films servaient régulièrement de référence dans les discussions sur les déserts médicaux, la crise des urgences ou les difficultés rencontrées par les praticiens étrangers.

L’enquête de Mediapart ne remet pas en cause la qualité artistique de ses œuvres. Elle pose en revanche une question plus profonde : celle de la fabrication de l’autorité.

Que reste-t-il d’une œuvre fondée sur l’authenticité lorsque les conditions de sa création sont contestées ? Comment regarder les récits d’un auteur qui dénonçait l’épuisement professionnel lorsque plusieurs collaboratrices décrivent elles-mêmes des conditions de travail destructrices ? Et que devient la figure du médecin-cinéaste lorsque son statut médical fait l’objet de telles interrogations ?

Pour l’heure, aucune décision judiciaire n’est venue trancher ces questions. Thomas Lilti rejette l’idée d’un système de prédation et affirme être la cible d’un groupe d’anciennes collaboratrices déterminées à nuire à sa réputation.

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